Tome n°1 de la série Les enquêtes de Julianna Diale

Tome 1 – Des îles et des ombres

On n’est pas sérieux quand on a 18 ans, mais on peut tout de même avoir de sérieux problèmes.

Une maison mise à sac, un petit frère introuvable, des parents aux abonnés absents et un fichu téléphone satellite braillant la cucaracha. Voilà les seules choses que trouve Héloïse en rentrant chez elle un soir d’avril 2004. Heureusement, sa meilleure amie Julianna Diale et son caractère bien trempé arrivent à la rescousse. Le duo s’embarque alors dans une dangereuse course contre la montre à travers la France et l’Europe pour sauver la famille d’Héloïse.

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Les enquêtes de Julianna Diale - Tome 1

Des îles et des ombres

Julianna Diale - Tome 1 - Des îles et des ombres - couverture
L'HISTOIRE

On n’est pas sérieux quand on a 18 ans, mais on peut tout de même avoir de sérieux problèmes.

Une maison mise à sac, un petit frère introuvable, des parents aux abonnés absents et un fichu téléphone satellite braillant la cucaracha. Voilà les seules choses que trouve Héloïse en rentrant chez elle un soir d’avril 2004. Heureusement, sa meilleure amie Julianna Diale et son caractère bien trempé arrivent à la rescousse. Le duo s’embarque alors dans une dangereuse course contre la montre à travers la France et l’Europe pour sauver la famille d’Héloïse.

Julianna Diale - Tome 1 - Des îles et des ombres - couverture
Julianna Diale - Branche 3
« Quel fourbe, ce fichu coup de téléphone de 19h04 ! Quand une sonnerie retentit en pleine nuit, on panique. Logique, c'est forcément une mauvaise nouvelle. Mais à 19h04, personne ne se méfie, alors paf ! On décroche. Grave erreur ! Surtout quand vous avez les mains maculées de pâte à gâteau et un chien trop gourmand dans le passage... »
Julianna Diale

Chapitres déjà publiés

– 1 –

 

Marais Poitevin – Jeudi 15 avril 2004

 

Quel fourbe, ce fichu coup de téléphone de 19h04 ! Quand une sonnerie retentit en pleine nuit, on panique. Logique, c’est forcément une mauvaise nouvelle. Mais à 19h04, personne ne se méfie, alors paf ! On décroche. Grave erreur ! Surtout quand vous avez les mains maculées de pâte à gâteau et un chien trop gourmand dans le passage.

Julianna ruminait sa bévue en roulant (un peu trop vite) vers la maison d’Héloïse. Les deux jeunes filles, en Terminale à Niort, étaient amies depuis la Seconde. Aussi, quand Hélo l’avait appelée, affolée, quelques instants plus tôt, Julianna avait préféré perdre son permis de conduire flambant neuf plutôt que laisser son amie dans la panade.

≡≡≡≡≡≡

— Ne me regarde pas comme ça, Anatole ! J’ai fini ma dissert’ de philo, et il ne me reste plus que l’exercice de math pour demain. Ça me prendra maximum dix minutes après le dîner.

Le griffon vendéen se percha sur ses pattes arrière et posa sa tête sur un coin de la table de cuisine, l’air dubitatif.

Niouc.

— Rho, rabat-joie ! J’aurai bien le temps pendant les vacances. Accorde-moi vingt-quatre heures de répit avant d’entamer les révisions du Bac.

Anatole tortilla ses petites fesses dodues et frisées pour se glisser comme si de rien n’était un peu plus près du moule à gâteau.

— Non ! le sermonna Julianna. Le marbré sera pour mes équipes demain soir. Toi, tu as déjà mangé. Si tu veux t’occuper, va choisir tes jouets pour le voyage, et pose-les à côté de ma valise, dans le couloir.

Le griffon vendéen soupira bruyamment puis sortit de la cuisine, non sans avoir jeté un dernier regard glouton vers le moule à gâteau déjà bien rempli. Une poignée de secondes plus tard, un concert de « tut tut » et autres « pouet pouet » venant du salon annonça l’ouverture du casting des peluches. Les sélections des prétendants au titre de « Joujou officiel de la tournée d’avril 2004 » battaient leur plein. Le match était serré entre l’écureuil borgne, la vache à une corne et le hibou miraculeusement encore intact.

— Plus qu’une couche et ça sera bon. Quant à cette dernière cuillerée, elle est pour moi, ajouta la jeune femme en vérifiant que son compagnon à quatre pattes ne rôdait pas dans les parages.

Niouc !

— Punaise !

Plus rapide que l’éclair quand il s’agissait de manger, Anatole surgit derrière sa maîtresse et la déséquilibra. Plein d’espoir, le griffon ouvrit grand la gueule, mais Julianna rattrapa in extremis sa cuillère.

Caramba ! Encore raté ! maugréa le reniflement dépité du basset blanc et beige.

— Bon sang, tu n’en loupes pas une ! rouspéta la jeune fille en nettoyant les gouttes de pâtes à gâteau sur son t-shirt. Ta gourmandise te perdra… ou me tuera en premier. Allez, file dans le salon ! Et emporte ton jouet avec toi !

Déjouant tous les pronostics, l’outsider Bavouille, le bulldog en peluche, avait remporté le voyage en Ardèche. Anatole se détourna avec dédain, prit son doudou et partit bouder sur le canapé.

— Bon, où en étais-je, moi ? Ah oui le préchauff… Nom d’une flûte à bec ! Tous les casse-pieds de la planète se sont donnés le mot ce soir, ma parole ?!

La musique synthétique d’un boléro de Ravel électronique venait de retentir dans la maison. Manquant de trébucher sur Anatole qui essayait de lui lécher les doigts, Julianna pista à l’oreille la sonnerie et réussit à dénicher son portable tombé entre les coussins du canapé. À l’autre bout du fil, Héloïse ne lui laissa pas le temps de dire « Allô ».

— Mes parents vont me tuer !

— Et en version moins mélodramatique, ça donne quoi ? demanda Julianna alors que le bruit d’un moule à gâteau renversé tintait dans la cuisine.

— La maison est saccagée, répondit Héloïse en montant un peu plus dans les aigus à chaque mot.

— Quoi ?! Que s’est-il passé ? Les moutons du voisin ont encore organisé une rave party dans ton salon ?

— Non, cette fois-ci le gang des pelotes de laine est innocent… enfin, je crois. Et ce n’est pas drôle, Yanna ! Nous avons été cambriolés !

Depuis qu’elle avait seize ans, les parents d’Héloïse la laissaient régulièrement seule avec son frère Nicolas, de cinq ans son cadet, pour aller administrer leur hôtel de luxe à Madère. Plusieurs fois chaque année, ils s’absentaient quatre à six semaines en confiant à la jeune fille la responsabilité de faire tourner la maison. En temps normal, Héloïse jonglait plutôt bien entre scolarité et tâches ménagères, mais ce soir, à l’évidence, la situation la dépassait.

— OK, respire à fond, tenta Julianna pour calmer son amie en larmes. J’arrive. Je serai chez toi d’ici 5 minutes. Pendant ce temps, appelle les gendarmes. D’accord ?

Un reniflement sonore lui répondit par l’affirmative avant de raccrocher.

— Quant à toi, affûte ta défense ! rugit l’adolescente en se précipitant dans la cuisine. Dès mon retour, nous aurons une sérieuse discussion au sujet de tes habitudes alimentaires.

Évitant soigneusement le regard furibond de Julianna, Anatole et son museau maculé de pâte à gâteau descendirent nonchalamment de la table. Quand sa jeune maîtresse claqua la porte d’entrée, le voleur à quatre pattes était déjà de retour sur son canapé chéri, allongé de tout son long, le ventre en l’air, ravi de son forfait.

– 2 –

 

Comme à son habitude, Julianna gara son monospace dans l’impasse donnant sur le jardin de la famille Guimarães, à l’arrière de leur maison.

Isolée au fond d’un hameau du Marais Poitevin, la demeure cossue n’avait pour seuls voisins que deux couples de retraités très âgés et un maraîcher bio. Bien que proches, toutes ces maisons étaient masquées les unes des autres par d’épais doubles rideaux de frênes têtards plusieurs fois centenaires. En ce printemps bien avancé, le vent du soir jouait entre les branches des immenses peupliers qui encadraient les conches. Le bruissement continu des jeunes feuilles obligeait quiconque voulait se faire entendre à hausser sensiblement la voix. Assurément, les cambrioleurs avaient choisi la bonne cible et le bon moment pour ne pas être dérangés.

Le petit portillon noir, niché entre deux haies, n’était jamais verrouillé. Pourtant, ce n’était sûrement pas par ici que les malfaiteurs avaient pu pénétrer dans la propriété. Seuls les initiés arrivaient à déceler cette entrée dissimulée derrière un recoin de noisetier.

Julianna avança à l’aveugle dans l’allée bordée d’arums. La jeune femme remarqua que l’éclairage automatique ne fonctionnait plus malgré le crépuscule. Enfin, ce fut plutôt son genou gauche qui en fit l’amère observation lors de sa rencontre aussi douloureuse qu’imprévue avec la colonne de calcaire soutenant une mangeoire à oiseaux.

Un peu plus loin, Héloïse l’attendait assise, presque prostrée, sur les marches de la terrasse en pierres de taille.

— Ils ont tout retourné. Tout est cassé, expliqua-t-elle d’une voix sourde, les yeux dans le vague. Je n’ai même pas eu besoin de pousser la porte d’entrée en arrivant. Elle était grande ouverte.

— Qu’en dit la gendarmerie ? questionna Julianna en avisant le téléphone portable dans la main de son amie.

— Ils m’ont rembarrée ! fulmina Héloïse.

La jeune fille se releva d’un bond et se mit à arpenter furieusement la terrasse.

— Pardon ?! Et en quel honneur ? sursauta Yanna.

— D’après ce que j’ai compris, il y a eu un carambolage monstre sur l’A10, au-dessus de Saint-Maixent-l’École. Une histoire avec le bus d’un club du troisième âge. Résultat, les gendarmes n’ont aucune patrouille disponible, et leur standard a littéralement explosé.

— Mince, c’est triste pour ces pauvres gens, mais ce n’est pas non plus une fin de non-recevoir pour toi. Les gendarmes priorisent les urgences. C’est normal. T’ont-ils dit dans combien de temps ils pourraient se libérer ?

— Jamais, je pense.

Héloïse se rasseya sur le perron, dépitée. Devant le regard interrogateur de son amie, elle précisa :

— Le type sur lequel je suis tombée ne m’a pas prise au sérieux. Au lieu d’écouter ce que j’expliquais, il m’a demandé mon âge et où se trouvaient mes parents. Je lui ai répondu que j’avais 17 ans, et que ma mère et mon père étaient à Madère pour le travail. Là, il m’a coupé et m’a engueulée. D’après lui, ce n’est pas la peine de téléphoner aux gendarmes pour masquer une fiesta entre potes qui a mal tourné ! Puis il m’a raccroché au nez !

— Oh l’andouille ! lâcha Julianna sidérée, avant de se reprendre. Bon, on va laisser ce très serviable képi se calmer quelques minutes, puis nous le rappellerons. En attendant, montre-moi l’étendue des dégâts.

Héloïse n’avait pas exagéré. L’élégant intérieur de cette maison ancienne rénovée avec goût n’était plus que l’ombre de lui-même. Aucune pièce n’avait été épargnée. Partout, des livres, des documents, des vêtements, de la nourriture… jonchaient le sol. Quelques cloisons avaient même été éventrées ! Dans l’arrière-cuisine, Julianna et son genou douloureux eurent la confirmation de ce qu’ils avaient noté dans le jardin : le compteur électrique était en miettes. À côté de lui, le câble du téléphone relié au système d’alarme se balançait lamentablement, sectionné. Les intrus s’étaient servis de la masse et des cisailles qui gisaient toujours au pied de leurs victimes.

En montant à l’étage, Héloïse ne put s’empêcher de ramasser quelques photos de famille. Leurs cadres avaient été explosés à l’aide d’un gros fossile d’ammonite pris sur une étagère. Julianna se troubla devant les visages souriants sur ces clichés.

— Hélo, où se trouve Nicolas ? Ton frère devrait être rentré du collège depuis longtemps, non ?

– 3 –

 

Biiip, biiip, biiip…

Chaque sonnerie du téléphone voyait se crisper un peu plus fort les doigts d’Héloïse autour du combiné. Les appels répétés sur le portable de Nicolas s’étaient tous soldés par un très agaçant : « Votre correspondant est actuellement hors réseau. Merci de renouveler votre appel ultérieurement. »

Une boule d’angoisse grossissait dans la gorge des deux jeunes filles. Et si Nicolas était tombé sur les cambrioleurs en rentrant chez lui ?

— Gardons notre calme, relativisa Julianna. Tête en l’air comme il est, ton frère a peut-être encore loupé son bus pour revenir au village. Appelle le collège !

Au bout du fil, l’intendant confirma leurs craintes. Plus aucun élève ne se trouvait dans l’établissement depuis plus d’une heure.

— Il reste une possibilité, Hélo. As-tu le numéro de téléphone d’un des copains de Nicolas ?

Comme souvent en milieu rural, les arrêts de bus n’étaient pas légion. Les cars scolaires ne desservant qu’une petite partie du parcours des collégiens, beaucoup d’entre eux étaient contraints de finir leur trajet vers leur domicile à scooter ou à vélo sur des routes peu sûres, surtout la nuit. Les accidents n’étaient pas rares. Julianna se raccrochait à cette possibilité, sombre certes, mais moins que le sourd pressentiment qui lui tenaillait le ventre.

— Résumons-nous, reprit-elle en faisant les cent pas devant Héloïse assise au bas de l’escalier. Le pote de Nico vient de nous confirmer qu’ils étaient ensemble dans le car, puis que ton frère a récupéré son vélo à l’abribus pour rejoindre votre maison. Or, Nicolas n’est jamais arrivé ici. S’il était encore sur la route, je l’aurais doublé en venant. Impossible de rater son vélo rouge flashy, même stationné sur le bas-côté ou glissé au fond d’un fossé.

— Qu’est-ce qu’on fait ?

— On rappelle la gendarmerie. Là, c’est bien plus grave qu’une banale maison mise à sac !

≡≡≡≡≡≡

Julianna resta quelques secondes interdite, les yeux rivés sur l’écran du portable.

— Okaaay, avant cet imbécile, je ne savais pas qu’un QI pouvait être négatif.

L’adolescente se tourna vers Héloïse. Les deux amies étaient outrées. Elles venaient de signaler un possible enlèvement d’enfant, et l’opérateur de la gendarmerie les avait envoyées sur les roses. Encore. Avec en bonus cette fois-ci, une menace d’amende pour « fausse divulgation de renseignements ».

— Fausse divulgation de renseignements, répéta Hélo. Je ne sais même pas ce que ça veut dire.

— C’est un nom pompeux pour « fausse alerte ».

— Qu’est-ce qu’il en sait d’abord ? Si on se trompe, et je le souhaite de tout coeur, j’assumerai ma bêtise. Mais lui, derrière son téléphone, comment peut-il l’affirmer sans vérification ?

— Ce gars n’a même pas pris le prénom de ton frère ou son signalement.

— C’est scandaleux !

Héloïse fit une pause pour réfléchir. Elle tournait en rond sur la terrasse en triturant nerveusement ses longs cheveux blonds.

— Que fait-on maintenant, Yanna ? demanda-t-elle à cours d’idées.

— On attend 5 minutes, puis on rappelle… encore… et encore… Avec un peu de chance, nous tomberons sur un gendarme différent. Et si l’autre Prix Nobel fait de nouveau obstruction, on file à Niort gueuler dans le bureau de son supérieur.

— Mais tu as entendu ses menaces si nous retéléphonons, objecta son amie.

— Et alors ? Au pire, qu’est-ce qu’on risque ? Un débarquement de gendarmes ? C’est exactement le but, non ?

— Mouais, pas faux, opina Héloïse.

L’adolescente retrouvait un peu le sourire devant le courroux de Julianna. Le pauvre pandore ne se doutait pas ce qui l’attendait si l’ouragan de force 5 Yanna lui tombait sur le poil.

— En attendant, faisons le tour de la maison pour voir s’il manque quelque chose ou si nous dénichons un indice, trancha la tempête humaine, habituée à prendre en main les opérations.

– 4 –

 

L’obscurité gagnait du terrain et compliquait un tantinet les recherches. Héloïse entreprit de fouiller à tâtons la chambre de ses parents, tandis que Julianna rassemblait les centaines de documents disséminés aux quatre coins de la mezzanine faisant office de bureau. Vus de là-haut, les ravages dans le salon étaient effarants. Un vrai désastre. Plus une seule étagère encore debout. Une vitrine de souvenirs de voyages avait explosé en heurtant le carrelage, projetant du verre jusque dans l’âtre de l’immense cheminée deux fois centenaire. Les coussins du canapé et des fauteuils avaient été méticuleusement éventrés au couteau.

Vu l’angle étrange des incisions, la lame était tenue de la main gauche, nota machinalement Julianna, en se souvenant de son gaucher de père décortiquant le traditionnel poulet rôti du lundi.

Levant les yeux vers le plafond, la jeune femme constata avec stupéfaction qu’un bas de pyjama en soie rose avait fini sa course accroché au beau milieu de la poutre maîtresse, à huit mètres du sol. Comment ? Mystère.

Une vaine tentative de fuite du malheureux vêtement peut-être ?

Julianna sentit une présence dans son dos. Héloïse était de retour. La jeune fille haussa les épaules. Ses recherches à elle aussi s’étaient avérées infructueuses. Hélo ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais se figea. Julianna aussi. Des bruits de pas légers roulaient sur les graviers de la cour avant.

Instinctivement, Julianna plaqua son amie tétanisée sur la moquette de la mezzanine. Depuis leur cachette derrière le lourd bureau d’ébène renversé, les jeunes femmes tendirent l’oreille : deux personnes avançaient à pas comptés vers la maison.

Julianna tendit le cou et aperçut deux ombres par les portes-fenêtres du salon. Un frisson lui parcourut l’échine. Deux hommes. De sacrés morceaux d’ailleurs ! Taille demis de mêlée… et armés !

— Ce sont peut-être les gendarmes, chuchota Héloïse.

— J’en doute. La loi les oblige à s’annoncer quand ils arrivent, je crois. Et je n’ai vu aucun gyrophare. Ils…

Sa phrase resta en suspens. Un détail venait de lui sauter aux yeux : la première ombre tenait son arme de poing de la main gauche. Avec seulement 15 % de gauchers dans la population générale, la coïncidence n’en était sûrement pas une.

Héloïse perçut le trouble de son amie, et se mit à trembler violemment. Julianna lui plaqua une main sur la bouche, mais ça ne suffit pas. Son souffle précipité allait alerter les deux intrus. Yanna s’allongea alors sur Hélo, et glissa son autre bras autour de sa tête pour mieux la maintenir. Peu à peu, la respiration de Héloïse se calma. Son corps se détendit, et, d’un regard, elle confirma à Julianna que la crise d’angoisse était passée.

Pendant ce temps, les ombres s’étaient glissées plus loin le long de la façade. Un léger grincement se fit entendre. Deux petits couinements bizarres, l’un aigu, l’autre grave.

— La porte vitrée extérieure de la cuisine, reconnut Héloïse.

Aussitôt, les bruits de pas rebroussèrent chemin dans la cour. Bien plus rapidement qu’à l’aller. En prêtant attentivement l’oreille, Julianna et Héloïse entendirent même les deux hommes courrir dans la rue. Puis, le silence. Assourdissant, comme disait Aragon. À la fois vide et lourd de menaces.

Toujours allongée immobile sur la mezzanine, Julianna ne trouvait pas de réponse à la question qui tournait en boucle dans sa tête.

Pourquoi sont-ils repartis aussi précipitamment ?

En une fraction de seconde, les regards des deux amies se croisèrent et arrivèrent à la même conclusion :

Et s’ils avaient posé une bombe ou un truc du genre ?

La seconde suivante, les adolescentes étaient sur leurs deux jambes et dévalaient les escaliers. In extremis, Julianna rattrapa Héloïse par le bras alors que celle-ci s’apprêtait à franchir le seuil de la porte d’entrée.

— Stop ! Ils sont peut-être toujours dans la rue. Sortons par l’arrière.

— Tu es dingue ! protesta Héloïse. Il faut passer devant la cuisine !

— Pas le choix, répondit Julianna en poussant son amie vers le couloir. C’est la bombe ou leurs flingues. Allez, cours !

Héloïse accéléra la cadence en passant devant la porte de la cuisine.

Pas mal pour quelqu’un qui déteste l’EPS, songea Julianna admirative.

Elle-même aurait aimé en faire autant, mais Héloïse la distançait déjà de cinq bons mètres.

En doublant à son tour la cuisine, Julianna risqua un coup d’œil par la porte restée grande ouverte. Elle stoppa aussitôt sa course folle, et revint sur ses pas. Yanna prit le temps de comprendre ce qu’elle regardait.

— Héloïse, lança-t-elle à son amie, qui s’échinait à dégager une des portes arrière coincées par un guéridon renversé. Laisse tomber.

— Quoi ?! Mais qu’est-ce que tu me chantes ? Viens plutôt m’aider !

— Non, toi, viens là.

— Mais…

— Viens, je te dis. Tu as amélioré ton temps aux 100 mètres pour rien.

– 5 –

 

Intriguée, bien que pas tout à fait rassurée, Héloïse jeta à son tour un œil vers la cuisine.

— Qu’est-ce que…

— Un téléphone satellite, la coupa Julianna.

Trônant à l’autre bout du grand plan de travail carrelé, un téléphone gris avec son antenne caractéristique les toisait du haut de ses 25 centimètres.

— J’imagine qu’il n’est pas à vous, anticipa Julianna.

— Non, nous n’en avons jamais eu, répondit Héloïse en songeant qu’un tel engin aurait eu son utilité lorsque le moteur de leur bateau avait rendu l’âme en pleine mer, au large de Praia da Calheta, l’été dernier.

Comme fascinée par cette étrange apparition dans son cadre quotidien, Héloïse s’avança pour se saisir du combiné.

— Non, Hélo ! Ne t’approche pas de la porte vitrée, tenta de la retenir Julianna. Ils nous observent peut-êt…

Elle ne finit pas sa mise en garde. Dès qu’Héloïse eut pris le téléphone en main, la sonnerie de celui-ci retentit.

La cucaracha, vraiment ? pensa Julianna en haussant un sourcil, avant d’ajouter amèrement à voix haute : au moins maintenant, nous sommes sûres d’être observées.

— Qu’est-ce que je fais ? paniqua Héloïse en fixant l’appareil comme s’il s’agissait d’un cobra royal.

— Eh bien, réponds. Au point où on en est…

— Quoi ?! Mais…

— Allez, vas-y. Ils vont s’impatienter. Ou pire. Ces mecs pourraient revenir nous parler face à face.

Le frisson qui lui descendit de la nuque jusqu’aux orteils acheva de convaincre Héloïse. Lentement, elle décrocha et appuya sur le bouton du haut-parleur.

Ce n’est pas trop tôt, gronda une voix extrêmement grave. Ton crétin de frangin et la saleté qui te sert de mère sont en notre compagnie. Il ne leur arrivera rien tant que tu feras ce que nous te demandons. Tu as compris ?

— …

Évite de me faire répéter ! Dernière chance, est-ce que tu es prête à nous aider ?

— Oui… oui oui, bafouilla Héloïse. Je vous en prie, ne leur faites pas…

La ferme ! Les ordres, c’est moi qui les donne ici, aboya la voix, puis, radoucie : alors dis-moi où se trouve ton père, Gérard.

— A… avec ma mère, à Madère.

Faux ! Tu viens de griller ton seul joker. Ta prochaine réponse a intérêt à être la bonne.

— Mais je vous le jure, gémit Héloïse. Ils sont tous les deux là-bas !

C’est un mensonge, et tu le sais ! Dommage, ton frère devait tenir à son oreille droite…

Un cri étouffé et des bruits de lutte retentirent dans le haut-parleur, aussitôt suivis par le claquement d’une gifle magistrale.

Nicolas !

Julianna aurait reconnu cette voix tout juste adolescente entre mille. L’homme au téléphone ne bluffait donc pas.

— NON ! Ne le touchez pas, ou…

Ou quoi, fillette ? siffla le ravisseur. Tu viens me faire ravaler mes dents, c’est ça ?

— Non, je… enfin, ce n’est pas… bafouilla Héloïse.

Mouais, j’aime mieux ça… Je vais être sympa, et te laisser une ultime chance avant de te renvoyer ton frère dans une boîte de puzzle. Où ton père a-t-il planqué ce qu’il nous a volé ?

Héloïse resta interloquée. Jamais son père n’avait volé quoi que ce soit ! Où cet homme voulait-il en venir ?

— Volé ? Mais quoi ?

Pas de bol, mauvaise réponse, répondit placidement la voix, avant de s’éloigner du téléphone : Alors mon grand, on dirait que ta frangine ne t’aime pas des masses. Dis bye-bye à ton oreille droite…

— NOOON ! hurla Héloïse.

Alors, mets la main sur ton fumier de père, et rapporte-nous ce qu’il a pris ! À mon prochain appel, je veux des réponses. Dernier conseil : ne parle à personne de notre petit arrangement. C’est une histoire entre toi et moi. À la moindre fuite, c’est ton frère qui trinque.

L’homme coupa la communication aussi abruptement qu’un couperet.

Sous le coup d’une nouvelle crise de tremblements, Héloïse tomba à genoux sur le carrelage. Le clair de lune filtrant faiblement dans la cuisine accentuait la pâleur de la jeune femme. Julianna se précipita pour la soutenir, mais se ravisa immédiatement. Le dernier « conseil » donné par la voix résonnait dans sa tête : « c’est une histoire entre toi et moi ».

— Oh ce n’est pas vrai !? chuchota Julianna pour elle-même.

— Qu’est-ce que tu dis ? bredouilla Héloïse. Je…

— Chut ! la coupa Julianna. Viens me rejoindre dans le couloir. Et laisse le téléphone sur la table.

Héloïse se rapprocha de son amie, loin des regards indiscrets.

— L’homme a dit que “c’est une histoire entre toi et lui”, expliqua Yanna. Il ne sait donc pas que je suis là ! Si les ravisseurs ne m’ont pas vue entrer, c’est qu’ils ne surveillent pas l’arrière de la maison. Nous pouvons donc sortir en sécurité par ce côté et rejoindre ma voiture.

— Ça nous avancerait à quoi ? s’énerva Héloïse. Ces mecs ont ma famille.

— Et ils veulent quelque chose en échange, compléta Julianna. Tu as une idée de ce que c’est ?

— Non, je ne vois pas de quoi ils parlent, se lamenta son amie.

Héloïse se laissa glisser le long du mur, en pleine confusion. Julianna s’accroupit à ses côtés et la serra dans ses bras. Un long silence s’installa, à peine troublé par les sanglots d’Héloïse. Yanna, elle, se torturait les neurones pour assembler le peu d’éléments en leur possession.

— J’ai une idée, s’écria-t-elle soudain. Prenons le problème dans l’autre sens. Si Gérard a piqué quelque chose à ces types, c’est qu’ils ont été en contact avec ton père à un moment donné. C’est une évidence. As-tu une idée de qui sont ces gars ?

Héloïse cogita pendant un long moment, puis, sans prévenir, se releva précipitamment pour grimper quatre à quatre l’escalier menant à la mezzanine.

— Si ces mecs ont un lien quelconque avec mes parents, nous devrions retrouver leur trace dans ces dossiers, expliqua-t-elle à Julianna en désignant le chaos du bureau.

Un quart d’heure de fouilles infructueuses plus tard, les deux jeunes filles durent se résigner. Un nombre considérable de documents, de classeurs et de chemises cartonnées s’était volatilisé avec leurs meilleures chances de comprendre ce qui se passait.

— Évidemment, récupérer les dossiers compromettants aura été leur premier réflexe en retournant la maison, maugréa Julianna. Ces types n’allaient pas nous laisser leur carte de visite.

— Mince, pesta Héloïse assise par terre au milieu d’impressionnantes piles de documents. Si pour une fois ma mère n’avait pas emporté son ordi, j’aurais pu fouiner dedans. Elle y garde une copie de tout ce qui est imp…

— Ta mère ! s’exclama Julianna.

— Quoi ? Où ça ? s’affola Héloïse.

— Non, non, elle n’est pas là, rectifia précipitamment Julianna, désolée d’avoir donné de faux espoirs à son amie. Mais la question est justement : où ?

Héloïse fit une grimace d’incrédulité.

— Ces hommes ont dit qu’ils détenaient ta mère. Or ce matin, au lycée, tu m’as expliqué qu’elle arriverait à Bordeaux par le dernier vol ce soir.

— Oui, et ? interrogea Héloïse qui ne voyait toujours pas où son amie voulait en venir.

— Il n’est même pas 20h ! Ta mère doit toujours être dans l’avion à cette heure-ci !

— Alors… si ça se trouve, c’est du bluff ! conclue Héloïse surexcitée. Vérifions les horaires de vol de Maman. Ils sont affichés sur le frigo.

En moins de trente secondes, les deux amies avaient regagné la cuisine. Le téléphone satellite les toisait toujours avec insolence depuis son bout de table. Julianna resta soigneusement dans le couloir le temps qu’Héloïse inspecte la pièce.

— Alors ? s’impatienta Yanna.

— Je ne vois rien, lui répondit la voix de son amie.

— Essaye avec la lampe de poche de ton portable. Ça ira plus vite.

— Merci du conseil, mais je ne te parle pas de ça, rétorqua Hélo en passant la tête par la porte. J’ai cherché partout. Les horaires d’avions ne sont plus là !

Un silence consterné accueillit la nouvelle. Le choc passé, une seule et unique conclusion s’imposa à Julianna.

— Ces hommes bluffaient au téléphone. Ils ne détiennent pas encore ta mère. Or, maintenant, ils ont l’information qui leur manquait pour la cueillir dès sa descente d’avion.

La jeune femme jeta un œil à sa montre, puis ajouta :

— Ces gars ont aussi une sérieuse avance sur nous. Puisque tu ne peux pas joindre ta mère sur son portable pendant le vol, il faut qu’on file à Mérignac pour la prévenir.

— Et pour les gendarmes ? La voix au téléphone a insisté pour qu’on… enfin que JE ne prévienne personne.

— Ah mince, j’avais oublié la maréchaussée ! On décidera en route. Le temps nous est compté pour arriver à temps à l’aéroport.

– 6 –

 

Terminal de l’aéroport Bordeaux-Mérignac

 

— Non mais je n’y crois pas, répéta Héloïse pour la onzième fois depuis leur départ des Deux-Sèvres. Même le lycée nous prend pour des cruches !

— À leur décharge, ils doivent être habitués aux « événements graves dans la famille » comme excuse pour sécher les cours la veille des vacances, relativisa Julianna en doublant un camion sur l’A10.

— Pourtant, en trois ans, j’ai manqué quoi ? Dix jours de cours à tout casser.

— Et moi, aucune des matières auxquelles j’assiste. Bon, c’est vrai que ce ne sont que des TP sciences.

— Le CPE pourrait nous accorder le bénéfice du doute !

— Bienvenue dans ma vie, rigola la jeune conductrice amusée par l’emportement de son amie.

Julianna était surtout contente de voir la combativité d’Héloïse ressurgir. Depuis ce coup de fil à leur lycée pour prévenir de leur absence du lendemain, Hélo déversait toute sa frustration de ne pas être entendue des adultes dans un flot continu de menaces contre le corps professoral et la maréchaussée.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ? questionna Héloïse en quittant enfin son portable des yeux.

— J’appelle ça « le principe de la balançoire », répondit doctement Julianna. À notre âge, les adultes nous poussent à être matures et autonomes. Problème, dès qu’on fait un pas en avant et qu’on se comporte en majeur responsable, eux ne nous trouvent pas crédibles et ils nous renvoient en arrière, à une position de gamin. Tu n’as jamais remarqué ? En résumé, entre 16 et 18 ans, nous nous balançons entre deux états. Majeur et responsable ou mineur et totalement crétin. Ajoute à cela que nous sommes des filles et notre crédibilité frôle le négatif au yeux de la moitié de l’Humanité.

Héloïse vit passer dans le regard perdu au loin de son amie toute l’amertume qu’elle s’employait habituellement à cacher derrière son imperturbable sourire de Joconde. Celui qu’elle affichait quelles que soient les circonstances, bonnes ou mauvaises. La sérénité désabusée de ceux que la vie n’a pas épargnés, et qui ont appris à la dure comment relativiser face aux embûches.

Rares étaient ces moments où Julianna glissait une brève allusion à sa situation si particulière. Et plus rares encore étaient ceux où elle se laissait ouvertement aller à la confidence sur le sujet.

Depuis le décès de ses parents quand elle avait 8 ans, Julianna avait grandi plus vite que les enfants de son âge. À sa vie en foyer, s’étaient ajoutées la gestion, et surtout la défense, d’un important héritage. Entre coups bas et autres tentatives de manipulations, nombreux étaient les membres de son trop intéressé entourage qui avaient tenté de mettre la main sur les biens de sa famille. En vain, heureusement. D’ailleurs, Julianna avait su d’emblée à quoi s’en tenir vis-à-vis d’eux. Aucun de ses proches ne s’était porté volontaire pour l’accueillir, même sous la pression du juge. En revanche, l’ouverture du testament avait fait salle comble comme un soir de première. Les bouquets et les félicitations en moins. Les condoléances hypocrites en plus. Finalement, la libération était intervenue deux ans plus tôt que prévu. Le juge des affaires familiales avait accordé à Julianna son émancipation dès son seizième anniversaire. Depuis, elle partageait son temps entre les cours par correspondance, quelques TP au labo du lycée et la gestion d’Utopy Town, son entreprise créée à partir des biens légués par ses parents. Pas encore le Bac en poche et déjà directrice d’une société florissante à 18 ans. Autant dire que les réflexions désobligeantes sur son jeune âge et les remarques sexistes étaient son lot quotidien dans le milieu sans pitié des affaires.

— Nous arrivons à l’aéroport Bordeaux-Mérignac, annonça bientôt Julianna d’une voix d’hôtesse de l’air qui sortit Héloïse de ses rêveries. Merci de garder vos ceintures attachées, de descendre vos pieds du tableau de bord et d’ouvrir grand les yeux pour dénicher une place de parking.

– 7 –


Était-ce l’air glacé de la climatisation ou l’austérité du hall qui stoppa nettes Héloïse et Julianna ? Sûrement un mélange des deux. Toujours est-il qu’en pénétrant dans cette grande nef de verre et d’acier baignée d’une lumière blafarde, les jeunes femmes stoppèrent immédiatement leur course. Le silence de cathédrale ajoutait à leur malaise.

Le vol de Nathalie Guimarães faisait la fermeture de l’aéroport. Les lieux étaient quasiment vides, et la majorité des guichets clos. On avait tamisé la lumière dans toute la moitié droite du hall. Celle des départs. Aucun crissement agaçant de roulettes de valises trop chargées. Pas d’annonce au haut-parleur. La plupart des panneaux lumineux étaient éteints, tout comme les éclairages derrière les rideaux baissés des boutiques.

Seuls deux groupes d’êtres humains hantaient encore l’endroit. À droite, le personnel d’entretien qui s’affairait à remettre en ordre la pagaille laissée par les nombreux voyageurs du jour. À gauche, une petite troupe hétéroclite agglutinée dans un coin de l’aérogare.

« Dong Dong Dong »

Le jingle du haut-parleur fit sursauter Héloïse.

— Aieuh ! Tes ongles, ronchonna Julianna en se massant l’avant-bras.

Mesdames et messieurs, le débarquement des passagers du vol TP 0432 d’Air Portugal en provenance de Lisbonne va commencer porte 1. Merci de respecter les consignes de sécurité, et ne laisser aucun bagage sans surveillance. Ladies and gentlemen…

Au-dessus des jeunes filles, le tableau des arrivées cliqueta pour laisser apparaître la ligne de lettres blanches sur fond noir signalant l’atterrissage du vol d’Air Portugal.

— Par là ! guida Julianna en pointant les baies vitrées. Nous pourrons assister au débarquement des passagers, et repérer ta mère. Regarde, l’avion roule encore.

Les immenses façades translucides offraient une vue panoramique sur les pistes de l’aéroport de Mérignac. Même en pleine nuit, de puissants spots éclairaient toute l’étendue comme s’il était midi.

L’avion d’Air Portugal, aisément reconnaissable à sa livrée rouge et verte sur fond blanc, venait de stopper son roulage à quelques mètres du hall. Un steward, en costume à veston impeccable, déverrouilla la porte avant et la fit basculer sur le côté. Le ballet parfaitement orchestré des véhicules de piste et du personnel à chasuble orange ou jaune fluo débuta autour de l’appareil. Avec l’habitude d’une manœuvre mille fois répétée, le conducteur de la rampe mobile plaça au centimètre près l’escalier de débarquement en face de la porte. Au même moment, un autre engin bizarre, sans toit mais muni d’un tapis roulant, stationna de l’autre côté de la carlingue, Le petit train à bagages se gara à sa suite. La vue de ce drôle d’attelage fit sourire Julianna. Le mini tracteur et sa myriade de petits wagonnets fascinaient la jeune fille depuis son enfance faite de voyages perpétuels. À chaque vol, elle collait son nez au hublot pour les voir évoluer autour de l’avion.

À l’avant, les passagers commençaient à descendre les marches pour rejoindre à pied le hall des arrivées. Leurs jambes engourdies par les heures de vol rendaient leurs pas mal assurés. Certains passagers, tout juste réveillés, plissaient douloureusement les yeux face au puissant éclairage des pistes.

Une vingtaine de personnes défilèrent avant que la haute silhouette de Nathalie Guimarães se détache dans l’encadrement de la porte. Élégante en toutes circonstances, la mère d’Héloïse portait un chemisier blanc et un pantalon beige taille haute qui mettaient parfaitement en valeur ses longues jambes. Les boucles de ses cheveux bruns coupés au carré voletaient autour de son visage délicatement bronzé par le soleil de Madère.

Son petit sac de voyage en cuir posé sur son avant-bras, Nathalie descendit les marches de l’escalier sans jeter un coup d’œil à l’aérogare.

— Bon sang, il ne faut pas vieillir ! pesta Héloïse. Maman ne me voit même pas !

Pourtant, dès que sa mère était sortie de la carlingue, la jeune fille s’était lancée dans de curieuses gesticulations faisant hésiter Julianna entre une chorégraphie de hip-hop post-moderne ou une crise d’épilepsie.

Enfin, Nathalie leva machinalement les yeux vers les baies vitrées. En trois secondes Julianna vit passer trois émotions différentes dans le regard de la mère d’Héloïse. Tout d’abord, la surprise d’y reconnaître sa fille en compagnie de sa meilleure amie. Puis, le mécontentement en réalisant que ces demoiselles étaient venues la chercher à 22h30 une veille de lycée. Et finalement, la panique en comprenant qu’il avait dû se passer quelque chose de grave pour que sa fille et sa meilleure amie soient venues la chercher à 22h30 passées, à 200 kilomètres de la maison, un jeudi soir et, semblait-il, sans Nicolas ! Julianna pouvait littéralement voir les pièces du puzzle s’ajuster dans son cerveau. Instinctivement, Nathalie pressa le pas vers l’aérogare tout en fouillant son sac à la recherche de son téléphone portable éteint. Arrivée à la porte, l’écran de son smartphone affichait une demi-douzaine d’appels en absence et le double de SMS non lus. Héloïse n’avait pas ménagé son forfait.

— Tu avais raison ! se réjouit Héloïse en sautant au cou de son amie. Ces ordures ont bluffé. Ils n’ont pas Maman !

— Oui, mais ils ont ton frère, rappela gravement Julianna. J’espère que ta mère pourra nous expliquer ce qui se passe. Allons l’attendre porte 1.

≡≡≡≡≡≡

Héloïse avait rejoint le petit groupe massé devant la porte n°1 de l’aérogare. Un peu à l’écart, Julianna, l’oreille vissée à son portable, profitait de l’attente pour négocier la garde d’Anatole avec ses voisins.

— Allô ? Bonsoir Jacqueline. Vous avez eu mon message ? Je suis désolée de vous prendre au dépourvu. J’ai une urgence. Ça ne vous gêne pas de garder Anatole quelques heures ? Parfait. Ses affaires sont déjà dans le couloir de l’entrée. Il y a tout pour plusieurs jours. Nourriture, jouets, harnais, laisse, et son matelas. Merci beaucoup. Oh, je ne vous entends plus. Il y a trop de bruit autour de moi. Encore merci et bonne soirée.

Un flot de voyageurs venait d’engloutir le groupe devant la porte. Julianna perdit de vue Héloïse. La jeune fille rangea son téléphone et joua des coudes pour rejoindre son amie au cœur de la cohue.

La horde de voyageurs et de familles venues les accueillir se dissipa aussi soudainement qu’elle était apparue. Le vacarme des cris, embrassades, larmes, et autres exclamations suraiguës de retrouvailles qui avait salué l’ouverture des portes du hall des arrivées, laissa peu à peu place à un silence pesant.

Héloïse, la main serrée dans celle de Julianna, scrutait désespérément les portes désormais closes. Sa mère ne les avait pas franchies.

– 8 –

 

Déjà, le numéro de vol s’effaçait du tableau des arrivées. Aucun doute possible : le débarquement était bel et bien terminé.

— Non, murmura Héloïse avant de laisser exploser sa frustration et son angoisse. Ce n’est pas possible ! Maman était là. Là, sous nos yeux !

Héloïse se laissa glisser à terre le long de la jambe de Julianna.

— Hop hop hop, jeune fille. On se ressaisit. Ce n’est pas le moment de flancher.

D’autorité, Julianna remit Héloïse sur ses pieds, la secoua par les épaules, et la poussa en avant. Les deux amies coururent jusqu’au guichet de la compagnie et tambourinèrent au rideau métallique qui venait de s’abaisser juste devant leur nez. Derrière celui-ci, la lumière était allumée et deux ombres s’agitaient. Après un moment qui leur parut une éternité, une femme releva à moitié le rideau. Elle ne semblait pas enchantée de devoir rouvrir boutique. Sans lui laisser le temps d’articuler le moindre mot, les deux jeunes filles expliquèrent pêle-mêle qu’une femme avait disparu. Enfin cette femme était là, puis n’y était plus. Oui bon, elles l’avaient d’abord cru disparue, puis elles l’avaient vue et maintenant cette femme avait réellement disparu.

L’agent d’escale d’Air Portugal avait de la bouteille. Preuve en est, elle réussit à comprendre presque tout ce qu’Héloïse et Julianna lui racontèrent. Tout, mis à part un point.

— Je suis désolée, jeunes filles. Il n’y a plus aucun passager dans l’aérogare. Vous avez simplement dû louper votre mère, mademoiselle. Demandez aux taxis garés devant l’entrée du hall. D’ailleurs, l’aéroport va fermer. Vous devriez vous diriger vers la sortie.

Joignant le geste à la parole, l’employée commença à rabaisser le rideau. Julianna eut juste le temps de glisser un présentoir de flyers sous le volet métallique pour empêcher la clôture du guichet.

— S’il vous plaît, madame, supplia Héloïse. Nous avons assisté au débarquement. Maman est sortie de l’avion, mais n’est pas arrivée jusqu’au hall. Elle nous a aperçues depuis le tarmac, donc elle ne serait jamais partie sans nous.

La femme fit la moue, puis, après un temps de réflexion, rouvrit en grand le guichet et rappela son collègue qui s’apprêtait à partir.

— Lionel, reviens. On a un problème. Bon, les filles, racontez-moi tout depuis le début une nouvelle fois. Commencez par me donner le nom de votre mère.

≡≡≡≡≡≡

Devant la détresse des deux jeunes filles, le personnel d’Air Portugal se montra des plus diligents. Téléphones en main, les deux agents d’accueil de la compagnie menaient les recherches tambour battant. Fouille méticuleuse des locaux, interrogatoire des hôtesses, du personnel de piste et d’escale… Même les pilotes avaient bien remarqué cette grande femme brune à la cinquantaine élégante qui avait pris place dans leur appareil. Malheureusement, plus aucun autre passager du vol n’était présent pour apporter son témoignage.

Une seule certitude. Nathalie Guimarães avait doublé tout le monde pour être la première à passer les portes d’entrée de l’aérogare côté pistes. Elle avait ensuite bifurqué à droite vers le couloir menant au carrousel à bagages, puis s’était évaporée avant d’avoir franchi les portiques de sécurité des arrivées.

À chaque annonce de recherches infructueuses, Julianna sentait la main d’Héloïse trembler un peu plus dans la sienne. L’agaçante manie de Lionel, l’agent d’escale, de répéter « Bizarre, ce n’est vraiment pas normal » n’arrangeait rien à la nervosité des jeunes filles, et surtout à l’exaspération de Julianna. Bien sûr que la situation n’avait rien de normal. Ce n’était pas normal de perdre une passagère comme ça. Qui plus est deux ans et demi après le 11 Septembre 2001. Les aéroports étaient mieux protégés que les banques ! Et non, Monsieur Lionel, ce n’était pas en le répétant que ça allait s’arranger comme par magie.

Julianna se plaça un peu en retrait de toute cette agitation pour laisser retomber sa colère. De loin, elle examina l’étrange ballet qui se jouait derrière le comptoir de la compagnie Air Portugal. Quelque chose clochait. Lionel et sa collègue Florence, en uniformes impeccables, se concentraient sur leurs écrans d’ordinateurs. Des téléphones sonnaient tous azimuts. Des responsables en chasubles fluos, talkies-walkies en main, allaient et venaient pour porter des nouvelles. Non. C’était autre chose. La jeune fille mit plusieurs minutes à comprendre. Ce n’était pas ce qu’elle avait sous les yeux qui détonnait, mais ce qui ne s’y trouvait pas.

Le grand absent était une grande absente : la sécurité de l’aéroport. Alors que, dans cette ambiance post attentats, il devenait évident que la sûreté d’un grand aéroport français présentait au moins une faille majeure, aucun brassard orange de la sécurité n’avait encore fait son apparition.

— Et la vidéosurveillance ? lança Julianna depuis son coin de hall.

— Hein, quoi ? marmonna Florence sans lever les yeux de son écran.

— La vidéosurveillance, insista la jeune fille en détachant chaque syllabe au rythme de ses pas vers le comptoir. C’est bardé de caméras ici. Une d’elles a forcément enregistré quelque chose.

Les deux employés sursautèrent, piqués au vif.

— C’est vrai que nous n’avons pas de retour de la sécu, glissa la femme d’une quarantaine d’années à son collègue. Rappelle-les.

— Ça sonn… Oh euh… Bonsoir Monsieur. Compagnie Air Portugal. Nous venons aux nouvelles. Je… Oui… Ah d’accord. Très bien merci.

En raccrochant, l’agent d’escale afficha son sourire le plus rassurant et le moins forcé possible pour préciser aux deux amies :

— Les responsables de la vidéosurveillance cherchent votre mère. La photo de son passeport leur a été transmise. Grâce à la reconnaissance faciale, ils peuvent identifier et suivre n’importe qui partout dans l’aéroport. Nous aurons rapidement une réponse.

Les minutes s’égrènèrent sans plus de nouvelles.

— Ça prend un temps fou, soupira Julianna en regardant sa montre. Il est presque 23h10. Chaque minute que nous perdons ici, c’est autant d’avance pour les ravisseurs de ton frère.

Héloïse grogna un juron. Son humeur avait définitivement changé de camp pour rejoindre le côté obscur et l’exaspération de Julianna. Habituée à diriger les nombreux collaborateurs de sa société, cette dernière rongeait son frein. Chaque coup d’œil jeté en douce par le pourtant très affairé Lionel avait l’effet d’un coup de canif dans le peu de patience qui lui restait. La jeune femme craqua en observant le reflet dans la vitre placée dos à l’employé. Ses doigts pianotaient sur le clavier, mais rien ne bougeait à l’écran. L’homme jouait au mime pour ne pas avoir à leur parler.

— Est-ce qu’au moins vous pouvez vérifier si Madame Guimarães a récupéré ses bagages en soute ? questionna sèchement Julianna.

La jeune femme passait en revue tout le cheminement d’un voyageur au débarquement.

— Malheureusement non. Ce sera à la vidéosurveillance de le déterminer. Nous savons juste que ses deux valises ont été scannées en sortie de soute.

— Ces valises sont peut-être en attente quelque part. Puisque la sécurité nous fait mariner, pourriez-vous nous autoriser à vérifier le carrousel à bagages, s’il vous plaît ? Ce sera plus productif que de faire du mime sur un clavier.

La pique de Julianna fit mouche. L’agent d’escale pâlit un quart de seconde, mais se ressaisit plus vite que prévu.

— Une nouvelle fois, je suis désolé. C’est une zone de haute sécurité. Les personnes extérieures à la compagnie ou l’aéroport n’y sont pas admises.

— On a vu la HAUTE qualité de ta zone de HAUTE sécurité, Lionel… grinça Héloïse, bien décidée à ne plus prendre de gants.

L’homme lui répondit par le sourire le plus hautain et condescendant qu’un lord anglais puisse esquisser.

L’espace d’une demi-seconde, Julianna et Héloïse oscillèrent entre l’envie d’étrangler Lionel avec sa cravate parfaitement nouée, ou tout bonnement forcer la porte du carrousel à bagages à coups de chaises.

L’apparition opportune d’une patrouille Sentinelle doucha instantanément les projets criminels des deux amies. Bérets rouges vissés sur la tête, les trois soldats, une femme et deux hommes, étaient équipés comme des porte-avions. Leurs regards balayaient chaque centimètre carré de l’aérogare. Un bref instant, les yeux de celui qui commandait le trinôme se posèrent sur Julianna. La jeune fille se sentit scannée de la tête aux pieds, presque mise à nue. Instinctivement, elle resserra sa veste autour d’elle, et se détourna de ce géant blond aux yeux émeraude qui dominait l’assemblée d’une bonne tête. Héloïse frissonna devant les impressionnants fusils des militaires. L’image des armes aperçues plus tôt ce soir-là entre les mains des ravisseurs de Nicolas lui revint comme une grande gifle en pleine figure. Effet dissuasif garanti. À la réflexion, mieux valait garder les idées claires et procéder avec calme.

Héloïse et Julianna échangèrent un regard entendu. Pas besoin de mots. Leur stratégie était au point depuis un paquet d’années.

Julianna s’éloigna pour laisser faire l’artiste.

Prenez un homme adulte de 80 kg en moyenne…

Plongeant son regard au fond de celui de Lionel, Héloïse dégaina son arme secrète. Ses redoutables yeux de chien battu. Les cockers les plus aguerris mettaient une bonne décennie à atteindre ce niveau de maîtrise. L’agent d’escale bredouilla quelques arguments sécuritaires en tentant de détourner la tête, mais il n’arriva pas à s’arracher au magnétisme d’Héloïse. Les secondes défilèrent.

Laissez mariner quelques minutes à feu doux…

Le visage de Lionel trahissait un débat interne des plus vifs. Julianna pouvait presque distinguer un petit ange et un mini démon se chamailler depuis chacune des épaules de l’agent. Enfin, la digue céda.

Arrêtez la cuisson, quand le cœur est fondant.

Lionel porta la main au trousseau de clés accroché à sa ceinture… mais le retour inopiné de sa collègue lui rendit tout son aplomb.

— Non, jeune fille. C’est un non ca-té-go-ri-que.

Tu n’aurais pas dû dire cela, mon gars. 3, 2, 1…

Pas du genre à se laisser abattre, Héloïse fixa l’homme de plus belle. Sans un mot. Ses paupières se plissèrent légèrement. Ses yeux se mirent à briller, humides. Une larme glissa le long de sa joue. Puis une deuxième. Et enfin un flot intarissable inonda le visage d’Héloïse.

Et l’Oscar du prix d’interprétation féminine de l’année est décerné à…

Les deux employés d’Air Portugal se décomposèrent totalement. Leur règlement venait de se diluer dans les larmes de détresse sde cette pauvre jeune fille.

De détresse… Pauvre jeune fille… Ben voyons !

D’où elle se trouvait, Julianna voyait son amie enfouir derrière son étole un sourire malicieux.

— Vous avez gagné. Suivez-moi. Cinq minutes. Pas plus.

– 9 –

 

Un peu inquiet, l’agent d’escale d’Air Portugal passa prudemment la tête par la porte. Sa main droite tâtonna jusqu’à l’interrupteur décidément toujours placé trop loin. Avec leurs légers cliquetis caractéristiques, une dizaine de néons fatigués clignotèrent quelques secondes avant d’inonder de leur lumière crue la salle de récupération des bagages.

Aussi peu chaleureux que le reste de l’aérogare, ce vaste hall rectangulaire tout d’acier gris et de vitres dépolies ne contenait en tout et pour tout qu’un imposant carrousel à bagages en forme de U. En temps normal, les valises des passagers glissaient d’une trappe située à deux mètres de haut au fond de la salle, puis serpentaient lentement entre les voyageurs sur un long ruban de caoutchouc épais.

Julianna et Héloïse bousculèrent leur accompagnateur et ses deux collègues restés dans l’embrasure de la porte, puis quadrillèrent toute la pièce pour en inspecter le moindre recoin. Peine perdue. Elle était vide. Personne en vue, et aucune valise sur le tapis roulant.

— Vous voyez. Je vous l’ai dit. Il n’y a rien ici, conclut Lionel en poussant les jeunes femmes vers la sortie.

— Pourriez-vous relancer le tapis, s’il vous plaît ? supplia Julianna. Juste pour vérifier. Ça ne vous prendra que deux minutes. Après, nous vous laisserons tranquilles. Promis.

— Je vous en prie, renchérit Héloïse, ses yeux à nouveau humides plongés dans ceux de Lionel.

— D’accord, mais c’est votre dernière faveur. Et vous, arrêtez de faire ce… truc avec vos yeux !

Lionel fit signe à un de ses collègues qui avança vers la base du tapis roulant, déverrouilla une petite armoire électrique et appuya sur un gros bouton vert lumineux. Aussitôt, un moteur se mit à vrombir sous la machine. Le ruban de caoutchouc en U trembla et couina en tentant vainement de se mettre en branle. Le moteur crachota, ronfla plus fort, rugit de plus belle, puis cala, à bout de souffle.

— C’est un dysfonctionnement courant sur ce type de machine, observa Lionel désabusé face à un problème de plus à gérer avant de rentre chez lui. Celle-ci commence à accuser son âge.

— Mouais, à mon goût, il y a eu trop de bizarreries ces temps-ci, marmonna Julianna en enlevant son blouson.

— Eh ! Mais qu’est-ce que vous faites ?! Redescendez immédiatement !

Trop tard. Julianna escaladait le carrousel à bagages, sans se préoccuper des injonctions de son escorte. Esquivant la grande paluche qui essayait de la couper dans son élan, la jeune fille atteignit l’ouverture occultée par des bandes de caoutchouc noir d’où glissaient habituellement les valises. Elle s’agenouilla devant la trappe obscure, passa son bras droit à l’intérieur et tâtonna à l’aveugle.

— Il y a quelque chose de coincé, annonça Julianna en tirant sur l’objet de toutes ses forces. Ah, je crois que ça vient… oui… voil… Et mince !

L’obstacle cassa net dans sa main. Emportée par son effort, la jeune femme tomba à la renverse et s’étala de tout son long sur le carrousel, la tête en bas.

— Pour la note artistique, on repassera, lâcha-t-elle en se relevant précipitamment.

— Ça va. Rien de cassé ? pouffa Héloïse.

— Rien de grave. Juste ma dignité en miettes. Et ce truc aussi, ajouta Julianna en découvrant l’objet dans sa main.

Un talon d’escarpin rouge.

Héloïse saisit si vivement le morceau de chaussure qu’elle en griffa la paume de son amie. Aussi pâle qu’un fantôme, la jeune fille fixait le talon cassé en tremblant.

— Tu le reconnais ? l’interrogea doucement Julianna.

Héloïse essaya d’articuler une réponse, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Elle se contenta d’un hochement de tête affirmatif.

Aucun membre de la compagnie aérienne ne songea à retenir Julianna quand elle escalada une nouvelle fois le carrousel. Replongeant son bras jusqu’à l’épaule à travers la trappe, la jeune fille en ressortit le reste de la chaussure. Un escarpin en velours rouge sombre. Un modèle de luxe, méchamment entamé par les rouages du tapis mécanique.

Redescendant de son perchoir, Julianna tendit sans un mot l’escarpin à son amie. Nouvel hochement affirmatif.

— Je crois que le carrousel devrait fonctionner maintenant, suggéra la jeune fille à l’agent près de l’armoire électrique.

À peine ce dernier eut-il rappuyé sur le gros bouton vert qu’un grincement sinistre s’échappa de la trappe, bientôt suivi de quelques hoquètements, et enfin du ronronnement plus doux d’une mécanique qui a repris son rythme habituel. Tendant l’oreille, Julianna et Héloïse identifièrent un bruit de plastiques qui s’entrechoquent. Un bagage arrivait.

Encore un hoquet, et la machine recracha soudainement un flot d’affaires disparates. Vêtements et sous-vêtements emmêlés. Shampoing affrontant en duel un tube de dentifrice. Un peigne enchevêtré dans une paire de collants définitivement fichue… Le second escarpin fit son apparition. Et enfin la valise elle-même. Éventrée. Le cadenas avait résisté, alors les pilleurs avaient lacéré les parois en toile pour atteindre le contenu.

Un à un, toujours sans mot dire, Héloïse collecta les objets recrachés par la machine, comme on recueille les fragments d’une épave ramenés sur la plage par le ressac.

— Lionel, vous avez dit que Nathalie Guimarães a enregistré deux valises sur ce vol, non ? se rappela Julianna.

— Exact. Où est l’autre ?

— On est sur la même longueur d’ondes. Il manque aussi le sac cabine de Nathalie. Celui qu’elle portait quand nous l’avons aperçue sur le tarmac. Héloïse, peux-tu faire sonner le portable de ta mère, s’il te plaît ? Elle l’a rallumé devant nous.

Héloïse laissa tomber sa moisson de vêtements, fouilla dans la poche de sa veste à la recherche de son téléphone et appela le numéro de sa mère. Un employé d’Air Portugal éteignit le bruyant tapis roulant. Toute l’assemblée fit silence et retint sa respiration en tendant l’oreille.

Vrrrr, vrrrr, vrrrr… Vrrrr, vrrrr, vrrrr… Vrrrr, vrrrr, vrrrr…

— Un vibreur, identifia un collègue de Lionel.

— Oui, mais il fait un son étrange, observa Héloïse pendue à son téléphone, espérant sans doute que sa mère réponde.

— Tu as raison. Il semble résonner sur du métal, analysa Julianna à l’oreille affûtée par dix-huit ans d’études musicales intensives.

— Le bruit vient de là, pointa Héloïse en désignant la trappe d’arrivée des bagages. Qu’y-a-t-il derrière le rideau ?

— Rien, enfin juste la machinerie, répondit Lionel en haussant les épaules. Eh ! Vous n’allez pas remonter là-haut !?

Pas plus que les deux fois précédentes Julianna ne suivit les injonctions de Lionel. Au contraire.

— Essayez de m’en empêcher, lui lança-t-elle bravache. Au passage, vous m’expliquerez comment le portable que Nathalie avait en main à sa descente d’avion se retrouve de l’autre côté de cette fichue cloison. Les passagers n’y ont pas accès, j’imagine ?

— Évidemment ! Il n’y a même pas de porte entre ces deux espaces.

— Effectivement, acquiesça Julianna qui n’avait pas remarqué ce détail. Donc il n’y a qu’une seule façon d’atteindre le portable. Hélo, tu peux recomposer le numéro, s’il te plaît ?

Vrrrr, vrrrr, vrrrr… Vrrrr, vrrrr, vrrrr… Vrrrr, vrrrr, vrrrr…

— Oui, le vibreur n’est pas loin derrière ce rideau, confirma l’alpiniste en herbe.

Ni une, ni deux, Julianna s’engouffra dans l’ouverture. À quatre pattes dans l’obscurité, la jeune femme tâtonna jusqu’à atteindre l’autre issue du court tunnel. Un second rideau de lamelles en caoutchouc laissait filtrer une maigre lueur. Un dernier effort et Julianna se laissa choir de l’autre côté. Mal lui en pris ! Une série de rouleaux l’entraînèrent dans une glissade tête la première.

Quelle gourde ! Le système à crémaillères remontant les bagages doit débrayer automatiquement quand la machine est éteinte.

Pas le temps d’aller plus loin dans ses réflexions. La rampe projetait Julianna à toute allure vers un virage bien trop serré. Sortie de route assurée. In extremis, la jeune femme coinça son pied entre deux rouleaux. Julianna tendit le bras pour saisir la balustrade d’un escalier métallique attenant. Un brin de gymnastique plus tard, la jeune fille poussait un grand soupir de soulagement en atterrissant sur les marches en grillage rigide. À travers le maillage et la pénombre, Julianna constata qu’elle avait échappé au pire. Sous ses pieds, la machinerie plongeait sur deux ou trois étages. La chute aurait été mortelle.

— Yanna, ça va ? questionna la voix lointaine d’Héloïse.

— Oui, pas de bobo, mais je déteste toujours autant les montagnes russes.

— Tu vois le portable de maman ?

— Non, je ne distingue rien. Il fait trop sombre ici. Continue à le faire vibrer. Je l’entends. Il est tout proche de moi.

Les yeux de Julianna s’habituèrent progressivement à la semi-obscurité. En regardant autour d’elle, la jeune femme découvrit l’envers du décor. Fascinée, elle détailla l’énorme machinerie au cœur de laquelle elle était tombée. Un nombre incalculable de rampes acheminait les bagages du quai de débarquement tout en bas jusqu’aux différentes salles de récupération. Ici, un cheminement dédié aux valises des voyageurs. Là, un autre au fret. Et un dernier, un peu à l’écart, débouchait sur des chariots postaux. Plusieurs couleurs balisaient les différents circuits. Piste rouge, piste bleue ou encore verte. Julianna n’était pas tombée si loin de la vérité avec ses montagnes russes ! Des passerelles de service serpentaient à travers cette mécanique de précision. L’activité devait être intense en journée. Pour l’heure, tout était à l’arrêt. Vide. Seul le vibreur perçait le silence.

Se guidant à l’oreille, Julianna remonta une volée de marches. Arrivée sur une minuscule plateforme, la jeune femme manqua de chuter à la renverse. Son pied était entortillé dans quelque chose. Une bandoulière en cuir. Au bout, pendouillait le sac cabine vrombissant de Nathalie. Julianna plongea la main à l’intérieur et décrocha.

— Hélo, c’est moi. J’ai le sac de ta mère. Non, il n’y a personne ici. Attends, je vois un truc plus loin. Essaie de me rejoindre. Hypnotise Lionel s’il le faut. Je raccroche.

Le regard de Julianna venait de tomber sur un gros objet à un petit mètre d’elle. Ce coin était vraiment mal éclairé. La jeune femme dut s’agenouiller pour distinguer ce qui s’avéra être une valise. Le bagage manquant de Nathalie Guimarães. L’étiquette en cuir accrochée à la poignée du trolley en attestait. La valise était posée sur la tranche, sous la rambarde, en équilibre au bord du vide. Ne se faisant pas d’illusions sur la dextérité de ses deux mains gauches, Julianna prit mille précautions pour ramener le bagage sur la coursive sans le faire chuter. La valise pesait lourd et glissait entre ses mains. Dans un dernier effort, Julianna retourna sa trouvaille à plat sur l’escalier de service.

Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Beurk, c’est dégueulasse !

Les doigts de la jeune femme étaient couverts de la même substance poisseuse qui avait transformé le bagage en savonnette. N’y voyant goutte, elle porta ses mains à son nez en espérant très fort que ce ne soit qu’un flacon de gel douche explosé.

Put…

— Eh vous là-haut ! Ne bougez pas ! Vous êtes dans une zone interdite !

Plusieurs faisceaux de lampes torche tranchèrent l’obscurité pour se poser sur Julianna, immédiatement suivis d’une cavalcade dans les escaliers. Les yeux brûlés par l’éblouissement, la jeune femme distingua de vagues formes humaines grimper vers elle quatre à quatre.

— C’est une des gamines du hall, lieutenant.

— Patrouille Sentinelle ! Tes mains ! Montre tes mains !

Aveuglée et désorientée, Julianna obtempéra et leva les mains au-dessus de sa tête.

— Punaise, c’est quoi ça ? s’écria la femme militaire.

Julianna regarda ses mains tremblantes.

— Du sang. C’est du sang.

 

– 10 –


— J’ai dit à terre !

Alertés par les protestations des agents d’escale, les militaires de la patrouille Sentinelle s’étaient empressés de contourner le bâtiment pour intercepter l’intruse. Même pas essoufflés par leur course, ils braquaient leurs fusils mitrailleurs sur Julianna.

— Mais il y a du sang partout, bafouilla l’adolescente en réprimant un haut-le-cœur à l’idée de s’allonger près de la mare de sang qui couvrait la moitié de la petite plateforme.

— Euh ouais, constata le géant blond. Avance lentement vers nous et allonge-toi ici.

Julianna s’exécuta tant bien que mal sur l’étroite passerelle métallique. Le lieutenant se détacha du trio, baissa son arme et menotta la jeune fille dans le dos. Le nez coincé dans le grillage rigide des escaliers, Yanna subit une fouille en règle, et un poil brutale, de la part de la femme militaire. Ne trouvant rien de dangereux sur elle, la patrouille Sentinelle s’adoucit. Le lieutenant et sa collègue saisirent Julianna par les épaules et la décollèrent du sol pour l’asseoir sur les marches.

— Comment t’appelles-tu ? demanda le géant blond en s’agenouillant devant elle.

— Lilou… euh Yanna… non pardon, Julianna. Enfin, choisissez dans la liste.

— Bien, Mademoiselle Julianna, moi c’est Cyril. Voici Delphine et Mehdi. Montre-moi tes mains. Tu t’es blessée ?

— Non, je n’ai rien. C’est la valise qui est couverte de sang.

Réalisant ce qu’elle venait de dire, Julianna leva vers les militaires des yeux paniqués. D’un coup de menton, le lieutenant ordonna à sa collègue d’ôter les menottes de la jeune fille. Julianna sentit avec délice son sang réaffluer vers ses doigts engourdis. Mehdi sortit une lingette de son gilet multipoches et la lui tendit pour qu’elle essuie ses mains poisseuses.

— Nathalie Guimarães, déchiffra Cyril en retournant l’étiquette de la valise avec son stylo. Qui est-ce ?

— La mère de mon amie Héloïse, répondit Julianna en rejoignant le militaire penché sur le bagage. Ce sac à main et le portable sont également à elle.

Cyril approcha son nez du bagage. L’odeur métallique du liquide ne laissait guère de doute.

— C’est bien du sang, confirma-t’il.

Le lieutenant inspecta le contenu de la valise de la pointe de son stylo pour ne déposer aucune empreinte.

— Elle a été fouillée. C’est le bazar là-dedans.

— Je l’ai trouvé dans cet état, se dédouana immédiatement Julianna.

— Ça n’explique pas ce que tu fais ici, jeune fille, gronda Cyril en agitant son stylo vers Julianna.

Un silence stupéfait tomba sur l’assistance. Une guêpière en dentelle violette pendouillait au bout du crayon. Rouge de confusion, Cyril se hâta de démêler le sous-vêtement coquin. Mehdi, encore plus rouge que son supérieur, détourna pudiquement le regard. D’un même hochement de tête, Delphine et Julianna apprécièrent en connaisseuses la qualité du luxueux sous-vêtement.

— Ah la chaleur torride de Madère, ne put s’empêcher de lâcher Julianna, pensive.

— Punaise ! Quelqu’un peut-il m’expliquer ce qui se passe ici une bonne fois pour toutes, beugla Cyril espérant se redonner une certaine contenance.

N’y tenant plus, Julianna décida d’alerter les autorités sur le merdier dans lequel Héloïse et elle étaient plongées jusqu’au cou. Les forces de l’ordre avaient l’habitude de traiter ce genre d’affaires. Elles disposaient de moyens bien plus conséquents que deux lycéennes. Mince, c’était leur job après tout !

— C’est une histoire de dingues. Ce soir, Héloïse…

— Yanna !

Héloïse, Lionel et ses collègues firent irruption comme des diables sortis de leur boîte.

— Héloïse, ne monte pas ! Reste en bas !

— Pourquoi ? Où est maman ?

— Pas ici, répondit Julianna avant d’ajouter entre ses dents, du moins je l’espère.

Plus rapide qu’Héloïse, Lionel montait déjà l’escalier. Il aperçut la valise baignant littéralement dans le sang. Spontanément, il tendit le bras sur le côté pour intercepter Héloïse et lui épargner cette vision d’horreur. Julianna le remercia d’un signe de tête. Bien moins reconnaissante, Héloïse tenta de se dégager en lui filant des coups de pieds et en vociférant.

— Mais c’est l’hôtel des quatre vents, ma parole ! s’écria Cyril. Qui a laissé cette jeune fille s’introduire ici ?

Julianna craignait qu’Héloïse ne tombe nez-à-nez avec le corps mutilé de sa mère. La pièce était immense. Les recoins innombrables. Dans cette pénombre, Nathalie pouvait agoniser quelque part sans que personne ne l’aperçoive.

— Allumez l’éclairage, s’il vous plaît, supplia Julianna.

— Eh ! C’est moi qui donne les ordres ici, gronda le géant blond. Allumez les lumières !

— C’est fou comme ça change quelque chose, ronchonna Julianna.

— Tout est dans les décibels qu’on y met, rétorqua le géant avec un sourire malicieux. La motivation de l’interlocuteur est proportionnelle au débit sonore.

De fait, il ne fallut pas plus de dix secondes à quelqu’un pour trouver l’interrupteur. La lumière inonda le vaste hangar. Sans se concerter, les quatre occupants de la plateforme scrutèrent tout l’espace. En haut, en bas, de tous côtés. Leurs yeux scannaient chaque centimètre carré. Au soulagement général, le corps de Nathalie resta introuvable. Un espoir de la retrouver en vie subsistait.

Julianna observa la mare de sang. Les taches bordeaux filaient sur quelques marches en direction du sol, puis plus rien. Pas de traces sur la dalle de béton.

— La personne blessée a commencé à descendre l’escalier, puis a réussi à comprimer sa plaie, déduisit Cyril en suivant le regard de Julianna.

— Avec une telle hémorragie, le blessé aura besoin d’un médecin rapidement, renchérit son collègue.

— Oui, tu as raison Mehdi. Fais contrôler l’infirmerie de l’aéroport. Les secours ont peut-être pris en charge quelqu’un. Quant à toi, mademoiselle, il va falloir tout nous expliquer. Et, bordel, trouvez-moi cette foutue sécurité !

≡≡≡≡≡≡

Héloïse et Julianna rejoignirent le hall des arrivées sous bonne escorte. Le lieutenant n’avait pas voulu qu’ils restent dans la machinerie plus longtemps pour ne pas polluer la scène. Julianna avait décoché un coup de coude dans ses côtes avant qu’il n’ajoute « de crime ». Pour les mêmes raisons, Héloïse n’avait pu récupérer la valise, le sac à main et les quelques affaires de sa mère éparpillées sur le sol sous la plateforme.

Quand la petite porte métallique s’ouvrit sur l’immense cage de verre et d’acier du hall, seul le bruit des semelles de la petite troupe martelant le dallage de marbre gris anthracite parvint aux jeunes filles. L’effervescence qu’avait déclenchée l’annonce de la disparition de Nathalie s’était muée en un silence assourdissant. De ces silences écrasants qui s’abattent dans les églises quand un cercueil y pénètre.

Le peu de personnel de l’aéroport encore présent en cette heure tardive était regroupé dans le hall. Tous regardaient les jeunes filles avec un mélange de profonde affliction et d’anxiété. Fendre cette petite foule pour rejoindre le comptoir d’Air Portugal fit l’effet à Julianna d’un cortège funèbre. À peine aurait-elle été surprise si quelqu’un leur avait présenté ses condoléances.

Alors que le groupe s’approchait du guichet de la compagnie, deux membres de la sécurité firent une apparition miraculeuse. Un petit monsieur rondouillard d’une cinquantaine d’années et sa collègue, la quarantaine sportive, arrivaient à leur rencontre.

— Pas trop tôt, leur lança Cyril.

— Mieux vaut tard que jamais, tança Julianna.

— Qu’est-ce que je t’ai dit tout à l’heure sur qui mène la danse, jeune fille ? recadra Cyril en se positionnant ostensiblement entre Yanna et les agents de sécurité.

Julianna n’appréciait pas, mais alors pas du tout, qu’on la renvoie jouer dans sa cour. Décidément, ce militaire lui sortait par les yeux !

— L’infirmerie est vide, annonça Mehdi en rejoignant son lieutenant au pas de course. La porte et les placards ont été forcés. J’ai appelé le Doc. Lui et l’infirmier étaient déjà partis au moment de l’effraction. Ils reviennent contrôler si du matériel manque.

Le lieutenant darda son regard sur les jeunes filles. Cette histoire sentait le soufre, et ces deux gamines en savaient plus que ce qu’elles voulaient bien lui dire. Problème, elles restaient muettes comme des carpes. Cyril avait même surpris Héloïse pincer en douce Julianna quand cette dernière avait fait mine de vouloir lui s’expliquer.

— Que montre la vidéosurveillance ? reprit Cyril en se retournant vers la sécurité.

Les chaussures du plus âgé des agents rétrécirent d’un coup. Deux bonnes tailles en moins instantanément. Il tenta d’articuler une réponse, mais tout ce qui sortit fut un mélange inintelligible de monosyllabes. Le duo déployait des trésors de gymnastique oculaire pour ne pas croiser le regard des militaires. S’il manquait au dictionnaire une illustration à l’expression « être gêné aux entournures », Julianna se faisait fort de leur envoyer une photo du moment.

Cyril explosa de colère devant leur hésitation.

— Une femme a disparu. Nous avons déjà perdu vingt précieuses minutes de recherches depuis sa descente d’avion. C’est énorme ! Alors bougez-vous les fesses, les gars. Enfin madame aussi. Oh et puis zut. Vous m’avez compris.

La quarantenaire leva les yeux au ciel, puis donna un coup de coude à son supérieur.

— Allez, dis-leur.

Retrouvant comme par magie du courage, l’homme ouvrit la bouche pour répondre, mais son regard tomba sur Héloïse et Julianna. Toutes oreilles dehors, celles-ci ne loupaient pas une miette de la conversation. Du menton, l’agent de sécurité désigna Héloïse et Julianna à Cyril.

— Mesdemoiselles, allez m’attendre là-bas sur le banc, ordonna poliment Cyril. Juste quelques minutes. Le temps de tirer cette histoire au clair.

Julianna et Héloïse s’exécutèrent en décochant un regard noir au lieutenant.

— Éloigne ça de ma vue, Rambo ! lança Héloïse en repoussant le fusil mitrailleur de Mehdi qui lui bouchait le chemin.

Le militaire ouvrit des yeux ronds en libérant le passage. Cyril et sa collègue sourirent.

— Quel caractère, ces deux-là ! Mehdi, fais verrouiller les accès du hall. Ces deux gamines sont fichues de nous filer entre les pattes. Delphine, tu les accompagnes, s’il te plaît. Prends leur identité.

— C’est ça. À la fille de service de faire la baby-sitter. Macho !

Un troisième regard sombre fusilla Cyril quand Delphine s’éloigna.

— Décidément, c’est ma soirée ! Bon, à nous trois. Qu’est-ce que vous aviez à me dire que ces demoiselles ne pouvaient pas entendre ?

– 11 –


Assises sur leur banc à une trentaine de mètres du guichet d’Air Portugal, Héloïse et Julianna n’en menaient pas large. Elles avaient eu beau jouer les effrontées devant les militaires, elles se trouvaient dans une impasse. La situation se détériorait à vue d’œil. Le score était sans appel. Ravisseurs : 2 otages. Héloïse et Julianna : 0 piste. Elles ne savaient même pas quelle était cette mystérieuse monnaie d’échange que leur réclamait la voix au téléphone. Les jeunes femmes enrageaient d’autant plus que la partie continuait sans elles. De l’autre bout de l’aérogare, Cyril et son collègue avaient une discussion animée avec les membres de la sécurité.

— Allez les filles, donnez-moi vos pièces d’identité, commanda Delphine pressée d’en finir.

— Oh mince, j’ai laissé mon sac à main dans la voiture, remarqua Julianna.

— Moi aussi, renchérit Héloïse.

— Comme c’est pratique, siffla Delphine suspicieuse.

— Nous pouvons aller vous les chercher si vous voulez, proposa Julianna en sortant les clés du Chrysler.

— Négatif. Le lieutenant a fait boucler le hall. Personne ne sort ou n’entre avant l’arrivée de la Gendarmerie des Transports Aériens. On va faire simple. Déclinez-moi simplement vos noms, prénoms, dates de naissance et adresses.

Delphine sortir un petit calepin de son gilet multipoches. Héloïse et Julianna échangèrent un coup d’œil. Donner leur identité ne les enchantait guère. Les jeunes femmes sentaient leur marge de manœuvre se réduire comme peau de chagrin. D’un autre côté, les militaires disposaient déjà de l’identité de Nathalie. Ils auraient tôt fait de remonter jusqu’à elles. Résignées, elles se décidèrent à faire les présentations.

— Julianna…

— Héloïse…

— Punaise, qu’est-ce qui se passe ?!

Une grande exclamation suivie d’une bordée de jurons venait de retentir. Les employés de la compagnie aérienne restaient cois, choqués. Manifestement, la sécurité avait lâché la révélation du siècle et ça ne plaisait pas du tout à Cyril.

Ni à Delphine, tenue éloignée de l’action.

— Attendez-moi sagement ici. Je reviens. Pas de vagues, ok ? Je vous garde à l’œil.

À petite foulée, Delphine rejoignit l’attroupement. L’ordinateur d’Air Portugal captait toute l’attention. La militaire se percha sur la pointe des pieds pour voir l’écran par-dessus les épaules de ses deux collègues. Les deux jeunes filles n’existaient plus pour elle.

— Pour le gardiennage, il faudra revoir vos gammes, Mademoiselle Sentinelle, maugréa Julianna.

Sitôt Delphine éloignée, Héloïse bondit de son siège et se mit à arpenter leur coin de hall en vociférant.

— Nous devons sortir d’ici. Peut-être qu’en rentrant à la maison, Maman nous y attendra. Ou alors, nous y trouverons de nouveaux indices. Et si nous retournions inspecter la valise en douce ? Hein ? Qu’est-ce-que tu en penses, Yanna ? Yanna ?

En se retournant vers le banc, Héloïse constata qu’elle parlait à un fantôme. Julianna avait disparu. Faisant un tour sur elle-même comme une girouette, Héloïse aperçut son amie un peu plus loin. Yanna était tranquillement en train de se choisir un café au distributeur.

— Tu te fous de moi ! fulmina Héloïse en la rejoignant.

— Ben quoi ? Il est presque minuit. J’ai sommeil, et la nuit s’annonce longue.

— Tu t’endors ? C’est la seule chose qui t’inquiète, là, maintenant, tout de suite ? Laisse-moi te faire un résumé. Nous voilà enfermées dans un aéroport ! On a les flics au cul ! La maison est saccagée ! Ma mère et mon frère ont été enlevés par une bande de connards non identifiés ! Et pour couronner le tout, je n’ai aucune idée de ce que mon père leur a volé ! Ah oui, tiens, il est où celui-là ? Je lui ai laissé une tonne de messages sur son portable et à l’hôtel, mais papa ne m’a toujours pas rappelée !

— Hélo, respire entre deux phrases. Je te rassure. J’ai bien saisi l’urgence de la situation. Mieux vaut avoir les idées claires, d’où cette tentative de dopage. Tiens, prends mon café. Tu en as plus besoin que moi. Quoiqu’une camomille soit plus indiquée.

— Très drôle. Hum, il est bon cet expresso.

— Alors va pour son frère jumeau, décida Julianna en cherchant de la monnaie au fond de ses poches pour se resservir. BCNI, ça sonne bien.

— BC quoi ?

— BCNI, bande de connards non identifiés. Faute de connaître leurs vrais noms, pourquoi ne pas les appeler comme ça ? Vendu ?

— Vendu. Ça leur va comme un gant, mais ce n’est pas en les rebaptisant que nous les retrouverons.

— Tu as raison. Nous devons entendre ce qui se trame chez Air Portugal.

Julianna inspecta les lieux. S’approcher en douce ? Impossible, les filles se feraient lourder en moins de deux. S’imposer par la force ? Mauvais plan. Le douloureux souvenir des menottes réfréna ses ardeurs. Mince ! La jeune femme aurait donné cher pour avoir sous la main un des micros directionnels de sa société. À court d’idée, elle laissa son regard s’attarder le long des poutrelles métalliques cintrées qui formaient la double voûte de l’aérogare. Courbures intéressantes.

— Suis-moi, intima Julianna en empoignant la main d’Héloïse pour l’entraîner tout au bout de l’aérogare.

— Qu’est-ce qui te prend ? L’action se passe de l’autre côté ! Du banc, au moins, nous captions quelques brides de phrases.

— Si je ne me trompe pas, nous serons aux premières loges. Dépêche-toi.

Julianna plaqua son amie contre la paroi de verre, au pied d’une des poutrelles principales, à l’exact opposé du guichet d’Air Portugal.

Delphine ? Que fais-tu là ? Où sont les gamines ?

Elles sont juste là, derrière, lieutenant. Tenez, regardez, elles boivent sagement un café.

Julianna et Héloïse se détournèrent du guichet. Peut-être pas assez vite. Cyril les fixait avec sévérité. Yanna avait la désagréable impression qu’il pouvait lire dans leurs pensées.

Regagne ton poste, Delphine. Ces gamines mijotent un truc.

Oh, s’il vous plaît, lieutenant. Je n’ai pas signé pour faire la nounou. Tout est bouclé. Les filles n’iront nulle part sans un badge d’accès. Laissez-moi visionner les images de surveillance. Je retournerai les garder après. Sans faire d’histoires. Promis.

Cyril soupira. Delphine était une militaire de terrain aguerrie. Elle aimait l’action et n’hésitait jamais à faire preuve de bravoure au combat. Ce n’était pas son rôle de jouer les gardes chiourme. La jeune femme prenait cela comme une punition non méritée.

Soit. Reste, mais juste quelques minutes. Ensuite, tu me ramèneras leurs identités.

Un beau sourire illumina le visage de Delphine pour la première fois de la soirée. Cyril s’empourpra.

De l’autre côté du hall, Héloïse était médusée. Les conversations entre la sécurité et Sentinelle leur parvenaient distinctement. Même le léger pianotage de l’agent sur le clavier de l’ordinateur était perceptible.

— Salle des échos, Héloïse. Héloïse, salle des échos, présenta doctement Julianna. C’est traître, deux voûtes de plein cintre qui se croisent à angle droit. Le son suit la courbure, s’amplifie et devient parfaitement audible depuis le coin opposé. Nous entendons mieux ce qu’ils disent que si nous étions à quelques mètres d’eux.

— Génial ! Merci pour l’exposé, mais ce n’est pas le moment de me faire un cours d’acoustique. Chut. Écoute. Ça devient intéressant.

Vous êtes prêts ? demanda l’agent de sécurité. Je vous montre la séquence dans l’ordre chronologique. Le chef a reçu un coup de téléphone sur son portable vers 20h15. Il nous a expliqué qu’un VIP était attendu en descente du vol Air Portugal. Une escorte arrivait pour le réceptionner directement sur la piste. Le chef voulait gérer l’affaire lui-même.

Je vous arrête juste une seconde. Comment s’appelle votre chef ?

Pougnard. Frédéric Pougnard. Avec un D à la fin.

Pougnard. C’est noté, merci. Poursuivez.

Comme vous pouvez le voir sur le time code, le chef est sorti de notre poste de commandement à 22h01. On le retrouve ensuite à 22h08 sur la caméra vingt-cinq. Il poiraute devant la barrière d’accès des pompiers au tarmac. À 22h20 pile, un gros 4×4 se pointe. Les fenêtres sont teintées. Celle du passager se baisse légèrement, mais on ne peut pas distinguer les occupants. Là, on a eu du mal à identifier ce que le chef leur tend. D’après la forme, on pense que ce sont des brassards « Sécurité ». Il en manque plusieurs dans notre armoire.

Combien en manque-t-il ?

Impossible à dire.

Mince, ça nous aurait donné le nombre d’intrus. Ensuite ?

Le véhicule va se ranger près de l’aérogare, côté pistes. Puis, plus rien.

Comment ça « plus rien » ?

Le SUV, comme ses occupants, disparaissent. Le chef aussi pendant plusieurs minutes. Nous l’avons retrouvé à 22h32 dans ce couloir assurant la jonction entre la sortie des passagers de l’avion et le carrousel à bagages. Il attend en observant les voyageurs débarquer. Regardez bien. Il parle, mais il est seul. Nous pensons que les intrus sont avec lui, mais hors du champ de la caméra.

Comment est-ce possible ? Votre système de vidéosurveillance est une vraie passoire, ma parole !

Non, justement ! C’est bizarre. En temps normal, il n’y a pas aucun angle mort. Nous voyons le moindre recoin sur toute la surface de l’aéroport. Pour comprendre, nous sommes revenus quelques minutes en arrière. D’après les time codes, le chef a tourné les caméras de quelques degrés dans toute cette zone avant de quitter notre PC. Et il l’a jouée fine. La marge d’erreur est quasi imperceptible. Juste de quoi ménager un minuscule corridor sur le côté droit de ce couloir, par exemple. Les intrus ont pu circuler hors caméra le long d’un parcours bien précis dans l’aérogare. Résultat, nous n’avons aucun visuel de ces individus. Uniquement leur véhicule. Mais là aussi il y a un problème. Les plaques d’immatriculation sont couvertes de boue. Vous voyez ? Juste les plaques, pas le reste de la carrosserie.

Évidemment. Ça aurait été trop beau… En clair, nous avons affaire à une équipe de professionnels. Ils ne laissent rien au hasard. Et votre patron roule pour eux. Quel pourri !

Ce n’est rien de le dire. Je vous montre la suite.

Avant de lancer la séquence, l’agent de sécurité jeta un œil en arrière pour s’assurer que Julianna et Héloïse étaient à bonne distance.

À 22h40, le chef s’agite. Il désigne à ses interlocuteurs quelqu’un sortant de l’avion. Là, il prend son badge d’accès et sort du champ de la caméra. D’après notre ordinateur, il déverrouille la porte de service donnant sur la machinerie du carrousel à bagages. Le voilà qui revient. Vous voyez qui arrive au pas de course au fond, là ? C’est Nathalie Guimarães ! Elle est fixée sur son portable et ne fait pas attention à lui. Le chef se met en travers de son chemin et provoque une collision. S’en suit une sorte de dispute. On voit que Madame Guimarães explique avec de grands gestes qu’elle doit passer de toute urgence. Le chef lui empoigne le coude comme s’il l’emmenait pour un contrôle, et la pousse vers la porte de la machinerie à bagages. Nous sommes sûrs qu’ils sont passés par là car l’ordinateur signale que la serrure électronique se verrouille derrière eux.

Les intrus devaient les attendre dissimulés derrière la porte de service. Pas non plus d’image dans le hangar, j’image ?

Non, pas de visuel. Caméras tournées.

Un témoin du côté des préposés aux bagages ?

Toute la machinerie est automatisée. Les gars restent en bas la plupart du temps. Ils ne montent qu’en cas de problème ou pour des rondes à horaires fixes. Là, c’était le dernier vol. Il ne restait qu’une équipe réduite. Personne n’a rien vu.

Vous avez la sortie du véhicule ?

Oui. 22h56, le 4×4 part de l’aérogare et fait le chemin inverse jusqu’à la barrière de sécurité. Le chef le rejoint en courant et ouvre la barrière. Le véhicule file direct vers la voie rapide, puis nous le perdons de vue.

Le SUV est parti à 22h56. Entre le moment de l’enlèvement et ce départ, les intrus ont eu un gros quart d’heure pour fouiller les valises de Nathalie Guimarães. Qu’a fait votre chef depuis le départ des intrus ?

Oh ça va très vite. Sitôt le 4×4 disparu, le chef se rend au vestiaire, ressort avec son sac à dos, court jusqu’au parking du personnel et s’enfuit à bord de sa voiture. Je suis allé vérifier. Son casier est grand ouvert et totalement vide.

Le rat a mis les bouts.

Héloïse et Julianna se regardèrent, sidérées. Le chef de la sécurité d’un des plus importants aéroports de France était complice des ravisseurs. La Bande de Connards Non Identifiés avait le bras long.

— À qui faire confiance, maintenant ? murmura Héloïse d’une voix blanche en s’affaissant le long de la paroi de verre.

– 12 –


— Relève-toi, Hélo. Ils vont comprendre que nous les avons entendus.

— Maman. Ces types ont maman. Tout est fini. Ils ont gagné.

— Pas du tout. Rappelle-toi. Ces mecs veulent retrouver quelque chose que ton père leur a piqué. Tant qu’ils n’auront pas mis la main dessus, la partie n’est pas finie.

— Ah parce que pour toi c’est un jeu ?! rugit Héloïse.

— Non, bien sûr que non. Excuse-moi. Je me suis mal exprimée.

Julianna s’assit à côté de son amie et passa un bras autour de ses épaules pour la réconforter. Le froid de la vitre envahit son dos et apaisa un peu le feu qui brûlait dans son crâne.

— Mince. Je suis aussi crevée que toi. Je n’ai plus les idées claires.

— Malgré le café ?

— Il n’a pas encore fait effet, ou alors il m’en faudrait un ou deux litres de plus. Noir, directement en perfusion, avec deux sucres.

Héloïse sourit. Julianna la connaissait bien. Son humour absurde et décalé faisait mouche à chaque fois. Même lors de l’enterrement du grand-père d’Héloïse, deux ans plus tôt. La traduction instantanée et légèrement revisitée de l’homélie grandiloquente du curé par Julianna avait donné lieu à un de leurs plus grands fous rires. Rien que d’y penser, Héloïse avait mal aux côtes.

— Quand le café aura fait effet, tu me diras comment sortir de ce merdier, s’il te plaît.

— Commençons par quelque chose de plus simple, veux-tu ? Comme sortir de cette aérogare. Ici, nous sommes pieds et poings liés. Nous devons avoir les coudées franches pour retrouver ta famille sans éveiller davantage les soupçons de la maréchaussée.

— Une idée ?

— Aucune. Attends, écoute…

De l’autre côté du hall, la conversation s’animait de nouveau. La stupeur passée, la colère prenait le dessus.

Bon sang, c’est quoi ce bordel ? gronda Mehdi.

Un enlèvement caractérisé, résuma Cyril en se contenant, mais ses yeux furibonds le trahissaient. Que font les gars de la GTA ?

Les gendarmes m’ont annoncé dix minutes de trajet maximum, répondit Mehdi en consultant sa montre. Leur arrivée est imminente.

Ils ne sont pas pressés, railla Delphine.

Cyril se retourna vivement. Le lieutenant avait totalement oublié sa présence dans son dos.

Ben, tu es toujours là toi ?

Oui, euh non, mon lieutenant. J’allais justement rejoindre les filles.

Et n’oublie pas le relevé d’identité cette fois ! Mehdi, fais prévenir le directeur de l’aéroport, tout le personnel présent et les douaniers s’ils sont encore sur site. Je veux que tout le monde soit en alerte. On bloque toute la plateforme, plus seulement l’aérogare. Personne ne sort ou n’entre sans autorisation. Même si ces salauds sont déjà loin, ils ont peut-être laissé des indices.

Le militaire s’adressa ensuite à une élégante trentenaire perchée sur des talons aiguilles vertigineux.

Vous êtes la responsable de l’aérogare d’astreinte ce soir ? Enchanté. Vous et Air Portugal, regroupez tout votre personnel non sécuritaire dans vos salles de pause respectives. La sécurité ? Jusqu’à l’arrivée de la direction, vous êtes sous mes ordres. C’est bon pour vous ? Ok, alors commencez par me briefer sur votre chef.

Cyril et le duo d’agents de la sécurité s’éloignèrent tandis que chaque responsable dégainait son téléphone portable ou son talkie-walkie.

Héloïse jeta un regard paniqué à Julianna. L’affaire se corsait. Les forces de l’ordre entraient dans la partie avec l’artillerie lourde. Si les ravisseurs l’apprenaient, Julianna et Héloïse ne donnaient pas cher de la vie des otages. Les jeunes femmes devaient garder une longueur d’avance sur la cavalerie. Il fallait agir vite. D’ici quelques minutes, l’aéroport de Mérignac aurait des allures de Fort Knox, et Delphine fondait sur les adolescentes à toute vitesse. Yanna sentit Héloïse trembler dans ses bras.

— Nous devons gagner du temps, murmura-t-elle en balayant le hall à la recherche de la moindre échappatoire.

— Comment ?

— Je n’en sais rien. Nous devons en discuter en privé.

— Alors les filles ? Le café était bon ?

Avec un grand sourire, Delphine se pencha avec douceur vers les jeunes filles assises par terre. Julianna ne pouvait pas détacher son regard de la main droite de la militaire. Elle était posée sur la crosse de son arme de poing. La militaire avait détaché la languette qui la maintenait dans son holster de jambe. Toutes les deux secondes, Delphine lançait des coups d’œil circulaires autour de ses deux protégées. La nervosité ambiante atteignait des sommets.

— Madame, pouvons-nous aller aux toilettes, s’il vous plaît ? Mon amie a besoin de se rafraîchir un peu pour se calmer, et je voudrais aussi me laver les mains. Elles sont toutes collantes de… enfin vous voyez…

Julianna leva vers Delphine ses mains encore poisseuses de sang malgré les lingettes de Mehdi.

— Euh… Ce n’est pas possible. Vous devez rester dans le hall jusqu’à nouvel ordre. Désolée les filles.

— Oh s’il vous plaît ! Les toilettes sont juste là, à droite. À moins de dix mètres. Cinq minutes, pas plus.

Embêtée, la militaire jeta un nouveau coup d’œil aux mains de Julianna, soupira et demanda par radio l’autorisation de son lieutenant pour les escorter au petit coin. Cyril les observa mi-intrigué mi-suspicieux. Yanna lui montra ses mains avec une grimace de dégoût.

— Bon, d’accord, finit par crachoter l’oreillette de la militaire. Cinq minutes max, puis elles reviennent s’asseoir bien sagement sur le banc. OK ?

— Pff, pour une fois qu’il se passait quelque chose pendant une patrouille Sentinelle, je dois accompagner les enfants aux toilettes, maugréa Delphine, le nez enfoui dans le col de son gilet pare-balle.

Les toilettes pour dames étaient à l’image du reste de l’aéroport. Sûrement l’œuvre d’un architecte dépressif. Murs gris souris. Portes des toilettes gris taupe. Sol en marbre noir veiné de blanc. Lumière blafarde. Même le papier toilette était plus gris que blanc. Bref, un design qui ferait fureur dans Pompes Funèbres Magazine. Au moins, il s’accordait parfaitement avec l’humeur des deux amies.

Delphine avait tenu à les accompagner jusqu’à l’intérieur. Fusil mitrailleur en main, la militaire fouilla méticuleusement les lieux, puis les laissa entrer.

— Pas de menace ou d’issues secondaires, conclut Delphine tout haut.

Au grand désespoir de Julianna.

Ça aurait été trop facile. Foutu karma de m…

— Vous avez cinq minutes, pas plus, annonça la militaire en fronça les sourcils comme une vieille institutrice acariâtre.

Plus intéressée par les investigations qui continuaient sans elle au guichet d’Air Portugal, Delphine referma la porte des toilettes. La militaire se posta devant, à l’extérieur, et tendit le cou pour capter quelques bribes de conversation de ses collègues.

— Mince, notre garde chiourme nous a parquées comme des moutons, murmura Julianna l’oreille collée à la porte. Nous sommes coincées.

— Ah bravo ! Merci pour ton éclair de génie ! railla Héloïse.

— Oh hé Miss Je-fais-tout-mieux-que-tout-le-monde, moi au moins j’ai tenté un truc.

— Quoi ? Tu insinues que je suis restée passive ?

— Je n’insinue rien. Je constate !

— Sympa, merci ! En tout cas, ce n’est pas moi qui ai ameuté toute la cavalerie. Nous avons interdiction de prévenir la police, je te rappelle.

— C’est peut-être mieux comme ça. Retrouver des otages, c’est leur job, pas le nôtre. Nous devons tout leur raconter.

— Jamais ! Tu m’entends ? Tu ne leur dis pas un mot ! Nous ne pouvons plus leur faire confiance. D’abord la gendarmerie qui se fout royalement de la disparition de Nicolas, et maintenant un chef de la sécurité véreux. En plus, de ce que je comprends de cette sale histoire, mon père a fait une énorme connerie. S’il a fricoté avec la pègre et que les autorités le découvrent, il va finir en taule. C’est hors de question. Nous allons régler cette histoire nous-mêmes. Ensuite, je botterai le cul de mon père.

— Et tu comptes t’y prendre comment ? Nos tentatives ont tellement bien fonctionné jusqu’ici. Ton andouille de paternel nous a vraiment mis dans la mouise.

— N’insulte pas mon père, ESPECE DE…

— Qu’est-ce qui se passe là-dedans ?

Delphine passa la tête par la porte.

— Vous vouliez vraiment vous rafraîchir ou juste vous engueuler tranquille ? Bon, alors vous vous calmez et vous vous dépêchez. Il vous reste quatre minutes. Pas une seconde supplémentaire.

Penaudes, les deux amies attendirent un bref instant après que la porte se fut refermée avant de reprendre leur conciliabule.

— Je suis désolée, Hélo. Je n’aurais pas dû dire cela. Je nage en pleine confusion.

— Non, tu as raison. Il faut que je me ressaisisse. Nous sommes une équipe, et c’est ensemble que nous retrouverons ma famille. Se disputer ne fait pas avancer les choses.

Les deux jeunes filles se prirent dans les bras et s’étreignirent le plus fort possible pour se donner du courage.

— Bien, amorça Julianna en interrompant la séance câlins, il nous faut un plan. Objectif numéro un, sortir discrètement de l’aéroport. Objectif numéro deux, retrouver ce fameux chef de la sécurité. Il connaît les ravisseurs, ou tout du moins leur description physique, et peut-être le lieu de détention de ta famille. C’est notre meilleure option. Objectif numéro trois, identifier ce que ton père a volé à la Bande des Connards Non Identifiés.

— On va vraiment les appeler comme ça ?

— Faute de mieux, oui. Pour le moment. Difficile de lutter contre un adversaire qui n’a pas de nom. Qu’est-ce que tu penses de ce plan de bataille ? Si la piste du chef de la sécu se refroidit, nous passons au plan B, l’objet volé. En mettant la main dessus, nous aurons une monnaie d’échange.

— Ça roule pour moi.

— Maintenant, le plus difficile. La mise en œuvre. As-tu remarqué d’autres sorties que les portes vitrées ? Non ? Moi non plus. Ah moins que… La trappe du carrousel à bagages. Nos accompagnateurs ont-ils reverrouillé la pièce quand vous en êtes sortis ?

— Je ne sais pas trop. La patrouille Sentinelle venait de jeter un coup d’œil dans cette salle pour comprendre pourquoi nous nous y trouvions quand ils ont été appelés à la radio. Je crois que la sécurité leur signalait ton intrusion dans la machinerie. Avant que nous ayons pu leur expliquer quoi que ce soit, les militaires sont partis en courant vers les couloirs de service et nous nous sommes élancés à leur suite. Je n’ai vu personne refermer, mais je suis sortie dans les premiers. Et puis, avec le bouclage actuel du hall, quelqu’un a sûrement fermé la salle du carrousel.

— Tu as raison. D’ailleurs, je me souviens maintenant. Les néons de ce hall sont éteints. On les aperçoit depuis le banc où nous étions assises.

— Ce n’est pas une raison pour abandonner cette idée. Les parois sont en verre, donc cassantes.

— Du verre sécurisé, voire blindé. Non, il faudra ruser pour y pénétrer. Problème, le grand blond nous tient à l’œil. Je ne pense pas qu’on puisse l’embobiner comme le personnel d’Air Portugal. Bref, pour le carrousel, c’est mort. Nous devons trouver une autre issue.

— L’aération, proposa Héloïse en fixant la grosse grille de ventilation suspendue au-dessus de leurs têtes.

— Mouais, répondit Julianna septique. Il n’y a que dans les films que Bruce Willis ne finit pas haché menu par les ventilos. Et puis comment monter là-haut ? Il n’y a rien ici sur quoi grimper.

— Bravo, maintenant je m’imagine en carpaccio dans une assiette.

Julianna pouffa. Enfin, son amie retrouvait son sens de l’humour. Comme toujours, il ressurgissait chez l’une comme l’autre dans les moments de tension. Elles faisaient une belle paire. Irrécupérables, selon leurs professeurs.

— Et les pistes ? suggéra Julianna, pensive. Imagine. Nous rejoignons docilement le banc. Toutes sages. Nous nous faisons oublier, puis, quand plus personne ne fait attention à nous, nous nous glissons dans le couloir de débarquement. Du personnel passe les portes régulièrement, donc elles sont déverrouillées.

— Avec un peu de chance, les pistes seront accessibles. J’adore ton plan. Vendu, cheffe !

— Alors, exécution ! lança Julianna en se dirigeant vers la sortie. Euh, attends. Mes mains sont vraiment dégueulasses.

La jeune femme fit demi-tour, direction les lavabos.

Bip bip bip Biiiiip bip ! Bip bip bip Biiiiip bip ! Bip, bip bip bip bip bip bip !

— Bordel !

La cucaracha hurlait depuis la poche arrière du jean d’Héloïse. Les deux amies sautèrent sur le téléphone.

— Fais-le taire, Yanna !

— Décroche, Hélo !

— Non, toi, décroche !

— Je n’existe même pas pour les BCNI. Vas-y, réponds. Vite ! Et rappelle-toi que nous sommes chez toi. Pas à Mérignac.

— Punaise, comment on déplie l’antenne déjà ?

— Eh les filles, qu’est-ce que vous faites là-dedans ? J’ai entendu une musique.

Julianna saisit l’étole d’Héloïse et y enfouit le téléphone satellitaire.

— Planque-toi dans les WC pour répondre, intima la jeune fille en poussant son amie dans la cabine la plus éloignée de l’entrée. Essaie de gagner du temps. Moi, je distrais la militaire.

Joignant le geste à la parole, Julianna ouvrit en grand le robinet pour couvrir la sonnerie tandis qu’Héloïse s’enfermait à double tour. Juste à temps. Delphine repassa la tête à l’embrasure.

— J’ai entendu une musique, répéta-t-elle.

— Hein, quoi ? répondit Julianna en feignant ne rien entendre à cause du bruit de l’eau. Désolée, je me lavais les mains. Je n’ai pas compris ce que vous disiez.

— Tu te laves les mains depuis cinq minutes ?

— C’est que ça colle, le sang.

— Où est ton amie ?

— Toilettes du fond.

— Elle met un temps fou, remarqua Delphine de s’approcha lentement de la cabine.

— Mauvaise semaine du mois. Vous voyez ce que je veux dire.

— Ah oui, d‘accord, acquiesça la militaire en rebroussant chemin. Dis, tu n’aurais pas entendu une musique ?

— Non, désolée. Je ne vous ai même pas entendue me parler quand vous êtes entrée.

— Ton amie et toi n’avez pas de téléphone portable par hasard ? questionna Delphine suspicieuse.

Les regards appuyés de la militaire vers la porte des cabinets ne disaient rien qui vaille à Julianna. Comment détourner son attention ?

— Si, mais ils sont dans la voiture. Avec nos sacs à main et nos papiers. Euh dites, je peux vous poser une question ?

— Vas-y.

— C’est à propos du sang que j’ai touché. Vous pensez que je peux choper une maladie ? J’ai vraiment la trouille.

Julianna avait posé la question pour faire dévier la conversation, mais à vrai dire, ce risque la travaillait un peu. Moins que ne la révulsait l’idée d’avoir pataugé dans le sang de Nathalie, certes, mais la perspective d’attraper une saloperie ne l’enchantait guère.

— C’est pour cela que tu te laves les mains si longtemps ? Rassure-toi. Un technicien en identification criminelle va faire des prélèvements. Nous saurons rapidement si le sang de la valise est porteur d’un germe. Dans ce cas-là, tu en seras avisée. En attendant, prends rendez-vous avec ton médecin. Il mettra en œuvre les protocoles d’accident d’exposition au sang. Ne tarde pas. Ah, et, miss, ne t’inquiète pas. Les risques d’attraper une saleté sont faibles.

— Merci, madame.

C’était sincère. La sollicitude de Delphine rassérénait un peu Julianna. Celle-ci ressentit une pointe de culpabilité en imaginant le sermon que se prendrait la militaire après la fuite des jeunes filles sous sa surveillance.

— Je vais dire à Héloïse de se dépêcher, puis nous vous rejoindrons dans le hall.

— D’accord, miss. Faites au plus vite.

Delphine fit un dernier sourire à Julianna et referma la porte sur elle. Pendant une fraction de seconde, la jeune fille aperçut beaucoup de monde dans le hall. Les renforts étaient arrivés. Ça se corsait. Comment passer inaperçues au milieu d’autant de paires d’yeux ?

— Hélo ? Oh mince. Hélo !

Le téléphone ! Julianna l’avait totalement oublié.

Discrètement, la jeune femme gratta à la porte des WC.

— Hélo, c’est moi, murmura-t-elle. Je suis seule.

Sans un bruit, le verrou tourna, et Héloïse, la main sur le micro du téléphone, lui fit signe d’entrer. Julianna s’exécuta mais laissa la porte entrouverte pour guetter une nouvelle irruption de la militaire.

— Alors ? articula silencieusement Julianna.

Pour seule réponse, Héloïse décolla légèrement son oreille du haut-parleur et invita son amie à écouter.

Pourquoi chuchotes-tu ? gronda la même voix qu’au premier appel.

— Je ne chuchote pas, mentit Héloïse avec le plus d’aplomb possible. C’est ma voix normale.

Pourquoi as-tu mis autant de temps à répondre ?

Un vent de panique déferla sur Héloïse. Julianna réfléchit à toute vitesse. Un éclair passa dans ses yeux.

— Répète après moi, articula silencieusement la jeune femme.

— Je fouillais l’étage, répéta Héloïse en lisant sur les lèvres de son amie. Le téléphone était resté dans la cuisine. Je ne l’ai pas entendu sonner tout de suite.

Soit, se radoucit la voix. Garde-le toujours avec toi dorénavant. Compris ?

Héloïse leva le pouce en direction de Julianna. Un point pour elle dans ce match d’impro.

As-tu ce qu’on t’a demandé ? reprit la voix, menaçante.

— Non, je ne retrouve rien dans le bazar que vous avez mis.

Héloïse pâlit. Venait-elle réellement de répéter ce que Julianna lui avait soufflé ?

— Tu joues à quoi ? questionna-t-elle sans émettre un son. On va se faire tuer !

Julianna haussa les épaules. C’était sorti tout seul. Comment récupérer l’affaire ?

— Enchaîne, fit signe Julianna avec des moulinets de mains. Noie le poisson.

— Euh… et je n’arrive pas joindre mon père, continua Héloïse.

Il va falloir faire mieux que ça, siffla la voix. Qu’est-ce que tu crois ? Gérard s’est fait la malle depuis longtemps. Il se fout de ce qui peut vous arriver. Ramène-moi ce qu’il nous a volé. C’est la seule chance de survie pour ton frère et ta mère.

— Je ne sais pas ce que je dois trouver. Si vous pouviez me décrire l’objet…

Tu ne veux pas non plus que je te mâche le travail, rugit la voix. Tu sais quoi ? Je ne te trouve pas assez motivée. Tiens-tu si peu à ta famille ? Allez, maman, viens dire bonsoir à ta fifille chérie.

Un bref silence coupa la conversation. Le claquement des semelles de la voix résonna. Une portière de voiture s’ouvrit aussitôt suivie d’une courte cavalcade. Puis des bruits de lutte. Et le cri d’un homme assorti d’une bordée de jurons.

Héloïse, sauve-toi ! hurla Nathalie, lointaine et essoufflée. Retrouve ton père et cachez-vous !

Une gifle monumentale claqua.

Embarquez-la, ordonna la voix à ses complices. Vous…

Le reste de sa phrase se perdit dans un vacarme. Un sifflement strident satura le haut-parleur du téléphone.

Quant à toi, reprit la voix en criant pour couvrir le tintamarre, je te laisse trois jours pour mettre la main sur ton père et ce qu’il nous a volé. Il est 23h38, disons minuit. Ça te laisse jusqu’à dimanche minuit, pas une seconde de plus. Si tu n’as pas ce que je veux quand je te rappellerai dimanche à 23h59, je te réexpédierai ton chiard de frère et ta salope de mère en autant de morceaux qu’il y a de jours dans l’année. Puis, quand tu auras reconstitué leurs puzzles, nous viendrons te chercher pour te faire subir le même sort. Pas de jaloux. Nous sommes pour le regroupement familial. Vous serez tous en Apéricubes en vrac dans la même tombe.

Héloïse frissonna d’effroi. Julianna se promit de ne plus jamais manger ces amuse-gueules.

Dernière chose, si tu t’avises de prévenir la police, je torturerai ta famille jusqu’à ce qu’ils me supplient de les achever. C’est clair ?

— Oui, clair, très clair, balbutia Héloïse. Pitié. Ne leur faites pas de…

Héloïse ne put terminer sa supplique. La voix venait de couper la conversation.

— Oh mon Dieu, cette ordure va les tuer, murmura Héloïse les yeux pleins de larmes.

— Non Hélo, la rassura Julianna. Ce type nous a donné trois bonnes nouvelles. Quatre, si on compte le délai de trois jours.

— De quoi parles-tu ?

— Déjà, ta mère est en vie. Le sang sur la valise laissait présager le pire, mais nous venons de l’entendre, et elle est assez alerte pour leur donner du fil à retordre.

— Mais pour combien de temps ? Tu as entendu la gifle qu’elle s’est prise ?

— Concentrons-nous sur les bonnes nouvelles, veux-tu ? La deuxième, ces mecs te croient chez toi, toute seule. Ils ne nous ont pas vues à l’aéroport, et ne savent pas que je suis avec toi. Enfin, la troisième info importante est que les BCNI ne sont pas au courant pour Sentinelle et le branle-bas de combat à côté de nous, dans le hall. Ils n’ont donc plus personne qui les renseigne depuis l’intérieur de l’aéroport.

— Tu as raison, affirma Héloïse en essuyant ses larmes. Ça nous laisse une marge de manœuvre pour sortir d’ici.

— Ou alors, ceci confirme que nous pouvons faire confiance à Sentinelle et consort.

— Ah non ! Tu ne vas pas remettre ça sur le tapis, s’emporta Héloïse en foudroyant Julianna. Qu’est-ce que tu n’as pas compris dans « pas la police » ? « Pas » ou « police » ? Nous avons eu du bol pour cette fois. Maintenant, nous devons garder une longueur d’avance pour les flics.

— Ok, ne t’emballe pas. En revanche, promets-moi un truc. Si, d’ici quarante-huit heures, nous n’arrivons plus à gérer seules la situation, nous préviendrons les autorités. Au minimum, ces trois militaires de Sentinelle, là dehors. Ils semblent réglos.

— D’accord, promis. Maintenant que faisons-nous pour retrouver le chef de la sécurité ?

— J’ai une meilleure idée. Tu as entendu ce bruit en arrière-fond de l’appel des ravisseurs ? C’était le sifflement d’un moteur d’avion. J’en mettrais ma main au feu. Trop aigu pour un gros porteur, donc il s’agit d’un jet. Il est trop tard pour empêcher son décollage.

— Les BCNI doivent être déjà loin.

— Non, je ne pense pas. C’est un problème de maths.

— Oh ben je te laisse faire alors, parce que moi et les chiffres…

— Les pistes de Mérignac sont fermées, donc les BCNI ne décolleront pas d’ici. En revanche, le gars de la vidéosurveillance a dit que la voiture des ravisseurs a quitté l’aéroport vers quoi ? Presque 23h ? Quand la voix t’a donné son ultimatum, il était 23h38. Arrondissons à 23h35. Ça ne leur a laissé que 35 minutes pour gagner une autre piste de décollage. Y a-t-il un second aéroport ou un petit aérodrome dans le coin ?

Julianna et Héloïse secouèrent la tête en cœur. Ni l’une, ni l’autre ne connaissait la région.

— Nous devons trouver d’où ils viennent de décoller pour identifier leur destination. Concentrons-nous là-dessus en premier. Si ça ne fonctionne pas, nous chercherons le chef de la sécurité, et si nous échouons là aussi, nous retournerons chez toi trouver l’objet volé. En parallèle, tu continueras tes tentatives pour joindre ton père. Lui seul détient le fin mot de cette histoire.

— Ça marche, acquiesça Héloïse en tapant dans la main de son amie. Première étape, comment sort-on d’ici ?

Julianna fronça les sourcils en réfléchissant.

— De quoi as-tu parlé avant ce coup de téléphone ? demanda-t-elle. De couloirs de service ? C’est ça ?

La jeune femme semblait électrisée. Ses yeux brillaient d’un éclat machiavélique qu’ Héloïse n’avait jamais vu.

Julianna saisit son amie par les épaules.

— Hélo, tu me fais confiance ?

— Oui, bien sûr.

— Tu ne devrais pas !

– 13 –

 

Julianna partit comme une balle vers la porte des toilettes, l’ouvrit à la volée, bouscula et mit sur les fesses une Delphine stupéfaite, puis s’élança vers le comptoir d’Air Portugal. Avant que la militaire ait eu le temps d’avertir ses collègues, Julianna envoya un grand coup d’épaule dans les côtes de chacun des deux malabars surarmés. Un coude de plus dans les abdos de Cyril, et Julianna s’était frayée un passage jusqu’à l’écran où défilaient les images de vidéosurveillance.

— Vous nous cachez quelque chose, rugit la jeune femme. On le sait. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-il arrivé à Nathalie ? C’est votre faute et vous voulez étouffer l’affaire. C’est ça, hein ? Bande de…

— Punaise de mioches ! jura le géant blond. Vous êtes des pubs ambulantes pour la contraception, toutes les deux. J’en ai marre. Mehdi, prends mon FAMAS. Toi, jeune fille, tu es punie. Au coin !

Nettement plus sportif que l’adolescente, le jeune lieutenant attrapa Julianna par la taille, la décolla du sol et la balança sur son épaule gauche comme un vulgaire sac à patates.

— Delphine, suis-nous avec l’autre.

L’autre, c’était Héloïse, accourue à la suite de son amie, Delphine dans son sillage. Ni l’une, ni l’autre ne comprenait ce qui venait de se passer. La seconde précédente, Julianna était un agneau bien parqué, puis, en un claquement de doigt, la voilà transformée en bête féroce prête à mordre.

Renonçant à chercher le pourquoi du comment, car après tout il avait mieux à faire, Cyril entraîna la petite troupe vers le couloir de service. Julianna releva la tête et croisa le regard d’Héloïse que Delphine poussait devant elle. Son amie était furibonde.

Un instant, Julianna cru que la chance lui souriait enfin. Eh bien non, quand ça ne veut pas, ça ne veut pas.

Fichue loi de Murphy !

Alors qu’il arrivait à un petit, mini, micromètre de l’issue tant convoitée par les deux jeunes filles, le militaire s’arrêta devant une porte toute simple que Julianna n’avait même pas remarquée. Peinte en gris clair, comme le mur, la porte s’y dissimulait parfaitement. Une inscription un peu effacée signalait « Réservé aux douanes ».

Cyril fouilla dans son multipoches et en sortit une carte d’accès. Il cala un peu mieux Julianna sur son épaule et se pencha de l’autre côté pour présenter le pass devant une serrure électronique. Un bip résonna, une LED verte clignota deux fois et le loquet claqua en libérant l’accès.

De sa main valide, Cyril tâtonna pour trouver l’interrupteur, puis d’un mouvement d’épaule il fit choir son chargement sur la table qui trônait au milieu de la pièce. C’était d’ailleurs presque tout ce que contenait cette salle aveugle. Une table et deux chaises, toutes vissées au sol. Delphine jeta Héloïse dans le réduit. La jeune fille croisa les bras en ignorant royalement Julianna. Loin de se laisser démonter, cette dernière repartit à l’assaut. Attrapant Cyril par le gilet multipoches, elle lui balança des coups de pieds dans les genoux et tenta de lui écraser les orteils. D’un geste expert, Cyril maîtrisa Julianna avec une clé de judo. En riposte, la jeune femme tenta de mordre la main droite du militaire. Tout ce qu’elle récolta fût un magistral coup de pied au derrière qui l’envoya valdinguer au fond de la pièce.

— Tu bouges encore une oreille, et je te menotte à la table, gronda le lieutenant en désignant du menton la crosse de métal soudée au milieu du plateau de celle-ci.

— Tu es contente ? tança Héloïse. On est bien avancées.

— Je ne te le fais pas dire, renchérit Cyril. Maintenant, je ne veux plus vous entendre. Vous attendez ici tranquillement que les gendarmes vous interrogent.

Sur ce, Cyril sourit, satisfait d’avoir enfin la paix, puis referma la porte violemment. Un bip appuyé indiqua le verrouillage de la serrure.

— Aïe, gémit Julianna en se massant l’arrière-train.

— Tu as ce que tu mérites, assena Héloïse. Qu’est-ce qui t’a pris ? Tu as grillé un fusible ou quoi ? Que…

Héloïse interrompit sa litanie de reproches. Julianna agitait quelque chose sous son nez.

— Un p…

Julianna plaqua sa main sur la bouche de son amie. Un doigt sur ses lèvres, la jeune fille lui intima le silence. Les militaires avaient bien refermé la porte, mais Julianna ne les avait pas entendus s’éloigner. Il lui semblait même distinguer une ombre légèrement mouvante sous la porte.

Les deux amies attendirent sans piper mot. Au bout d’un temps qui leur parut infini, l’ombre se mit à bouger en direction du hall et les pas des trois militaires résonnèrent de plus en plus lointains.

— Ces petits filous nous écoutaient pour collecter des infos sur l’enlèvement de ta mère, sourit Julianna comme une grand-mère devant la roublardise de ses petits-enfants. Ce Cyril est une sacrée fouine. Et bon sang qu’il est costaud !

— Tu crois qu’il est de mèche avec les BCNI ?

Julianna prit une minute avant de répondre. Elle fit un tour sur elle-même et détailla la pièce. Pas de caméra ou de micro visibles, et encore moins de miroir sans tain. Les jeunes femmes pouvaient échanger loin des oreilles indiscrètes.

— Je doute que ce soit un des leurs. Tu aurais vu sa tête quand il a aperçu la valise éventrée. Ce lieutenant me semble réglo. Carré sur la discipline. Le genre de type a avoir le règlement comme livre de chevet ou lecture de chiottes. J’ai presque des remords de lui avoir piqué son badge de sécurité.

Fière d’elle, la jeune fille fit sauter le rectangle de plastique dans sa main.

— C’est pour cela que tu l’as attaqué ? Pour lui voler son badge ?

— Bien sûr. Je m’en fichais des images de vidéosurveillance, bien que j’aie quand même pu apercevoir le visage du chef de la sécurité. Ça nous fait une info supplémentaire. Non, ce qui m’intéressait c’était ce fichu pass.

— Tu as été pickpocket dans une vie antérieure ?

— Il y a deux ou trois ans, un prestidigitateur est venu en résidence à Utopy Town. Monsieur avait un CV peu ordinaire. Il avait purgé quelques mois de taule pour vol à la tire dans le métro parisien.

— Fais-moi penser à surveiller tes fréquentations, jeune fille.

— C’était un bon prof, mais je n’ai pas sa dextérité. Je me suis loupée lors de ma première tentative près du guichet d’Air Portugal. Je visais celui de Mehdi, mais il était trop bien accroché. Heureusement, Cyril a sorti le sien pour nous enfermer ici. Désolée pour ses orteils, mais l’occasion était trop belle.

— Joli coup, félicita Héloïse, mais tu aurais pu me mettre au parfum avant.

— Pas eu le temps. D’ailleurs, ne traînons pas. Dès que le lieutenant aura besoin de se déplacer dans l’aéroport, il s’apercevra de la disparition de son badge. Je ne donne pas cher de notre peau si nous sommes toujours bloquées ici.

Julianna s’approcha de la serrure électronique.

— Faisons un essai. Comment fonctionne ce truc ?

— Il suffit de passer la carte devant le détecteur. Tu as bien vu.

— Ben non justement. J’avais un dos de la taille d’une camionnette dans mon champ de vision.

Julianna examina la serrure et agita le pass devant. Clic, bip et lumière verte. La voie était libre. La jeune femme risqua un coup d’œil à l’extérieur. Impossible de distinguer ce que fabriquaient les militaires. La porte ne s’ouvrait pas dans le bon sens pour les apercevoir. Julianna réfléchit à toute vitesse.

— Hélo, prête-moi ton briquet, s’il te plaît.

— Je n’en ai pas.

— À d’autres ! Je t’ai vu fumer sur le parvis du lycée. File-moi ton briquet. Je ne suis pas ta mère. Je te le rendrai.

Héloïse tendit de mauvaise grâce son briquet jetable en pastique vert.

— Non, déclina Julianna. L’autre. Le beau. Celui que ton ex t’a offert.

Héloïse maugréa en sortant son Zippo chéri de la poche intérieure de sa veste.

— Tu ne vas pas nous faire griller, j’espère, s’enquit-elle en tendant l’objet à son amie.

— Tu te charges de détruire tes poumons très bien sans moi.

Héloïse leva les yeux au ciel. Elle aurait dû s’attendre à prendre un scud en pleine poire. Julianna était une farouche anti-tabac.

— Pour une fois que tes vices serviront à quelque chose, renchérit Yanna en frottant le briquet sur son pull.

À quatre pattes au pied de la porte légèrement entrebâillée, la jeune femme glissa le Zippo à l’extérieur.

— Yes !

La surface en inox lustré du briquet était un parfait miroir. Si, depuis son réduit, Julianna ne pouvait pas distinguer les militaires, le Zippo renvoyait en revanche le reflet de la baie vitrée du hall opacifiée par la nuit. Par ce truchement de miroirs, les jeunes filles pouvaient apercevoir un grand groupe en pleine discussion. Concentrés sur ce que Cyril leur expliquait, gendarmes nouvellement arrivés, douaniers venus en renforts, agents de sécurité qui n’en menaient pas large et personnel de l’aéroport ou des compagnies aériennes ne prêtaient aucunement attention à la prison improvisée des deux amies.

Julianna tourna le briquet de l’autre côté. La double porte du couloir de service était là. À quelques mètres.

— Ils ne nous calculent pas. Suis-moi Hélo. Et referme derrière nous. Inutile que Cyril et sa clique s’aperçoivent trop vite de notre évasion. On ne va pas leur mâcher le travail !

Tout doucement, Julianna ouvrit un peu plus la porte du réduit. Juste assez pour la largeur de ses épaules. Aussi rapidement et discrètement que possible, Julianna et Héloïse se dandinèrent à quatre pattes jusqu’à l’entrée du couloir réservé au personnel. D’un petit coup de talon, Héloïse referma leur cellule. Julianna étira son bras au maximum pour atteindre le détecteur de la serrure électronique. Clic, bip (qui sembla résonner comme un concert de hard rock dans cette partie déserte du hall) et lumière verte. Les jeunes filles se glissèrent dans le couloir, puis se plaquèrent de part et d’autre des portes pour reprendre leur souffle. Sans se concerter, elles se redressèrent et risquèrent un coup d’œil par les hublots. Rien n’avait changé. Personne ne les avait aperçues.

— Mince, geignit Héloïse en époussetant ses genoux. J’ai ruiné mon jean.

Julianna sourit. “Fashion Hélo, première sur la mode” était de retour. Toujours tirée à quatre épingles, Héloïse influençait le style de tout le lycée. Même certaines enseignantes avaient cédé à la tentation devant ses tenues impeccablement assorties. Le mythique manteau violet de son amie avait essaimé jusque dans la salle des profs et le bureau de la proviseure.

— Nous parlerons chiffons plus tard, Hélo. Trouvons la sortie.

Sur la pointe des pieds, les jeunes femmes s’enfoncèrent dans le couloir du personnel. La pénombre était leur alliée. Elles passèrent sans encombre devant plusieurs bureaux ouverts mais vides. Au fond, accrochée au plafond, une pancarte lumineuse leur laissa le choix. À gauche « Sorties Pistes », à droite « Sortie Parkings ». Virage à droite toute ! Et arrêt d’urgence immédiat.

Pile au centre de ce nouveau couloir, une lumière crue filtrait d’un bureau. Le ou les occupants les apercevront à coup sûr quand elles passeront devant. Mais pas le choix. Ce couloir en T ne leur laissait que trois options : rebrousser chemin vers le hall et retomber dans la gueule du loup, atterrir sur les pistes et devoir chercher une nouvelle issue vers les parkings, ou risquer le tout pour le tout en passant devant ce bureau, quitte à courir jusqu’au Chrysler. Le temps leur manquait.

— Hélo, redonne-moi ton Zippo, s’il te plaît.

Désormais rompue à la manœuvre, Julianna s’approcha de l’ouverture, s’accroupit et glissa le briquet au ras du sol. Postée en guetteuse cinq mètres en amont, Héloïse entendit son amie soupirer de soulagement. Le bureau était vide. La lumière bleuâtre provenait d’un ordinateur resté allumé. Julianna saisit la balle au bond.

— Tu crois qu’un étourdi aurait laissé sa session ouverte ?

— Ce serait trop beau pour être vrai, répondit Héloïse qui voyait très bien où son amie voulait en venir.

Julianna bougea la souris et fit disparaître l’écran de veille. Bingo. Aucun mot de passe demandé.

— Qu’est-ce que disait notre prof de physique-chimie en seconde déjà ? La plus grande faille d’un système est l’humain ?

Héloïse se posta en sentinelle dans l’embrasure de la porte, tandis que son amie s’asseyait devant l’ordinateur. Les ravisseurs avaient quitté l’aéroport de Mérignac pour gagner un nouveau terrain de décollage en moins de quarante minutes. Julianna lança une recherche sur les Pages Jaunes, et tria les réponses par distance. Elle élimina les terrains d’aviation en herbes et autres clubs de vol à voile. Un jet privé avait besoin d’une piste en dur. Julianna trouva son bonheur tout en bas de la liste. Un petit aérodrome se situait pile à 35 minutes de route de Mérignac.

— Hélo, direction l’aérodrome Bordeaux Léognan Saucats, triompha Julianna en lançant l’impression de l’itinéraire. Tiens, tant que j’y suis…

— Dépêche-toi ! la pressa son amie.

— Une seconde. Je cherche l’adresse du chef de la sécurité. C’est notre plan B. Rha, c’est quoi son nom déjà ? Un machin en « nard » ou en « gnard ». Rougnard, Cougnard…

— Connard.

— Ça, c’est sa carte de visite. Hum… Pougnard ! Frédéric Pougnard.

Depuis les Pages Blanches, cette fois, Julianna retrouva le domicile de ce traître de Pougnard. Il habitait à peine plus loin que le petit aérodrome. Quelle piste suivre en premier ? Julianna trancha. Les jeunes filles resteraient sur leur première idée. Elles iraient au plus près suivre la piste du jet, et si celle-ci s’essoufflait, les deux amies fileraient demander des comptes au futur ex-chef de la sécurité. Julianna imprima le second itinéraire, supprima l’historique de recherches et sonna l’heure du départ.

Tout au bout du couloir, le sas de sécurité débouchant à l’extérieur s’ouvrit comme par magie grâce au pass.

— Plus personne ne contrôle les caméras de sécurité dans cette boîte ? s’étonna Julianna alors que quatre de ces appareils montaient la garde autour et à l’intérieur du sas.

— Tu ne vas pas t’en plaindre ?

— Euh, non, mais notre cher lieutenant va être fumasse. Ah tiens, quand on parle du loup !

Les jeunes femmes venaient d’atterrir dans une allée de service. À gauche, la petite route goudronnée menait aux pistes. Un haut portail avec portique couronné de fils barbelés en interdisait l’accès. À droite, une simple barrière zébrée de rouge et de blanc les séparait de l’esplanade d’entrée de l’aéroport. Au centre, trônait un véhicule. Le tout-terrain de la force Sentinelle.

Héloïse se glissa sous la barrière et détala vers le Chrysler que Julianna déverrouilla à distance. Leur monospace était tout seul au milieu du parking visiteurs désert. Héloïse s’engouffra dans la voiture, boucla sa ceinture et pressa Julianna de démarrer. Sauf que son amie n’était pas là.

Hélo se contorsionna sur son siège à la recherche de Yanna. Les secondes s’égrenèrent. N’y tenant plus, Héloïse sortit du véhicule et rebroussa chemin vers la ruelle.

— Yanna ? chuchota-t-elle en s’approchant. Où es-tu ?

Julianna surgit de l’allée de service en courant. Sans un mot, elle saisit le poignet de son amie, fonça vers le Chrysler et se précipita derrière le volant.

— Qu’est-ce-que tu fabriquais ? demanda Héloïse en boucla à nouveau sa ceinture.

— Je rendais son pass à Mister Sentinelle, répondit Julianna en démarrant en trombe. Je n’ai pas envie d’ajouter « mise en péril de la sécurité aéroportuaire » à notre délit de fuite.

— Et il t’a fallu tout ce temps ?

— J’ai effacé mes empreintes avant de glisser la carte sous un essuie-glace, précisa la jeune femme en engageant son monospace sur la voie rapide. Les enquêteurs mettront peut-être plus de temps à remonter jusqu’à nous. Enfin, moi. Toi, ils connaissent l’identité de ta mère et savent que tu es sa fille. J’espère juste qu’ils n’ont pas relevé la plaque du Chrysler. Bref, on verra bien. Tiens, voilà l’itinéraire. Guide-moi jusqu’à Léognan.

– 14 –

 

— Les jeunes filles sont là, indiqua Cyril aux gendarmes spécialistes des zones aéroportuaires. Attention, ça mord.

Le lieutenant porta la main au deuxième rangement de son gilet multipoches. Puis au premier. Au troisième et au quatrième. Et enfin, en désespoir de cause, il passa toutes ses poches de pantalon en revue.

— La petite saloperie ! jura-t-il. Cette fouinasse m’a piqué mon badge d’accès dans la bagarre. Mehdi, ouvre !

Cyril fulminait. S’être fait prendre en défaut par une petite maligne, passait encore. Elle lui revaudrait ça. Cher. Mais le découvrir sous l’œil goguenard des gendarmes, voilà qui était dur à encaisser. D’autant plus qu’il venait d’infliger la soufflante du siècle aux agents de sécurité sur les règles de survie minimales en termes de sûreté aéroportuaire.

Clic, bip et lumière verte. Pas de miracle derrière la porte. Les deux casse-pieds s’étaient volatilisées.

— Sécurité ! beugla le militaire à l’adresse du guichet d’Air Portugal. Où mon badge a-t-il borné ces dernières minutes ?

— Une seconde, temporisa l’agent en réquisitionnant à nouveau l’ordinateur de la compagnie aérienne. La porte à votre droite, puis six minutes plus tard, le sas vers l’extérieur, côté parkings.

— Bon sang, elles sont déjà dehors. Delphine, fais le tour par l’esplanade. Trouve leur voiture.

Cyril arracha le pass des mains de Mehdi et s’engouffra dans le couloir de service, avant de bifurquer direct à droite. Le double sas trembla sur ses fondations au passage des deux militaires suivis d’une troupe de gendarmes et d’agents de sécurité. La voie de service était déserte. Seul leur SUV attendait bien sagement l’heure de rentrer dormir dans son casernement.

— Bon sang ! jura Cyril en tapant du poing sur le capot du tout-terrain. Pourquoi le mec de la vidéosurveillance n’a pas signalé leur fuite ?

— Euh… ben parce que je suis là, répondit timidement un petit homme chétif en se cachant derrière son collègue pas beaucoup plus costaud.

— Mais… mais qu’est-ce que tu fous là, toi ?!

— Ben, vous avez dit que vous vouliez tout le personnel disponible donc nous sommes tous descendus, chef… euh commandant.

— Lieutenant, bougre d’âne ! Remonte à ton poste immédiatement. Punaise, il y en a trois ou quatre qui vont émarger à l’ANPE dès demain, moi je te le dis Mehdi.

Celui-ci trouva la sanction un brin clémente. Dans son bataillon, ce genre de bévue valait une heure de footing débile, des corvées à foison, un passage pas très agréable dans le bureau du colonel, voire plusieurs jours de cabane. Aucun gradé ne plaisantait avec un abandon de poste, surtout en situation de crise.

— Ah ! Delphine ! Donne-moi une bonne nouvelle, s’il te plaît.

— Désolée, lieutenant. Les parkings visiteurs sont vides. Les filles se sont envolées. Oh, c’est quoi ça ?

Mehdi et Cyril tendirent le cou vers l’endroit désigné par Delphine. Dans la pénombre, aucun d’eux n’avait aperçu le pass glissé derrière l’essuie-glace. Cyril contourna le véhicule pour récupérer son précieux sésame. Il se pencha pour s’en saisir, mais recula aussitôt.

La lumière orangeâtre et tremblotante de la veilleuse éclairant l’entrée de la voie de service laissait deviner des marques sur l’aile avant du 4X4.

— Bordel, si elles ont rayé la bagnole, je les atomise ! enragea Cyril en s’accroupissant.

Mais une fois à la bonne hauteur, face à la carrosserie, le lieutenant pâlit. Aucune rayure. À la place, un message tracé dans la poussière s’étalait de la portière jusqu’au clignotant avant : « Aidez-nous ! ». La personne qui avait écrit ces mots n’avait pas fini son message. La phrase suivante semblait commencer par un L, mais le trait s’interrompait brusquement.

Delphine et Mehdi se penchèrent pour lire au-dessus de l’épaule de leur officier.

— Ça ne sent pas bon cette histoire, commenta Mehdi.

Le chef de patrouille opina. Tout ça n’avait ni queue, ni tête. Pourquoi s’enfuir, puis demander de l’aide ?

— Six minutes, marmonna le jeune lieutenant. Il faut trente secondes max pour aller du hall à l’extérieur. Pourquoi les filles ont-elles mis six minutes ?

Tout en réfléchissant à voix haute, le militaire repartit vers le couloir en T. Au milieu de celui-ci, la minuterie éteignit l’éclairage. Le regard de Cyril tomba sur la seule chose encore visible. Un rai de lumière bleuâtre sortant d’un bureau. L’ordinateur ne s’était pas encore remis en veille. La session d’utilisation était toujours active. Le lieutenant lut le panonceau sur la porte.

— Bureau de Sébastien Mély. Un abruti de plus à ajouter à la liste, soupira-t-il en ouvrant le moteur de recherche.

Historique vide.

— Evidemment…

Cyril jouait les mecs en colère, mais au fond de lui, une inquiétude sourde grandissait vitesse grand V. Une femme venait d’être enlevée quasiment sous ses yeux. Maintenant, deux adolescentes étaient seules dans la nature. Selon toute vraisemblance, en danger. Il devait les retrouver.

Le militaire s’éloigna de ses collègues. À l’abri des oreilles indiscrètes, il sortit son téléphone portable et appuya longuement sur la touche 6. Habituellement, c’était ce numéro préenregistré qui l’appelait. Jamais l’inverse.

Identification.

— Lieutenant Cyril Figeac. CPA 30. J’ai besoin de parler à l’officier de permanence. C’est un peu spécial. En résumé, faille de sécurité majeure à l’aéroport de Mérignac. Une femme enlevée, deux jeunes filles en fuite, et un chef de la sécurité en cavale avec les ravisseurs. J’ai besoin de trois choses. Numéro 1, récupérer un historique de navigation effacé. Numéro 2, localiser Fréderic Pougnard, le chef de la sécu. Numéro 3, cet homme a reçu un appel sur son portable personnel juste avant les faits, vers 20h15. Il me faut le numéro qui l’a contacté, si possible le nom de son interlocuteur, et d’où l’appel a été émis.

Et avec ceci, ce sera tout, lieutenant ?

Cyril sourit. Il venait de balancer trois ordres à un supérieur hiérarchique qui, heureusement, le prenait avec humour.

— Ce sera déjà un bon début, mon colonel. Merci d’avance. Je vous envoie les noms, numéro de portable et adresse IP concernés par SMS.

– 15 –

 

L’aérodrome de Léognan-Saurat était bien plus vaste que ne se l’était imaginé Julianna. Nichée au milieu d’une forêt de pins, la clairière qui l’abritait était immense.

Julianna et Héloïse devinaient plus qu’elles ne distinguaient précisément les différentes infrastructures. L’obscurité était quasi-totale. Les phares du monospace ne portaient pas assez loin pour se faire une idée d’ensemble de l’aérodrome. Ouvrant grand les yeux comme des chouettes, les jeunes femmes finirent par identifier deux pistes, l’une en herbes et l’autre d’asphalte. De part et d’autre de celles-ci, se répartissaient plusieurs îlots de hangars et deux petits bâtiments en dur. Malheureusement pour les deux amies, aucune tour de contrôle ne régulait le trafic aérien depuis cette plateforme. Les jeunes femmes avaient espéré utiliser le radar pour suivre le trajet du jet privé et localiser sa destination.

Le monospace avançait lentement sur le parking vide. Malgré les efforts de Julianna pour doser la pédale d’accélérateur, le crissement des pneus sur les gravillons résonnait dans toute la clairière.

— Discrétion, zéro sur vingt.

— En même temps, à quoi ça sert ? grinça Héloïse en croisant les bras. C’est désert. Il n’y a pas un chat à l’horizon. On les a perdus pour de bon cette fois-ci.

— Ce que tu peux être défaitiste, la sermonna Julianna. Tu as vu le portail, non ? Il est encore ouvert, et un cadenas flambant neuf pendouille au bout de la chaîne. Il doit…

Julianna pila net. Héloïse manqua d’embrasser le tableau de bord. Un minet suicidaire venait de surgir devant le capot. Le parechoc lui frisa les moustaches. Paniqué, le pauvre matou alla se réfugier derrière une borne de piste jaune marquée d’un gros numéro noir.

— Eh mais tu es malade ! s’emporta Héloïse.

— Punaise de chat ! jura Yanna. Tiens, tu vois qu’il y en avait un finalement. Il y a encore un peu de vie ici. Tout n’est pas perdu.

— Désopilant. On fait quoi ? On va lui demander ce qu’il a vu en le soudoyant avec une souris ?

— Hum, pour le chat, j’ai un doute. En revanche, de ce côté-ci…

De l’index, Julianna désignait un des deux bâtiments en dur. Une lumière jaune et faiblarde venait de percer l’obscurité depuis l’arrière d’un hangar voisin. Elle projetait sur le mur clair une ombre affairée. D’abord monstrueuse et informe, la silhouette se précisa à mesure qu’elle avançait vers les jeunes femmes. Grossie et déformée par la perspective, elle passa de “montagne gélatineuse en plein séisme” à “rhinocéros monté sur un vélo” pour finir par prendre une forme vaguement humaine.

Grommelant entre deux bordées de jurons, un homme poussait une lourde moto dans l’allée entre les deux bâtiments. L’ombre chercha dans ses poches les clés de son engin, finit par les trouver et enfourcha sa bécane… ou presque. Pendant la manœuvre, son regard croisa sur le sol le halo des phares du monospace. Ses yeux remontèrent lentement jusqu’à la voiture, alors que sa jambe droite restait figée en l’air. Cette posture acrobatique rappelait furieusement à Julianna son fidèle Anatole baptisant méticuleusement chaque brin d’herbe croisé en promenade. L’homme plissa les yeux pour identifier les intrus, mais ne reconnut pas ce Chrysler. Pendant deux secondes, les jeunes femmes et l’homme se toisèrent sans qu’aucun ne réagissent.

Puis, d’un coup de talon, l’homme finit d’enfourcher sa moto. Julianna accéléra pour barrer la route de l’engin. Debout sur le kick de son engin, l’homme tentait rageusement de démarrer. Héloïse jaillit de la voiture et arracha les clés de contact du fuyard. Dans la panique, l’homme avait oublié d’actionner le Niemann.

Se ressaisissant plus vite que prévu, l’homme sauta à terre et courut vers l’entrée d’un bâtiment. Cavalant à sa suite, Julianna entendit un bruit de métal puis un juron. L’instant d’après, la jeune fille butta contre une masse au sol et s’encastra dans la porte métallique.

— Bordel ! rugit l’homme. Tu m’as mis ton pied dans la tronche, salo… !

— Oh hé, tu vas te détendre tout de suite ! C’est toi qui t’es vautré en premier.

— Je ne me suis pas viandé. Je…

— Cherchais ces clés ? le coupa Héloïse en brandissant un second trousseau. Je vais commencer une collection.

— Punaise, vous êtes qui ?

— Et si on en parlait à l’intérieur ? suggéra Julianna en se massant le front.

Héloïse essaya plusieurs clés avant de trouver la bonne. La lumière du plafonnier inonda l’unique pièce faisant office d’accueil de l’aérodrome. Le mobilier était spartiate mais fonctionnel. Armoires de classement en métal et étagères en bois occupaient tout le mur du fond, à l’exception d’un minuscule coin cuisine et d’une petite porte ouvrant sur des sanitaires. Les murs de droite et de gauche étaient percés de longues fenêtres à glissière closes par des rideaux en PVC autrefois blancs. La porte d’entrée donnait sur un étroit comptoir d’accueil en bois surmonté d’une vitre en plexiglas. Derrière celui-ci, au centre de la pièce, un gros bureau métallique était tourné vers les baies vitrées, face aux pistes. Dans son dos, une grande table, elle aussi en métal, croulait sous les dossiers et les cartes.

Julianna fit signe à l’homme d’entrer. Celui-ci refusa obstinément et resta assis par terre sur le perron, bras croisés, menton en l’air. Un gamin boudeur. Exaspérée, Julianna saisit sa veste et le tira à l’intérieur avant de l’asseoir sans ménagement sur une chaise de bureau.

Les deux amies détaillèrent leur prise. Flottant dans une cotte de travail gris clair beaucoup trop grande pour lui, l’homme, dégingandé comme un pied de tomate en fin d’été, avait tout de l’adolescent grandi trop vite. Les rides autour de ses yeux noisette trahissaient pourtant un certain nombre d’années au compteur. L’ensemble rendait l’attribution d’un âge difficile. Quarante, quarante-cinq ans peut-être. Ses bras, secs et tout en muscles, étaient ceux d’un travailleur de force. De ceux capables de démonter un moteur d’avion. Ou de coller une sacrée trempe à deux jeunes filles. Raison de plus pour Héloïse et Julianna de rester à bonne distance de lui.

Prudemment, Yanna passa derrière la chaise de bureau. Elle glissa sa main dans une poche de la veste de l’homme et en tira son portefeuille.

— Mathieu Zachary… C’est bien ton nom ? Tu es le mécanicien de l’aérodrome si je comprends bien ?

— Régisseur polyvalent. Accueil, logistique, mécanique, entretien des pistes…

— Donc rien ne se passe ici sans que tu le saches. Alors mon cher Mathieu, nous avons tout un tas de questions et aucune patience. Quant à toi, tu as sûrement les réponses et de toute évidence quelque chose à te reprocher.

— Je n’ai rien à me reprocher, poufiasse ! Dégagez d’ici, les gamines !

— Si tu as la conscience tranquille, pourquoi t’es-tu enfui en voyant notre voiture ?

— Vous aviez l’air louche.

— Tu ne pouvais pas nous voir, et je suis sûre que les phares de ma voiture ne louchent pas.

— Tu te crois drôle ?

— Malheureusement oui, se désola Héloïse en levant les yeux au plafond.

— Tu ne m’aides pas là ! J’en étais où ? Ah oui. Il y a environ une demi-heure, un avion a décollé d’ici. On veut tout savoir de lui et ses occupants.

— Il n’y a pas eu d’avion. Je n’ai rien vu. Je ne sais pas qui c’était.

— Il va falloir choisir. Soit il n’y avait pas d’avion. Soit il y en a eu un et tu ne sais pas qui était dedans. Dans tous les cas, tu mens.

Mathieu perdit de sa superbe. Il s’était planté tout seul. Ne sachant comment s’en sortir, le régisseur changea radicalement de méthode.

— Toi, la poufiasse, je ne t’aime pas, lança-t-il à Julianna en crachant dans sa direction. Je ne te dirai rien.

— Grande classe, commenta Julianna en esquivant le projectile. Je te rassure, c’est réciproque.

— Toi, par contre…

Le regard lubrique du régisseur détailla Héloïse de la tête au pied, puis revient se poser sur sa poitrine.

— Si tu me poses tes questions très gentiment, on pourra peut-être s’arranger.

L’homme écarta les cuisses et fit jouer son bassin de haut en bas. Héloïse détourna le regard en réprimant un haut-le-cœur.

— Allez, viens ma jolie. Pose-moi ta question du bout des lèvres.

Un craquement sonore fit exploser les siennes. Le crochet du droit de Julianna projeta Mathieu contre l’accoudoir de la chaise. Celle-ci fit deux tours complets sur ses roulettes, avant de heurter l’étagère du fond. Le manège fini, Julianna fit l’inventaire des dégâts. Son poing allait sûrement virer au violet, mais elle était satisfaite. En plus de la lèvre supérieure fendue, un hématome commençait à se former sur la pommette gauche du régisseur. Et grâce à un heureux ricochet sur l’accoudoir, son nez arborait désormais une singulière courbure en zigzag, un coup à droite, un coup à gauche.

Groggy, Mathieu Zachary sortit un mouchoir de sa poche et tamponna le sang qui dégoulinait de son nez.

— Yanna ! s’écria Héloïse.

— Quoi ? rétorqua celle-ci en haussant les épaules. Ok j’ai craqué, mais avoue qu’il l’avait cherché. Et puis ça détend. Tu devrais essayer.

Héloïse était outrée. Faire parler le régisseur, oui. Le maltraiter, non. Jamais de la vie ! Avisant un petit réfrigérateur dans le coin cuisine, la jeune femme farfouilla dedans, puis tendit à Mathieu quelques glaçons enveloppés d’un torchon.

— Rho, ne fais pas ta Mère La Morale, ronchonna Yanna. Nous sommes un peu pressées là, non ? Bon, on recommence. Mathieu, qu’est-ce que tu sais de l’avion et ses occupants ? Qu’as-tu vu ?

Le régisseur-mécanicien-logisticien lança un regard assassin aux deux jeunes femmes, mais se résigna à coopérer. Après tout, ces filles semblaient en savoir long sur cette affaire. Il était coincé.

— Sur le coup de 14h, une voiture est arrivée. Un gros SUV noir, avec des vitres teintées. C’était une Porsche Cayenne, je crois. Vous savez ces 4×4 de bourges sortis l’année dernière.

Bien que passionnée de mécanique comme toutes les femmes de sa famille, Julianna n’était pas d’humeur à papoter des tendances du marché de l’automobile. Aussi, coupa-t-elle sèchement les digressions de Mathieu.

— Une plaque d’immatriculation ?

— Je n’ai pas fait gaffe.

— Ça m’aurait étonné, marmonna Héloïse assise sur le bureau.

— Oh c’est fini les sarcasmes ! s’écrièrent en chœur Mathieu et Julianna, tout aussi surpris l’un que l’autre par leur unisson.

— Poursuis, Mathieu.

— Un gars est sorti du SUV et est venu me voir. Il m’a dit qu’un jet allait atterrir et que je devais oublier son existence ou tout ce que je pourrais voir. Ensuite, le mec m’a demandé de fermer l’aérodrome pour le restant de la journée. Ça ne m’a pas dérangé car aujourd’hui c’est le jour des papys friqués. Aucun vol Airbus programmé.

— Des Airbus ? s’étonna Héloïse en se tournant vers les pistes. Ici ?

Elle imaginait mal comment des A300 quelque chose pouvaient atterrir ou s’envoler d’une aussi petite plateforme.

— Pas les gros porteurs, précisa le régisseur avec la morgue de celui qui sait. Les plus petits avions de la marque. Airbus possède les hangars du fond, de l’autre côté des pistes.

Du menton, l’homme désigna un autre îlot de bâtiments perdu dans l’obscurité.

— Retournons à nos moutons ! coupa Julianna. Donc tu as fermé les yeux et l’aérodrome juste parce qu’un mec dans un SUV noir te l’a demandé gentiment ? Tu le connaissais ?

— Non, c’était la première fois que je le rencontrais.

Julianna suivit le regard du régisseur. Ses yeux faisaient des allers et retours entre les deux jeunes femmes et les tiroirs de son vieux bureau métallique. Lentement, Julianna se dirigea vers le meuble en guettant les réactions de Mathieu. Elle approcha la main du tiroir du haut. L’homme pâlit, mais ne broncha pas plus que cela. Julianna descendit jusqu’au second tiroir. La pomme d’Adam de Mathieu se mit à faire des sauts périlleux. La jeune fille tira d’un coup sec le tiroir en métal. Un crissement strident épila instantanément tout individu à 200 mètres à la ronde.

— Désolée, se confondit Julianna avant de farfouiller dans le bric à brac du tiroir. Qu’avons-nous là ? Agrafeuse, ruban adhésif, chewing-gums… Ce feutre ne va pas fonctionner longtemps si tu ne le fermes pas correctement. Et là dessous ? Oh !

Armée d’un bout de règle, Julianna souleva l’organiseur de tiroir. D’où elle se trouvait, Héloïse vit passer le visage de son amie de “fouine patentée ” à “ouragan de force 4”. De colère, cette dernière envoya valser l’organiseur et son contenu sur le carrelage.

— Ils t’ont payé. C’est ça ?

Héloïse inspecta à son tour le fond du tiroir. Une impressionnante quantité de billets s’étalait sous l’organiseur. Mathieu avait même pris soin de les protéger avec des pochettes transparentes pour classeur.

Face aux deux adolescentes furieuses, le régisseur ne faisait plus du tout le malin. Le bout de ses chaussures était devenu un véritable objet de fascination pour lui. Il n’en décollait plus le regard.

— Il y a combien ? demanda Julianna.

Dix bonnes secondes de silence lui répondirent.

— On t’a demandé combien il y a, répéta Héloïse en saisissant Mathieu par le col. Tu es devenu sourd, ou quoi ?

— 6000 €, finit par bredouiller le régisseur. Eh, qu’est-ce que tu fais ?

Julianna s’était dirigée vers la cafetière et vidait la boîte de filtres sur la tablette pour n’en garder que l’emballage. De retour au bureau, elle glissa délicatement les billets dans la boîte en carton à l’aide de son bout de règle. Enfin, la jeune femme fourra le tout dans la poche de son jean. Avec un peu de chance, les BCNI avaient laissé leurs empreintes sur les liasses.

— Hé, c’est mon blé ! s’insurgea le régisseur. J’en ai besoin pour réparer ma bécane !

— C’est sûr que ton antiquité a besoin d’une sérieuse remise en forme, mais pas de bol ! Bien mal acquis ne profite jamais !

— Console-toi en nous racontant la fin de tes aventures, grinça Héloïse.

— Ok, se résigna Mathieu. J’en étais où ? Donc le mec m’a donné du fric pour que je ferme tout et que je reste ici, dans le bureau, sans regarder dehors.

— Mais tu n’as pas pu te retenir ?

— Évidemment. Un jet s’est posé un quart d’heure plus tard. Trois gars en sont descendus pour rejoindre le premier type dans la voiture, puis le 4X4 est parti. Seuls les deux pilotes sont restés. Du genre pas commodes. Ils m’ont dit de sortir pour faire le plein du jet, puis m’ont renvoyé dans le bureau. Eux sont restés dehors à faire le guet autour de l’avion. Vers 18h, les pilotes ont reçu un premier coup de fil, puis à 23h un second. Ce sont les seules fois où ils se sont déridés. Ils avaient l’air contents. Enfin, un peu avant minuit, la voiture est revenue. Les quatre types ont fait sortir une femme et un garçon du coffre pour les faire monter dans l’avion. Le jet a décollé. Le premier type m’a donné mon fric, puis il est reparti avec le 4X4. Voilà, fin de l’histoire.

Les deux amies étaient médusées. Cet homme venait d’assister à l’enlèvement de Nathalie et Nicolas, en avait parfaitement conscience, et allait tranquillement rentrer chez lui ce soir, satisfait d’avoir gagné un peu de thune.

— Ça ne t’a pas effleuré l’esprit d’appeler la police, abruti ? rugit Héloïse.

— Je ne veux pas crever, moi ! Ces mecs étaient armés ! Je l’ai bien vu quand ils ont fait monter la femme et le gamin dans le jet. La nana a mordu un des gars. Il lui a mis une beigne, puis lui a collé un pistolet dans le dos pour la pousser dans l’avion.

— Yes, bien joué maman !

— Ouais ben cette conne, elle aurait pu tous nous faire but…

Crac ! Le nez du régisseur était maintenant mûr pour une rhinoplastie. Héloïse ne l’avait pas loupé. Son poing avait réussi le tiercé gagnant : nez explosé, pommette amochée et œil poché. Bref, un superbe crochet du gauche !

— Ah, tu vois que ça détend ! jubila Julianna.

— Mea culpa, ça fait un bien fou !

— Vous êtes cinglées, éructa Mathieu en réalignant ce qui restait de son arête nasale.

— Ce point étant clair pour tout le monde, pouvons-nous passer à la suite ? reprit Julianna.

— Quelle suite ?

— Ne te fais pas plus con que tu ne l’es. Quelle était la destination du jet ?

— J’en sais rien.

— Héloïse, tu veux bien lui égaliser l’autre côté du visage, je te prie ?

— Avec grand plaisir.

Le régisseur se tassa sur son siège en voyant s’avancer Héloïse qui se retroussait les manches. Celle-ci prit quelques secondes pour évaluer sa cible.

— Vas-y à l’instinct, conseilla Julianna. Ça t’a plutôt bien réussi la première fois.

— D’accord.

— NON !

Recroquevillé sur la chaise, Mathieu se cachait désespérément derrière le rempart dérisoire de son mouchoir.

— Sainte Soline. J’ai entendu les pilotes dire que la quantité de kérosène que je leur ai livrée tiendrait facilement jusqu’à Sainte Soline.

— C’est où, ce bled ? demanda Héloïse à Julianna qui se tourna vers la carte des aéroports de France fixée au mur d’entrée.

— En Haute-Savoie, répondit Mathieu. Au nord, près du Lac Léman. Dans les montagnes entre Thonon-les-Bains et Genève.

— Soit à 700 ou 800 bornes d’ici, et à deux pas de la Suisse, calcula Julianna en faisant la moue.

— Tiens regarde, c’est là.

Même en plissant les yeux au maximum, Sainte Soline ne restait qu’un minuscule point gris foncé au bout de l’ongle d’Héloïse.

— Qu’est-ce qu’on fait ?

— Pas le choix, répondit Julianna après quelques secondes de réflexions. On y va. Nous devons libérer ta famille en priorité. Nos autres pistes attendront. Mathieu, tu peux nous y emmener en avion, s’il te plaît.

— Désolé, les filles. Je suis mécano, pas pilote. Je ne sais pas faire voler un zinc.

— Ça aurait été trop simple, remarqua amèrement Yanna. Bon ben, ce sera en voiture.

— Et pour lui ? On ne peut pas le livrer aux gendarmes tout de suite. Nous venons juste de leur filer entre les pattes.

Héloïse désignait Mathieu toujours en boule sur sa chaise. Le piquet de tomate humain sortit un œil de derrière son mouchoir pour tenter de lire son sort sur le visage de Julianna. Cette dernière était partagée. Depuis la traîtrise du chef de la sécurité à l’aéroport de Bordeaux, elle ne savait plus à qui se fier. La gendarmerie deux-sévrienne les avait envoyées paître. Une patrouille Sentinelle les avait mises aux arrêts. La gendarmerie des transports aériens était sans doute à leurs trousses. D’un autre côté, la famille d’Héloïse était retenue par des professionnels de la pègre au bras armé dangereusement long. Ces hommes souhaitaient récupérer quelque chose qu’Héloïse n’avait pas. Son amie ne savait même pas quoi chercher. Le père d’Héloïse, lui, n’avait toujours pas donné signe de vie. Bref, les deux adolescentes étaient prises entre deux feux, et ne maîtrisaient absolument rien.

À moins que…

La seule faille dans la mécanique criminelle bien huilée des ravisseurs, c’était peut-être elle justement. Julianna. Elle était présente au côté de son amie, mais les preneurs d’otages l’ignoraient. Dans cette histoire, la jeune femme était une ombre et devait le rester pour garder les coudées franches.

— Pour le moment, tu restes ici et tu te tais, intima Julianna en dardant sur Mathieu un regard lourd de menaces. Tu vas nous donner ton adresse et tous les moyens de te joindre. Si tu ne réponds pas à nos appels, si tu parles de nous à qui que ce soit ou si tu décides de déménager à Tombouctou, on te retrouvera et, au mieux, on te dénoncera aux flics. J’ai bien dit “au mieux”. D’accord ? En notre absence, tu vas reprendre gentiment ta petite vie. Tu sne changes rien à tes habitudes. Ce qui s’est passé aujourd’hui est un non-événement tant qu’Héloïse et moi ne te dirons pas l’inverse.

— Mais…

— Pas de mais, Héloïse ! Nous devons être prudentes. Si la gendarmerie nous choppe, nous finirons en prison pour avoir molesté cet abruti. Dans le meilleur des cas, les flics nous croiront, mais avec un temps de retard. La piste des ravisseurs se sera refroidie, et nous ne pourrons plus aider ta famille. Quant aux BCNI, ils doivent continuer à croire que tu es restée chez toi pour chercher ce qu’ils veulent. Et surtout que tu es seule. C’est essentiel. Si Mathieu parle à la gendarmerie ou aux gars qui tiennent ta famille, c’est fini. Alors on va ménager la chèvre et le chou en restant sur une sorte de statu quo. Avec un peu de chance, ça nous fera gagner du temps.

— Je ne dirai rien, promit Mathieu, trop content de s’en sortir à si bon compte. Je ne porterai pas plainte contre vous non plus. Je vous le jure. Mais pitié, ne dites pas aux gars de l’avion que c’est moi qui ai vendu la mèche. Ce sont des tueurs, ces gars. Ça se lit sur leurs visages.

Héloïse était convaincue de la sincérité du régisseur. Il était terrifié à l’idée de recroiser les BCNI.

— Leurs visages ? répéta Julianna. Quelle andouille !

— Hé ! s’insurgea Mathieu.

— Non, pas toi. Moi. Tu as vu ces types, non ? Ils ne portaient pas de cagoules ou un truc du genre ? Décris-les-nous, s’il te plaît. Tu es le seul à connaître leur signalement.

Le régisseur hésita. Il était terrorisé.

— Écoute, Mathieu, se radoucit Julianna en s’agenouillant près de lui. Nous sommes dans le même bateau. Ces mecs connaissent ton identité et celle d’Héloïse. Ils nous retrouveront en un claquement de doigts s’ils veulent nous éliminer. Notre seule chance est d’être plus rapides qu’eux. Plus vite nous agirons, plus vite les otages seront libérés et les ravisseurs neutralisés, et plus vite nous reprendrons une vie normale.

L’argument fit mouche. Après tout, mieux valait être en vie et fauché avec une moto en rade, plutôt qu’allongé sur le tiroir en inox d’une morgue.

— Le premier type, celui qui est arrivé seul avec le Cayenne, c’était Monsieur Tout-le-monde. Taille moyenne, brun, les yeux marrons, quelconque. Je n’ai pas bien vu les visages des pilotes. Ils portaient ces lunettes larges d’aviation qui descendent bas sur les joues.

Mathieu tournait autour du pot. Julianna n’aimait pas ça.

— Et les trois autres ?

— Le chef, c’était un black d’une quarantaine d’années. Grand, tout en longueur. Il n’était pas épais. Pas un pet de gras. Que du muscle. Il était rapide aussi. Le genre de gars qui fait des arts martiaux. Quand la femme a enlevé le scotch sur sa bouche et s’est ruée sur lui en hurlant, il lui a fait une clé pour la maîtriser en deux secondes. Le deuxième gars était blanc. Assez grand. Un peu plus âgé que le premier. La cinquantaine, environ. Grisonnant et chauve sur le dessus du crâne. Le troisième devait avoir dans les cinquante ans aussi. Les cheveux noirs. Le visage carré et bronzé. Il parlait avec un accent portugais. À côté de ses deux collègues, il semblait tout petit mais très large. Un mètre cube.

— Attends, un noir, un rond et un chauve ? l’interrompit Héloïse. Tu nous décris les Inconnus là ?

— Ouais, comme eux, s’exclama Mathieu en sortant de sa léthargie. Enfin non, pas pareils. Plus jeunes et qui leur ressemblent pas.

— Tu n’as pas plus précis comme description, questionna Julianna. Un truc qui sort de l’ordinaire.

— Attendez une seconde, temporisa Mathieu. Ah oui ! Le mec presque chauve aura un bandage à la main gauche.

— C’est lui que maman a mordu ? demanda Héloïse.

— Non, ça c’est le « mètre cube ». Là, je parle du chauve. Il a pillé ma trousse de secours.

Mathieu désigna le mur à côté de la porte d’entrée. Une grosse armoire à pharmacie blanche flanquée d’une croix verte y était vissée. Elle était à demi ouverte et une partie de son contenu manquait à l’appel. En baissant les yeux, Julianna distingua sur le lino des gouttes de sang séchées maladroitement essuyées.

— C’est ta mère qui l’a blessé, poursuivit Mathieu en se tournant vers Héloïse. J’ai entendu le type raconter aux pilotes que la femme lui avait enfoncé une lime à ongle dans le poignet quand il a voulu l’attraper. Sa main pissait le sang. Il était à deux doigts de tourner de l’œil. Le chauve avait enroulé sa cravate autour de la plaie. Le chef lui a dit d’arrêter de geindre et de prendre ce qu’il lui fallait dans mon bureau pour qu’il lui fasse un meilleur bandage pendant le trajet en avion.

Héloïse et Julianna étaient soulagées. Le sang de la valise n’était pas celui de Nathalie. Hélo était fière que sa mère se soit battue comme une lionne et ait remporté quelques victoires. Julianna, elle, frissonna de dégoût en comprenant qu’elle avait pataugé dans le sang d’un des BCNI.

— Trois dernières questions, puis on te fout la paix, promit Yanna. Numéro un, as-tu vu d’autres otages que la femme et l’adolescent ?

— Euh, non, répondit Mathieu après avoir fouillé dans sa mémoire. Les mecs n’ont descendu que ces deux-là du SUV. Et en faisant le plein, j’ai vu l’intérieur de la cabine du jet. Il n’y avait personne.

Les adolescentes échangèrent un regard entendu. Gérard, le père d’Héloïse, ne semblait pas prisonnier des BCNI. Après tout, les ravisseurs avaient pu blu²ffer quand ils avaient affirmé ne pas savoir où Gérard se trouvait. Si le père d’Héloïse était libre, il restait aux deux amies une chance de lui mettre la main dessus pour le faire parler.

— Deuxième question, enchaîna Julianna. Les otages étaient-ils blessés ?

— Non, ils allaient bien. Enfin à part la baffe que s’est prise la dame. Ça l’a mise un peu KO. Le gosse, lui, se laissait faire, comme ailleurs.

Héloïse leva les yeux au ciel. C’était bien Nicolas de planer à 15 miles en toutes circonstances.

— Dernière question, à quoi ressemblait le jet ? Marque, modèle, couleurs, logo, immatriculation… Soit précis. J’y connais que dalle.

— C’était un Falcon 2000. L’avion doit faire dans les 20 mètres de long pour 20 d’envergure. Sa carlingue est moitié blanche en bas, moitié bleu roi en haut, avec un liseré doré entre les deux couleurs. Les sièges passagers sont en cuir beige clair. Pas de logo. L’immatriculation était couverte par du scotch noir. Les pilotes avaient éteint le transpondeur, donc pas de signature radar. Impossible de le suivre.

— Merci Mathieu, conclut Julianna. Tu es libre. Fais attention à toi. Si tu penses que ces mecs te cherchent, va tout raconter à la gendarmerie. Tant pis pour la discrétion. Ta sécurité prime. Maintenant, Héloïse, nous devons partir. Les BCNI ont une sérieuse avance sur nous.

– 16 –


L’aube laiteuse qui accueillit les deux amies à Sainte Soline brûlait les yeux fatigués de Julianna.

La route avait été longue. Les sept heures de trajet n’avaient été entrecoupées que par deux courtes pauses pour prendre de l’essence et se dégourdir les jambes. Heureusement, Julianna aimait ces longs voyages de nuit. Une habitude acquise très tôt lorsqu’elle accompagnait ses parents pendant leurs tournées de concerts lyriques. Europe du Nord, pourtour méditerranéen, Afrique centrale, Australie, Asie du Sud-Est, Amérique du Nord ou du Sud… partout cette même sensation du temps qui se suspend dès le coucher du soleil. Alors que le jour le temps nous est compté, personne ne regarde plus sa montre pendant une fête nocturne endiablée ou devant la magie d’un spectacle d’été à la belle étoile. Sur les routes aussi, les conducteurs roulent moins vite (enfin, les plus prudents). Les villes ne sont plus que des points lumineux qui jalonnent les itinéraires, et les paysages des ombres énigmatiques propres à titiller l’imagination d’une petite fille.

Le trajet sur la Transeuropéenne s’était fait dans un silence pesant jusqu’à Périgueux. Julianna et Héloïse, le cerveau en ébullition, tentaient d’assembler les pièces d’un puzzle de plus en plus déconcertant. Comment en moins de quatre heures leurs petites vies rangées étaient-elles passées d’un cambriolage, à un rapt d’enfant, pour en arriver à un enlèvement dans un aéroport et enfin une course-poursuite avec un jet privé, le tout sur fond de vol d’un mystérieux objet ? Et où se trouvait Gérard, le père d’Héloïse ? Même le personnel de son hôtel à Madère, joint par Héloïse, n’en avait aucune idée. La dernière fois que le concierge l’avait aperçu, il montait dans une voiture pour déposer son épouse à l’aéroport. Depuis, ni lui ni le véhicule n’avaient refait surface.

Lassée de tourner et retourner les mêmes questions dans sa tête, Julianna avait fini par allumer la radio en s’engageant sur la route de Tulle. Volume à fond, aucune des voix alarmantes entre ses deux oreilles n’arrivaient à crier assez fort pour couvrir la musique. Comme d’habitude courroucée par cette manie de Julianna de se réfugier dans la musique dès qu’un problème survenait, Héloïse s’était finalement laissée happer par le rythme. Et ce fut en chantant à tue-tête Angel des Corrs que les deux amies avaient doublé la préfecture corrézienne.

L’arrivée dans le couloir rhodanien eut raison de la résistance d’Héloïse. Lessivée, elle dormait profondément quand Julianna contourna la capitale des Gaules pour amorcer la montée vers leur destination alpine. Cette dernière partie du trajet fut la plus pénible pour la jeune conductrice, peu habituée à conduire en montagnes. Les lacets de la route lui parurent interminables après les sept cents kilomètres d’asphalte déjà avalés. À chaque virage serré, Julianna retenait du coude une Héloïse que rien ne semblait pouvoir arracher aux bras de Morphée. Le passage de quelques cols encore enneigés n’arrangeait rien à l’affaire. Deux ou trois fois, la jeune conductrice serra les fesses en longeant des à-pics vertigineux à moins de quarante centimètres de ses roues.

Enfin, juste avant sept heures, leur monospace déboucha sur la large vallée d’altitude qui abritait Sainte Soline. L’arrivée dans cet immense espace dégagé et à peine éclairé par les premières lueurs de l’aube était grandiose. Nichée entre deux hautes barres montagneuses aux sommets couverts de neige, la vallée devait avoisiner les deux kilomètres de large pour une vingtaine de long. À perte de vue, un épais manteau d’herbes grasses tapissait le terrain quasiment plat, avant de remonter les pentes rocheuses pour disparaître sous les rideaux de sapins.

La route filait toute droite au milieu de ce paysage jusqu’à la petite ville de Sainte Soline. Sainte Soline était d’ailleurs plus un gros bourg qu’une petite ville. Une centaine d’habitations s’enroulaient autour de la place de l’église. Des lumières filtraient sous les volets des familles les plus matinales, mais pas un chat dans les rues. L’éclairage public faiblard et les enseignes éteintes rendaient lugubre la route principale qui traversait le village de part en part.

Au gré des panneaux indicateurs, le monospace slaloma entre les maisons en bois typiquement savoyardes. Le véhicule franchit un vieux pont de pierres enjambant un torrent, et atteignit une petite zone industrielle. Julianna se gara sur le parking d’un vendeur de meubles. Le magasin, fermé en cette heure très matinale, était le dernier de la zone commerciale.

— Nous y sommes, bâilla Julianna en réveillant Héloïse. L’aérodrome se situe juste derrière ce bâtiment. On voit des manches à air.

Les yeux d’Héloïse papillonnèrent face à la lumière crue de l’aube. Bâillant à s’en décrocher la mâchoire, la jeune fille tournait la tête en tous sens pour identifier l’endroit où elle avait atterri.

— Oh, alors c’est ça la Haute-Savoie ? Mais c’est tout plat ! J’imaginais plutôt de la neige partout, des virages super serrés, des falaises et des montagnes bien plus hautes…. Quoi ? C’est quoi ce regard de serial killer ?

— Non rien…, grinça Julianna en se promettant d’offrir à Hélo une vue panoramique sur le vide lors du trajet retour. En résumé, tu pensais que les habitants de Sainte Soline faisaient atterrir des avions sur des pentes à soixante pour cent ? Sur le ventre, façon toboggan ou manchot empereur ?

— Rho ça va ! Ne sois pas cynique ! Bon, on y va ?

Sans attendre de réponse, Héloïse renfila son manteau qui lui avait servi de couverture et s’apprêta à sortir.

— Un petit plan d’attaque de derrière les fagots ne serait pas du luxe, non ? suggéra Julianna l’air de rien. Que faisons-nous si les ravisseurs de ta famille sont là ?

— Ce serait génial ! jubila Héloïse en sautillant sur son siège. Nous n’aurions plus qu’à appeler la gendarmerie, et, hop, famille libérée.

— “Et hop, famille libérée ! ” Ces mecs sont armés, Hélo ! J’aimerais éviter de me retrouver nez à nez avec eux. Il va falloir trouver mieux qu’un banal “Excusez-moi. Vous n’auriez pas vu passer un jet privé avec dedans des méchants, des revolvers et des gens saucissonnés, s’il vous plaît ?”.

Héloïse frissonna à l’évocation du sort de sa mère et de son frère. Julianna y était allée un peu fort, mais l’image avait eu le mérite de doucher l’emballement suicidaire d’Hélo.

— Alors, ton plan ? abdiqua cette dernière après quelques secondes de réflexion.

— Le vide intersidéral, soupira une Julianna dépitée. En attendant qu’une idée germe, profitons du calme qui règne dans le village pour reconnaître discrètement les lieux.

Un froid sec et mordant accueillit les jeunes femmes à leur descente de voiture. Le silence aussi. Si bien que le claquement de la portière d’Héloïse résonna dans toute la vallée.

— J’avais dit quoi sur la discrétion, Hélo ? Tu repousses dou-ce-ment la porte.

— Gna gna gna… Madame Je-fais-tout-mieux-que…

DONG !

Julianna vieillit de dix ans en un instant. Son cœur rata un battement quand elle sursauta au son des cloches de l’église annonçant sept heures.

— Ah, excellent, explosa de rire Héloïse. Tu as fait un de ces bonds ! Tu veux changer de pantalon ?

— Oh eh, ça va ! Je n’ai pas dormi, MOI ! J’ai le droit d’être un brin nerveuse… voire irritable. Il se pourrait même que je t’étrangle si tu me cherches.

— Ouh, on est ronchon quand on n’a pas pris son café du matin.

— J’en ai pris deux dans les stations services cette nuit, corrigea Julianna en contournant le magasin de meubles. Ils étaient infects.

— Tu ne m’en as pas pris un ? pleurnicha son amie en lui emboîtant le pas. Égoïste !

— Vengeance. Tu as bavé sur mes sièges.

Les deux lycéennes savaient pertinemment que leurs chamailleries n’avaient d’autre but que d’évacuer leur stress. Et ça marchait plutôt bien ! Mais l’approche du coin du mur mit fin à leurs bavardages.

Julianna se plaqua contre la paroi en tôle du magasin. Elle était glaciale. Réveil instantané garanti. La jeune femme se pencha légèrement et risqua un coup d’œil. Héloïse, plus grande que son amie, posa sa tête sur celle de Julianna.

— Je ne te dérange pas ? maugréa Yanna.

— Tais-toi et observe.

Face aux jeunes femmes, s’étendait la zone la plus plate de la vallée. Un véritable billard. Le vaste espace était découpé en trois : une très large piste en herbe dont on devinait les contours aux positions des chambres à air, une piste en asphalte toute fine mais démesurément longue, et, à proximité de la route principale de Sainte Soline, un bâtiment rectangulaire surmonté d’une minuscule tour de contrôle. Trois hangars en tôle prolongeaient le bâtiment d’accueil. L’ensemble était ceinturé d’une haute clôture grillagée couronnée de fils barbelés. Une lourde barrière d’acier montée sur rail barrait l’accès depuis la route. D’après ce que Julianna distinguait sur le panneau d’entrée, l’aérodrome de Sainte Soline était dévolu aux vols de loisir, mais il disposait aussi d’une piste en dur pour les évacuations sanitaires.

— C’est fermé, constata Héloïse.

— Tu m’étonnes. Les pauvres choux ont fait des heures supplémentaires cette nuit pour accueillir le jet. Ils font dodo.

— Qu’est-ce qu’on fait ?

— On escalade le portail.

— Pourquoi pas la clôture. Elle est plus proche.

— Tu veux y laisser ton fond de culotte ? Vas-y, je te regarde. Les photos feront sensation sur le web.

Les deux amies remontèrent en voiture. Elles auraient pu y aller à pied, mais mieux valait avoir un véhicule à proximité pour assurer leur fuite. Le Chrysler avança au pas sur la route principale. Julianna fit un premier passage pour s’assurer que la voie était libre. Elle opéra ensuite un demi-tour pour revenir se garer en marche arrière contre le portail. Les jeunes filles sortirent de la voiture, et repoussèrent en douceur les portières pour ne pas faire de bruit. Julianna ouvrit la porte coulissante arrière de son monospace, prit appui sur la marche et se hissa sur le toit du véhicule. Héloïse imita son amie. Le perchoir des jeunes femmes était à la même hauteur que la barrière. Encore une enjambée et les deux amies se laissèrent glisser de l’autre côté du portail. Héloïse et Julianna marchèrent vers la tour aussi vite que possible pour ne pas être vues du voisinage. Hélo poussa la porte d’entrée. Peine perdue. Verrouillée.

— Fais ch…

Grrrr

— C’est ton ventre ? espéra Julianna.

Grrrr

— Punaise, un chien ! paniqua Héloïse.

Un berger malinois surgit de derrière une poubelle. Ses crocs brillaient comme des couteaux. La colère hérissait les poils sur son dos. Il se courba en avant, prêt à bondir sur les intruses.

No problem, réagit Julianna en se plaçant devant son amie tétanisée.

La lycéenne plongea lentement sa main dans la poche de sa veste et en ressortit un os à mâcher de son fidèle compagnon à quatre pattes.

— Anatole abandonne toujours ses friandises au milieu de la balade. J’en ai plein les poches.

Yanna s’accroupit et montra le nonos au gardien poilu.

— Regarde, mon cœur, dit-elle doucement. Nous avons un cadeau pour toi. Je le pose là, devant toi. Allez, vas-y ! Prends-le ! Il est plus goûteux que nos mollets.

Julianna recula de quelques mètres et s’assit sur les marches de la tour de contrôle. Elle tira sur la manche d’Héloïse qui vint se blottir derrière elle.

Le malinois ne les quittait pas des yeux.

— Il va nous bouffer, trembla Héloïse.

Le chien, immobile, fixait toujours les intruses en grognant.

— Laisse-le se calmer et s’habituer à nous.

Le face-à-face se poursuivit quelques minutes. Les yeux dans les yeux, comme dans les westerns.

Il ne manque plus que les buissons qui roulent et un solo d’harmonica, songea Julianna.

Le gardien poilu ne cillait pas. Sa truffe, elle, se mit à frétiller. Elle se tordait vers l’os à mâcher. De plus en plus de bave coulait entre les mâchoires serrées du molosse. Enfin, le malinois détourna le regard et se rua sur la friandise. Tout content, il fit sauter son cadeau devant les adolescentes et vint réclamer des câlins.

— Mars, lut Julianna sur le médaillon pendouillant au collier du malinois roulé à ses pieds. Enchantée de faire ta connaissance, cher Mars. Bon appétit. Ne fais attention à nous. Nous faisons juste un petit tour des environs.

Prudemment, Héloïse et Julianna se levèrent. Devant l’indifférence du malinois, elles poussèrent l’audace jusqu’à tenter d’ouvrir chaque fenêtre du rez-de-chaussée du bâtiment d’accueil. En vain. Malgré le reflet, Julianna distingua des registres sur un bureau, malheureusement trop loin pour en lire la moindre ligne.

Yanna consulta sa montre. Presque 7h30. Elles avaient encore un peu de temps. D’un coup de coude, Julianna désigna à Héloïse les hangars. Les imposantes portes étaient verrouillées par des chaînes cadenassées. À l’arrière, les jeunes femmes découvrir trois petites portes percées de hublots. Une pour chaque hangar. Le premier entrepôt était rempli du sol au plafond de matériel de mécanique et d’entretien des pistes. Dans le deuxième, s’alignaient quatre planeurs et plusieurs deltaplanes. Un vieux biplan bichonné avec amour par son propriétaire occupait le troisième hangar. À sa droite, un grand espace vide.

— Le jet n’est pas dans sa niche, conclut Julianna.

— Tu crois que les BCNI parquent leur avion ici ?

— Probable. Regarde la place qui reste. C’est assez vaste pour un jet de 20 mètres par 20.

— Mais il n’est pas là.

Héloïse était désespérée. Leurs espoirs de coller aux basques des BCNI venaient de partir en fumée. Pire, leurs autres voies d’investigations se trouvaient à 700 kilomètres de là, en sens inverse. Julianna était épuisée. Elle ne se voyait pas refaire le trajet retour maintenant. En tout cas, pas sans les envoyer dans le décor ou au fond d’un précipice.

— Hélo, il faut qu’on choisisse. Soit nous retournons à Bordeaux mettre la main sur ce Pougnard, le chef de la sécurité. Soit nous nous donnons 24 heures ici pour voir si nous retrouvons les BCNI.

— Bordeaux est notre meilleure option.

— C’est à double tranchant. Certes, nous avons l’adresse de Pougnard, mais, problème numéro 1, il a sûrement mis les voiles. Problème numéro 2, la gendarmerie est sur ses talons. S’ils nous tombent dessus en le cherchant lui, nous ne pourrons plus nous en dépêtrer. Problème numéro 3, 700 kilomètres c’est 7 heures de trajet perdues.

— Tu es en train de me dire que notre meilleure option est de rester à Sainte Soline. C’est bien ça ?

— Les BCNI nous ont laissé jusqu’à dimanche minuit. Si nous sacrifions 24h ici et repartons samedi matin pour Bordeaux ou directement chez toi, il nous restera plus de 36 heures pour explorer de nouvelles pistes. C’est jouable, non ?

— Ok, va pour Sainte Soline. Quel est le programme ?

– 17 –


— À qui envoies-tu un SMS ? demanda Héloïse, suspicieuse.

— Mes équipes, répondit Julianna en tapotant sur son BlackBerry. Je les préviens de ne pas m’attendre pour la tournée. Je les rejoindrai en cours de route. Ce sont mes salariés les plus expérimentés. Ils n’ont pas besoin de moi pour savoir quoi faire.

— Tu ne leur as rien dit, j’espère ?

— Non, ne t’inquiète pas. Tiens, d’ailleurs. Ça fait un moment que je ne t’ai pas répété que c’est une mauvaise idée. Nous devons prévenir les autorités ou au moins un adulte.

— Tu es majeure, toi.

— Depuis un mois !

— Ne joue pas sur les mots. Tu es émancipée depuis deux ans.

— Ça ne fait pas de moi une experte en prise d’otages. La police et la gendarmerie ont des unités spécialisées pour ça.

— C’est ma famille.

— Je sais.

— Non, tu ne peux pas comprendre.

Julianna tiqua. Le coup était violent.

— Pardon ! se reprit immédiatement Héloïse. Pardon, pardon ! Je suis désolée. C’est toute cette histoire. Ça me dépasse. Je n’aurais pas dû dire ça.

— Comment veux-tu que je t’en veuille ? répondit Julianna avec un maigre sourire. Je t’adore. Tu le sais bien. Et ce merdier dépasserait qui que ce soit de normalement constitué.

Julianna se tourna vers la fenêtre, les yeux dans le vague. Héloïse s’en voulait. Elle avait balancé un uppercut pile là où ça faisait mal.

Les périples à travers le Monde de Julianna et ses parents avaient pris fin tragiquement sur une départementale des Deux-Sèvres, entre Melle et Niort. Le jeudi précédent le Noël des huit ans de Julianna, Ludmilla, chanteuse lyrique, et Dmitri Dialolovsky, son instrumentiste, donnaient un concert à l’Abbaye de Celles-sur-Belle. Julianna n’avait pas voulu les accompagner, préférant rester jouer à la maison avec Anatole (ou retourner la maison à la cherche de ses cadeaux de Noël, selon la version officieuse). Sur le chemin du retour, un jeune chauffard, au volant d’une puissante cylindrée et à moitié inconscient sous l’effet de l’alcool, avait percuté de plein fouet la voiture des parents de Julianna. Il n’avait même pas freiné. Lui s’en était sorti à peine amoché. Ludmilla et Dmitri, eux, avaient été tués sur le coup. Du moins, Julianna l’espérait-elle, car la voiture s’était instantanément embrasée, et elle ne voulait pas imaginer l’abominable. La petite fille avait compris qu’il s’était passé le pire dès que les gyros bleus s’étaient garés devant sa maison.

— Et voilà, mes belles ! annonça la tenancière du café en rompant un silence lourd de souvenirs.

— Merci, répondirent Héloïse et Julianna à l’unisson.

La femme venait de poser devant elles un petit-déjeuner gargantuesque.

— S’il vous plaît, la rappela Julianna. Sauriez-vous s’il y a une chambre à louer dans le village ?

La cinquantenaire, aussi chaleureuse et réconfortante que ses bons petits plats, réfléchit un instant.

— Vous n’avez pas de chance, mes belles. Il n‘y a rien en ville. L’hôtel fait sa fermeture annuelle après la saison de ski.

— Jocelyne, intervient son mari en pleine conversation avec un habitué accoudé au bar devant son petit noir du matin. Il y a le chalet des parigots. Il doit être libre. Adressez-vous à la Mairie. C’est la secrétaire qui gère les locations saisonnières.

Héloïse et Julianna remercièrent leurs hôtes, engloutirent en vitesse leur repas, et filèrent à la Mairie dès l’ouverture. Vingt minutes et un passage express à la supérette plus tard, les deux amies se garaient devant leur location.

Situé au bout d’une minuscule route au bitume malmené par les hivers, le petit chalet savoyard était accroché à mi-pente sur la montagne. Un épais rideau de sapins le dissimulait aux regards indiscrets. La large clairière qui l’entourait plut tout de suite à Julianna. Si quelqu’un de mal intentionné s’avisait d’approcher, il devrait franchir une trentaine de mètres à découvert. De quoi offrir à Julianna et Héloïse de précieuses secondes d’avance pour réagir.

L’emplacement possédait un second intérêt tout aussi stratégique. Une courte marche vers le sud menait à un promontoire rocheux dominant la ville et son aérodrome. Tout avion décollant ou se posant était obligé de passer devant ce belvédère.

— Nous allons faire le guet à tour de rôle, décida Julianna en sortant de leur emballage les talkies-walkies jouets achetés à la supérette. Je prends le premier quart. Toi, tu veilles sur le chalet et tu te reposes.

— Tu ne veux pas dormir un peu plutôt ? s’enquit Héloïse. Tu sors d’une nuit blanche.

— T’inquiète. Histoire d’habitude.

Julianna fourra le talkie dans sa poche, remonta le col de sa veste et tourna les talons, direction le belvédère. Les horaires décalés et les heures de sommeil en moins, elle connaissait. Le monde du spectacle avait ses règles et ses contraintes. On dormait le matin. On montait scène et décors à partir de 10h. On faisait les balances et répétait l’après-midi. On était en représentation jusque tard le soir. Et on s’occupait du matériel encore bien après minuit. Puis on recommençait le lendemain, parfois après de longues heures de route. Ce rythme ne convenait pas à tout le monde. Nombreux étaient ceux qui s’y usaient la santé et la vie de famille. Qu’importait pour Julianna. Elle était pour ainsi dire née dans les loges d’un opéra (deux heures et quart après le tombé de rideau). La vie d’artiste était dans son ADN. Ses horaires de cinglés aussi.

Le belvédère offrait une vue panoramique sur toute la vallée. Le soleil était haut maintenant. Les ombres des nuages caressaient les maisons avant de filer à toute vitesse vers le nord. Le paysage était superbe, mais le vent glacial. Les plus beaux jours de printemps n’étaient pas encore arrivés jusqu’ici.

Julianna enfila ses gants tout neufs, puis s’assit au pied d’un jeune sapin pris en tenaille entre deux rochers. À moins de la chercher expressément, personne ne pouvait la distinguer d’en bas. La jeune femme regarda sa montre. Neuf heures moins dix. Elle soupira en se calant contre le granit, enfouit son nez dans son étole, puis observa.

Tôt le matin, Julianna et Héloïse avaient croisé les habitants de Sainte Soline qui partaient travailler à une trentaine de kilomètres de là, de l’autre côté de la frontière suisse. À presque neuf heures, quelques retardataires fonçaient à travers la vallée sans se soucier des panneaux de limitation. L’activité du village était plutôt en berne à cette époque de l’année. La saison de ski était finie, et celle des treks en montagne attendait l’été. Les magasins n’accueillaient que les habitués. Ce qui n’empêchait pas des affaires florissantes. La zone commerciale drainait les habitants des autres vallées. La boucherie, la boulangerie et la supérette faisaient le plein. D’autres commerces tiraient aussi leur épingle du jeu. Ça défilait chez le vendeur de meubles et son voisin, un surplus militaire. Enfin, plus original, une petite file de tracteurs bouchonnait devant le garage automobile. Les agriculteurs préparaient la belle saison. Une révision du matériel s’imposait.

Surplombant l’ensemble, à peu près en face du chalet, un groupe de bâtiments s’organisait en carré autour d’une petite chapelle. C’était le couvent de Sainte Soline. Celui qui avait donné son nom au village autour du XIIIème siècle. Une dizaine de moniales occupaient encore les lieux. Elles vivaient de prières, de l’accueil de retraites spirituelles, et de la vente d’une délicieuse mais volcanique eau de vie à base de plantes des alpages. Julianna avait appris tout ceci dans une brochure à la Mairie.

Du côté de l’aérodrome, ce fut le calme plat jusqu’à dix heures. Un peu avant que l’église ne sonne, un pickup Hilux rutilant se gara devant le portail. Un homme, dans la soixantaine, en descendit pour ouvrir. Mars, le fidèle gardien poilu, l’accueillit bruyamment, mais se fit rabrouer sèchement.

Un mec qui n’aime pas les chiens n’est qu’une sous-merde, marmonna Julianna à qui Anatole manquait beaucoup.

Mars partit bouder dans son coin, tandis que son pseudo-maître déverrouillait la tour de contrôle. Il en ressortit quelques minutes plus tard, habillé d’une cotte de travail. Un trousseau de clés en main, l’homme entreprit d’ouvrir tous les hangars et de sortir le matériel pour la journée. Vendredi devait être le jour de l’école de vol à voile. L’homme aligna sur la pelouse tous les planeurs avant de les inspecter minutieusement. Puis ce fut le tour du beau biplan. Celui-là, il ne le sortait que pour épater la galerie. Il le tira avec un quad jusqu’à l’entrée de l’aérodrome. Là, personne ne pouvait le louper depuis la route ou la zone commerciale. Un dernier coup de peau de chamois sur l’hélice et l’homme retourna bricoler dans le premier hangar.

Le reste de la matinée passa calmement. Deux élèves vinrent prendre leurs cours de pilotage au côté d’une instructrice à la poigne d’acier. Julianna n’aperçut pas ce qui avait cloché en vol, toujours est-il que le second apprenti encaissa une avoinée force dix en descendant de l’appareil. Penaud, il traîna ses guêtres jusqu’à son vélo et repartit vers le village la tête basse.

Au même moment, un moteur rompit la quiétude de la vallée. Pleine d’espoir, Julianna tendit le cou hors de sa cachette. Un point noir se profilait au-dessus de la paroi montagneuse. Julianna plissa les yeux. Blanc en bas, bleu en haut.

C’est bon, ça, se félicita la jeune femme.

L’avion entama sa phase d’approche. Bien en ligne. Plus bas. Encore un peu plus bas. Il passa devant Julianna à environ trente mètres du sol.

Mince !

L’avion n’avait rien d’un jet privé grand luxe. C’était un frêle bimoteur de tourisme. Balloté par les vents roulant dans le fond de la vallée, l’aéronef toucha la piste d’asphalte un peu en crabe. Il cahota au pas jusqu’au premier hangar et stoppa devant la pompe à essence. Le préposé à l’aérodrome sortit en courant de la tour pour lui faire le plein. Pendant que les chiffres défilaient sur la pompe à une vitesse vertigineuse, la conversation des deux hommes s’enflamma à grand renfort de gestes en direction du ciel. L’azur et ses quelques moutons blancs du début de matinée avaient cédé la place à un plafond bas virant sur l’anthracite. La météo savoyarde ne dérogeait pas à la règle : le temps changeait très vite en montagne. Dès le départ du bimoteur, l’employé de l’aérodrome et l’instructrice de vol rangèrent rapidement les planeurs et le biplan. À peine eurent-ils fermé les hangars, que les premiers flocons tombèrent sur le nez de Julianna. Cinq minutes plus tard, les deux protagonistes désertèrent l’aérodrome, laissant Mars assurer la surveillance.

– 18 –

 

— J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle, lança Julianna en poussant la porte du chalet. La bonne : youpi, il neige ! La mauvaise : mince, il neige ! C’est mort pour la surveillance. L’aérodrome vient de fermer.

Frigorifiée, elle abandonna ses baskets trempées sur le paillasson et suspendit sa veste au vieux porte-manteau bancal.

— Il y a déjà dix bons centimètres d’épaisseur. Et dire que chez nous, il tombe maximum quatre flocons tous les cinq ans, ajouta-t-elle en s’enroulant dans un plaid avant de se blottir sur le canapé, face à la cheminée où ronflait un feu revigorant.

Assise à ses côtés, Héloïse esquissa un sourire. Elle avait repris des couleurs et semblait plus sereine. S’être adonnée à sa passion pour la cuisine n’y était sûrement pas étranger. L’odeur du velouté poireau-pomme de terre mijotant sur la cuisinière à bois fit gronder le ventre affamé de Julianna.

— J’ai une faim de loup, claironna-t-elle en se relevant.

— Oh pitié, ne parle pas d’animaux, gémit Héloïse en se dirigeant vers la cuisine. Regarde autour de nous. Quel que soit l’endroit où on pose le regard, il y a de la fausse fourrure partout. Même dans la salle de bain !

Effectivement, force était de constater que les propriétaires du chalet, des Parisiens en mal de vie au grand air, avaient une vision très personnelle de la décoration montagnarde. Dans le coin cuisine, une peau d’ours blanc 100% polyester servait de tapis sous une table de ferme blanche vieillie prématurément à coups de chaîne de vélo. Suspendus un peu partout aux poutres, des ustensiles d’un autre âge tentaient d’assommer quiconque passait naïvement à leur portée. Dans les chambres, les lits faisaient face à une série de faux trophées de chasse. Certains en carton de couleurs pastel ou dorées, et d’autres en peluches plus ou moins ressemblantes. Tous fixaient de leur strabisme vitreux l’endroit où Julianna avait espéré trouver le sommeil. Mais la jeune fille savait d’avance que si elle parvenait à fermer un œil, ses cauchemars seraient peuplés de ces désagréables compagnons de chambrée. Enfin, summum du chic, un raton laveur passé sous un rouleau-compresseur végétait devant la douche de la salle de bain au carrelage vert anis, limite fluo.

— Mouais, moins trente points pour la sobriété et le bon goût, confirma Julianna. En plus, je suis sûre que les propriétaires sont très fiers de leur clin d’œil macabre.

— Lequel ? questionna Héloïse en leur servant deux grands bols de soupe.

— Un raton laveur dans une salle de bain.

— Oh quelle horreur ! Je n’avais pas fait le lien !

Les deux amies mangèrent en silence pendant un moment. Une fois son bol vide, et ses orteils totalement dégelés, Julianna fit à Héloïse le récit de ses observations des dernières heures depuis le belvédère.

— Il y a peu de trafic autour de cet aérodrome. Rien de bien passionnant. Côté personnel, une instructrice de vol, le gardien et son toutou que tu connais déjà.

— Une trace du jet ?

— Aucune. En revanche, le mec de l’aéroport a fait un ménage méticuleux de la zone vide du troisième hangar. Il a aussi sorti des housses de pressing de sa voiture et les a rangées dans les vestiaires de ce même hangar. On ne porte pas ses cottes de travail sales au pressing. Je pencherais plutôt pour des uniformes ou un truc du genre. Bref, je ne sais pas ce qui est habituellement entreposé ici, mais il en prend grand soin.

— Quelque chose d’assez précieux pour être un jet privé, par exemple ? avança Héloïse qui reprenait espoir.

— Vu le contexte, c’est la théorie la plus plausible, acquiesça Julianna avec un sourire entendu. Encore faut-il le vérifier… et trouver le nom du propriétaire de ce foutu jet !

La jeune femme laissa s’installer un petit silence, puis demanda à brûle pourpoint :

— Ça te dit de faire un cambriolage ?

— Tu as les neurones congelés, ma parole, s’écria Héloïse piquée au vif. On a assez de problèmes comme ça sans en plus se retrouver en prison ! Et encore, ça c’est le scénario le plus optimiste. Si le gardien nous choppe, tu peux être sûre qu’il va nous livrer en pâture aux BCNI ! Non, c’est définitivement exclu ! Un cambriolage ? Non mais je te jure !

— Et si je te dis que l’aérodrome est fermé jusqu’à demain matin ? Il te reste bien un bout de filet mignon pour Mars, non ? avança innocemment Julianna.

Hélo resta sans voix. Sa bouche s’ouvrait par moment, mais aucun son n’en sortait. Yanna pouvait lire dans ses yeux l’intense débat intérieur auquel se livrait son amie. Personne ne prononça un seul mot pendant le reste du repas. Julianna n’osait pas interrompre le cours des pensées d’Héloïse, qui, elle, s’ingéniait à trouver des arguments pour boycotter les projets de son amie.

≡≡≡≡≡≡

Le regard perdu dans les flammes qui finissaient de dévorer une bûche gigantesque, Julianna mâchonnait avec acharnement la gomme de son crayon de bois. Le carnet, posé devant elle sur la table basse en verre aux angles perfides, était couvert de notes griffonnées à la va-vite. De ce fouillis de gribouillis cabalistiques émergeait un mot entouré quatre fois : AÉRODROME. Les flèches et les numéros, qui constellaient la page, tentaient de suivre le cours des réflexions de la jeune fille.

De nombreux plans d’effraction se bousculaient dans la tête de Julianna, mais aucun ne lui paraissait satisfaisant. Peut-être parce qu’ils finissaient tous immanquablement par la case prison ! À moins peut-être… La jeune fille se remit à griffonner frénétiquement sur la page surchargée.

— Tu essaies de me tuer, avoue ! s’écria Julianna en faisant un bon.

Trop concentrée sur son carnet, elle n’avait pas vu Héloïse s’asseoir brusquement à ses côtés. L’éponge à vaisselle encore dégoulinante à la main, son amie fixait à son tour la cheminée. D’un coup d’œil à l’évier de la cuisine, Julianna évalua qu’Hélo avait pris sa décision entre le nettoyage d’une louche et le récurage du plat à gratin.

— Si, commença Héloïse toujours hypnotisée par les flammes, et je dis bien SI j’étais d’accord pour enfreindre un certain nombre lois, quel serait ton plan ?

Stupéfaite par le revirement de sa si-respectueuse-des-règles amie, Julianna resta un instant interdite.

— Alors ? la pressa Hélo en désignant le carnet d’un geste du menton.

— Hein ? Euh oui, se reprit Julianna en replongeant dans ses notes. Nous avons deux objectifs. Le premier, trouver où les BCNI ont emmené ton frère et ta mère. Si nous n’y arrivons pas, notre second objectif sera d’identifier le propriétaire du jet, qui doit être le donneur d’ordres des enlèvements. L’idéal étant de remplir ces deux missions. Comme ça, dès que ta famille sera en lieu sûr, nous balancerons les noms des BCNI aux flics.

— Tu parles comme un général en campagne, releva Héloïse.

— Et tu n’as encore rien vu. Pour parvenir à nos fins, nous avons deux cibles. Cible numéro un, le hangar et plus particulièrement les vestiaires. Je suis sûre qu’ils appartiennent aux pilotes du jet. Cible numéro deux, la tour de contrôle. Nous trouverons sûrement quelque chose en fouillant dans les dossiers.

— Comment entrerons-nous ?

— C’est là que ça coince. Il va falloir péter des vitres. Je ne vois que cette solution. Hors de question de nous mesurer à l’employé. Trop baraqué. Tu l’aurais vu en train de bricoler ! Il a retourné un moteur d’avion à mains nues. Pouf, comme une crêpe. Non, c’est trop risqué. Ce gars nous mettrait KO en une torgnole.

— Et le chien ? Il est sympa, mais c’est un gardien. Mars n’appréciera pas que nous cassions quelque chose.

— Si nous l’attachons, il va aboyer et alerter toute la vallée. On n’a rien non plus pour l’enfermer. Seule solution, l’amadouer. Il me reste des friandises d’Anatole.

— J’ai gardé la moitié du filet mignon. Ça devrait occuper la boule de poils un moment.

— On part là-dessus ? Ok. Reposons-nous cet après-midi. La nuit va être longue.

Julianna se leva, imitée par Héloïse qui retourna à sa vaisselle. En montant les escaliers jusqu’à sa chambre, Julianna regarda sa montre. Treize heures vingt-quatre. Elle soupira. Moins de cinquante-neuf heures avant la fin de l’ultimatum des BCNI.

– 19 –

 

Nous avons vérifié, lieutenant. Aucune enquête concernant un Frédéric Pougnard n’a été ouverte. Ni administrative, ni judiciaire. Pas même une main courante. Aucune trace non plus du rapport que vous avez remis à la gendarmerie des transports aériens hier soir. J’attends confirmation d’une source, mais tout porte à croire que l’affaire ait été glissée sous le tapis. Quelqu’un a bloqué la procédure. Vos informations ne sont jamais sorties de l’aéroport.

— C’est ce que je craignais. Quand j’ai interrogé les mecs de la GTA ce matin, personne n’a su me répondre sur les suites données aux évènements.

Il y a un loup quelque part. Puisque la sécurité aéroportuaire a été compromise, nous vous autorisons exceptionnellement à investiguer sur le sol national. En cas de problème, la hiérarchie fera valoir ça comme une mission connexe à Sentinelle. Soyez discret. Cherchez, trouvez l’information et faites remonter. Pas d’action sans notre accord.

— C’est compris. J’arrive au domicile de Pougnard. Je vous tiens au courant.

Cyril coupa la conversation. Le quartier résidentiel ressemblait à tous ses homologues sortis de terre dans les années soixante-dix. Des pavillons cubiques à deux niveaux, avec garage au rez-de-chaussée et escalier extérieur montant à la porte d’entrée. Chaque parcelle était séparée des autres par d’épaisses haies de tuyas taillées au cordeau. Quelques nains de jardin et autres lions en terre cuite dépérissaient dans les jardins en rêvant d’être un jour à la mode.

La voiture de Cyril descendit lentement la rue. Le domicile du chef de la sécurité se situait pile au milieu. Hors de question de stationner devant. Trop voyant. Même pour un militaire en civil. L’endroit était principalement peuplé de retraités. Un inconnu fouinant autour d’une maison n’aurait pas échappé à l’œil de lynx des voisins en plein championnat de tondeuses à gazon (Raymond, casaque verte et casquette Festina, tenait la dragée haute à Julien, champion en titre).

Cyril enclencha la seconde pour aller se garer quelques rues plus loin. Le lieutenant commença son inspection par l’allée piétonne donnant sur le jardin arrière de la maison. Malgré sa haute taille, le militaire ne distinguait que le toit de l’habitation. Cyril avisa une armoire électrique à sa droite. Coup d’œil circulaire. Personne en visuel. D’un bond, il sauta sur le bloc de plastique. La vue était meilleure, mais ce n’était pas depuis ce perchoir qu’il collecterait des informations. Par chance, comme ses voisins, Frédéric Pougnard avait la main verte. Une minuscule cabane de jardin en bois s’appuyait contre le grillage à un petit mètre de Cyril. Manquant d’y laisser son fond de pantalon, le militaire enjamba la clôture et atterrit sur la remise qui vacilla sous son poids. La porte en bois s’ouvrit sous l’impact. Heureusement, le craquement des planches vermoulues se perdit dans les vrombissements furieux de l’autoporteuse de Julien, bien décidé à en remontrer à ce jeunot de Raymond. Un dernier bond et le jeune soldat était sur la pelouse. Immédiatement, il se dissimula entre la haie et la cabane, puis mit un genou à terre. Réflexe reptilien d’une manœuvre mille fois répétée. De sa cache, il prit quelques instants pour observer les lieux. Cyril en profita pour enfiler des gants en vinyle. Semer des empreintes partout aurait fait mauvais genre.

Les volets de la maison étaient ouverts. Aucune lumière et aucun bruit ne filtraient de l’intérieur. Pas d’ombres aux fenêtres.

Cyril tendit le cou. La voie était libre. Julien et Raymond, qui entamaient la dernière ligne droite, avaient autre chose à faire que s’occuper que ce qui se passait chez Pougnard. À pas comptés, le lieutenant fit le tour de l’habitation. Mince ! Impossible de tester la porte d’entrée à l’étage ou celle du garage sans être vu du voisinage. Et pas d’autres accès au rez-de-chaussée.

Cyril fit la moue. Comment entrer ?

À moins que…

Le soldat avisa la malheureuse cabane de jardin à demi ouverte. Quelque chose brillait au fond. Il s’approcha. Un coup d’épaule acheva les gonds. Bingo ! Une échelle trois pans en aluminium.

Cyril fourragea dans les tiroirs de l’établi, tassa dans la poche de son jean un marteau enveloppé d’un gros chiffon et saisit l’échelle à bras le corps. Coup d’œil à droite, coup d’œil à gauche. Toujours personne en vue. Aussi discrètement que possible avec une échelle qui claque à chaque pas, le militaire s’approcha de la fenêtre de l’étage la moins visible depuis la rue. Nouvel arrêt. Toujours aucun bruit dans l’habitation. Cyril posa l’échelle sur la façade, fit coulisser le deuxième pan jusqu’au rebord de la fenêtre et grimpa doucement.

Arrivé en haut, le jeune lieutenant risqua un coup d’œil à travers la vitre. La cuisine. Pas âme qui vive. Le marteau emmitouflé dans son chiffon eut du mal à venir à bout du double vitrage. Cyril glissa sa main protégée par le tissu à travers l’ouverture et fit jouer la poignée. Avec mille précautions, le soldat poussa le battant. Il s’attendait à ce qu’un hurlement strident ameute le quartier… mais rien.

Pas de système d’alarme ? Et ça se dit professionnel de la sécurité. Bonjour la négligence, songea Cyril en refermant la fenêtre derrière lui.

La main droite sur son arme de service accrochée à sa ceinture, le militaire inspecta l’habitation. La cuisine n’avait pas beaucoup bougé depuis les années soixante-dix. Le salon était plutôt grand. Le mobilier pas de la première jeunesse mais bien entretenu. Aucun cadre. Pas de photos. Deux ou trois babioles sur une étagère. Rien qui indique une présence féminine. Encore moins d’enfants. Une maison de vieux célibataire trop pris par son travail pour fonder une famille.

La chambre d’amis avait été reconvertie en bureau. Devant le bazar monumental qui y régnait, Cyril ne put conclure entre une fouille en règle ou un maître des lieux pathologiquement désordonné.

La porte suivante donnait sur la chambre de Pougnard. Un seul oreiller à la tête d’un des côtés du grand lit. Un célibataire, ça se confirmait. Rien que de très banal.

En revanche, l’autre moitié du lit était en état de siège. Une tornade aurait fait moins de dégâts. Si les couvertures étaient impeccablement tirées, dessus s’amoncelait tout ce qu’une armoire pouvait contenir de cintres. Sur la moquette, les quatre tiroirs vides de la commode s’empilaient loin de leur patrie d’origine. Plus aucun vêtement nulle part. Même dans le bac à linge sale. Pas non plus de valises. Dans la salle de bain, les affaires de toilette avaient disparu. Tout portait à croire que Frédéric Pougnard avait volontairement mis les voiles.

Cyril s’apprêtait à descendre inspecter le rez-de-chaussée, quand son regard retomba sur les tiroirs abandonnés. Ils étaient bien courts, ces tiroirs. Pas très profonds. De plus près, on distinguait nettement des marques de scie sauteuse sur les montants.

Pourquoi diable mutiler ces pauvres rangements ?

Cyril marcha sur le lit pour contourner le fouillis ambiant et s’agenouilla devant la carcasse béante de la commode. Le fond semblait intact. Quoiqu’à la réflexion, le plateau du dessus était bien plus profond que les tiroirs. D’ailleurs, de fines éraflures marquaient le bois intérieur. Cyril fit courir à l’aveugle ses doigts le long du haut du panneau arrière. Pile au centre, ils tapèrent sur une petite langue de métal peinte couleur pin.

Monsieur a des petits secrets.

Le militaire tira sur la languette. Le panneau arrière bascula entièrement, découvrant une cache d’une quinzaine de centimètres de large.

Vide, évidemment, pesta Cyril. Minute. Qu’avons-nous là ?

Dans l’ombre, il n’avait pas vu tout de suite le mince ruban de papier froissé dans un coin.

Un morceau de billet de banque. Des hachures orange. Cinquante euros. Si ta cachette était pleine, ça te fait un joli bas de laine, Pougnard.

En se relevant, le pied du militaire heurta quelque chose. Une mallette d’arme de poing était dissimulée sous le lit. Vide.

Un Glock. Ce n’est pas ton arme de service. Toi, tu n’as pas la conscience tranquille.

La fouille du reste du domicile s’avéra infructueuse. Au rez-de-chaussée, rien d’anormal. Excepté dans le garage. La voiture du chef de la sécurité ne s’y trouvait pas.

Je vais lancer un avis de recherche sur son véhicule, nota Cyril en espérant qu’elle ne soit pas déjà une épave fumante au fond d’un terrain vague.

Le militaire se résigna à quitter les lieux. Les portes étaient verrouillées, mais celle donnant sur le côté du garage semblait moins gaillarde que les autres. Cyril tira sèchement sur la poignée. La serrure céda au cinquième essai. Le militaire se glissa à l’extérieur, puis tenta tant bien que mal de refermer la porte derrière lui.

— Qu’est-ce-que vous faites là ?

La voix grave fit sursauter Cyril. Le métal glacé d’une double bouche de canon de fusil se plaqua entre ses omoplates.

Le jeune lieutenant se mordit la lèvre. Il n’avait pas remarqué le silence de la rue. La compétition de tondeuses était finie, et Raymond avait perdu. Il était en colère. Alors, quand, en remontant chez lui, il avait aperçu l’échelle sous la fenêtre de son voisin, son sang n’avait fait qu’un tour. Lui, l’ancien de la guerre d’Algérie, n’allait pas laisser un branle-rien piller la maison du brave Pougnard. Prenant sous le bras son fidèle fusil de chasse toujours prêt pour le traditionnel carnage dominical, Raymond était descendu quatre à quatre. Posté près de la boîte aux lettres de Pougnard, il avait attendu que ça bouge. Comme le dimanche avec les copains. Un buisson qui frissonne ? Paf ! On tire d’abord, on se pose (peut-être) des questions après.

Enfin, la porte de côté du garage s’était mise à trembler. Un solide gaillard en était sorti, mais pas de quoi impressionner un vieux briscard comme Raymond. Oh, la prise était trop belle ! Raymond avait intimé à son arthrose de la mettre en veilleuse et avait sauté au-dessus du portail en plastique blanc.

— On n’aime pas trop les rôdeurs par chez nous.

— Et moi qu’on me pointe une arme dessus.

Cyril balança son long bras droit en arrière, rabattit le canon vers le sol tout en pivotant et cassa le fusil d’un geste expert. Le temps qu’il comprenne ce qui se passait, Raymond était face au crépi, penaud.

— Qu’est-ce que ça fait d’être la proie maintenant ?

Raymond n’aimait pas, mais alors pas du tout, être de ce côté du fusil.

— Bien, discutons un peu, papy, annonça Cyril en jetant la vieille pétoire dans les bégonias. Voilà ce qui va se passer. Tu connais le jeu de cache-cache ? Tu vas compter jusqu’à cent en fixant ce mur, et moi je vais me volatiliser comme par magie. Évidemment, tu es trop intelligent pour prévenir qui que ce soit de notre rencontre. N’est-ce pas, papy ?

— Tu me prends pour qui, blanc-bec ? AU SEC…

La main grande comme un battoir de Cyril saisit la nuque de Raymond. Le reste du cri du retraité mourut dans sa gorge, en même temps que son visage s’incrustait dans le crépi.

— Pas malin ça, susurra le militaire à l’oreille de sa proie. Permets-moi de remettre les choses en perspective. On ne joue pas à armes égales. Tu ne sais pas qui je suis. Moi, je sais où te trouver. Suis-je assez clair ?

— Lim… limpide.

— Je savais que tu étais un type intelligent. Tiens, tant que je t’ai sous la main, Rambo, tu ne saurais pas où se trouve Pougnard, par hasard ?

— Il est parti.

— Parti ? Quand et où ?

— Hier soir. Tard. J’allais me coucher quand j’ai entendu sa voiture piler dans la rue. Après, je ne sais pas ce qu’il a boutiqué, mais ça a fait un barouf d’enfer chez lui. Ma femme et moi, on se demandait s’il ne fallait pas appeler les gendarmes. Et là, Pougnard est ressorti de sa maison. Il a fourré deux gros sacs de voyage dans sa voiture, puis est reparti aussi sec. On aurait dit qu’il avait vu le diable !

— C’était vers quelle heure ?

— Oh je dirais sur le coup de 23h30. Un truc comme ça. Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ? Il lui est arrivé quelque chose ?

— C’est justement ce que je veux savoir… Tu veux te rendre utile ?

Raymond ne voyait comment il pouvait refuser, là, le nez dans le crépi.

— Si Pougnard revient chez lui ou si quelqu’un d’autre tourne autour de cette maison, tu téléphones immédiatement à ce numéro.

Raymond sentit Cyril glisser un morceau de papier taille carte de visite dans la poche de sa chemisette.

— Ne t’approche pas d’eux. C’est dangereux. Je ne voudrais pas qu’il arrive quelque chose de fâcheux à un ami. C’est entendu ? Bien. Compte jusqu’à cent maintenant.

— Un, deux, trois…

À vingt, Cyril avait disparu. Le fusil aussi.

– 20 –

 

— Tu trouves que c’est le moment ? ronchonna Julianna en passant la seconde.

Le Chrysler se faufilait doucement dans les rues secondaires de Sainte Soline. Les cambrioleuses en herbe avaient préféré se faire discrètes. Leur véhicule immatriculé en 79 se voyait comme le nez au milieu de la figure en Haute-Savoie.

— Ça me détend, répondit Héloïse en recapuchonnant son rouge à lèvres.

— Il est vingt-trois heures trente, et il fait nuit noire. Même l’éclairage public est éteint. Personne ne te verra.

— Puisqu’on va se faire choper par les flics, autant avoir l’air présentable sur les photos.

— Tu es un cliché ambulant, Fashion Hélo.

— Oh hé, ça va, hein ! Chacune ses marottes. Moi, je ne me balade pas avec trois ou quatre instruments de musique en permanence dans ma voiture.

— Ça me rassure. Je n’y peux rien. Ils sont comme mes doudous.

— Ouais. Ben, heureusement cette fois tu ne t’es contentée que de ton kalimba, et non du violoncelle, de ta boîte à rythme, la flûte traversière, le violon… Oh oui, ton cher violon surtout ! Tu es la seule personne sur cette planète à avoir un dressing pour violons.

— Euh… en réalité, le kalimba est dans mon sac à main et les autres instruments encore à la maison, dans le couloir, prêts à être chargés pour la tournée.

— À quoi ça te sert puisque ce n’est pas toi qui montes sur scène ?

— Le meilleur dans les spectacles, ce sont les quelques heures entre la fin des répétitions et l’entrée du public. Tout est prêt. On a donc du temps pour se détendre et manger un peu. Quelques-uns chantonnent dans leur coin. En les écoutant, un gars sort sa guitare pour les accompagner. Puis un autre vient se greffer. Et ainsi de suite. En deux minutes, tu as un bœuf d’enfer. Ce sont des moments privilégiés. Ces rencontres entre artistes et techniciens d’horizons divers sont super enrichissantes et très importantes pour les créations artistiques. Je t’emmènerai en tournée cet été, si tu veux. Tu découvriras l’ambiance d’Utopy Town, côté coulisses.

— Oh oui ! Trop cool ! Je pourrai aller avec toi aux Eurockéennes de Belfort ? L’ouverture du festival tombe le jour de mon anniver… Pourquoi tu t’arrêtes ?

Sans un mot, Julianna pointa du doigt quelque chose à droite d’Héloïse. Le café-bar de Sainte Soline. L’établissement était encore ouvert. Quelques notes de musique s’échappaient de la porte arrière maintenue ouverte par un fût de bière. Les néons violets et jaunes se reflétaient sur les capots des voitures alignées sur le parking.

— Je n’y crois pas, murmura Julianna. Il est encore là ?

La jeune fille fixait un bout de carrosserie qui dépassait derrière l’angle du bistrot. L’aile arrière d’un pickup Hilux rutilant.

— Le véhicule du mec de l‘aérodrome, expliqua Yanna à Héloïse. Après avoir fermé le portail, il a roulé directement jusqu’ici.

— Le gars doit habiter dans le coin.

— Tu te souviens avoir aperçu ce véhicule sur le parking quand nous avons pris le petit-déjeuner ici ce matin ? Moi non plus.

— Il n’a qu’en même pas passé toute la journée au bar ?

— Nous allons vite le savoir.

Julianna gara son monospace dans une rue adjacente, en se ménageant un itinéraire de fuite.

— Tu es parano, lui asséna Héloïse en descendant de voiture.

— Parano ET prudente, s’il te plaît.

Le tintement du carillon à l’entrée du bar se perdit dans le fond sonore criard. Derrière son zinc, le patron salua les jeunes femmes d’un signe de tête. Une quinzaine de clients hantaient les lieux. Dans les box les plus éloignés des regards indiscrets, quelques couples finissaient leur dessert en se dévorant des yeux. À gauche de l’entrée, un groupe de jeunes refaisait le monde en parlant fort. Plus loin, six amis se chamaillaient en recomptant les points d’une partie de fléchettes. Bref, un vendredi soir normal sur la Terre.

L’employé de l’aérodrome était là, accoudé au bar de l’autre côté de la salle. Enfin, « était là ». C’était vite dit. L’homme tenait plus de l’épave que du yacht de luxe. Courbé sur le zinc. L’œil vitreux plongé au fond de son verre presque vide. La chemise empestant la sueur et l’alcool. D’une main cramponnée au bar, le gars se maintenait dans un équilibre précaire sur le tabouret haut. Il marmonna quelque chose.

— Non Jérôme, répondit le barman, expert en décryptage de baragouin d’ivrogne. Je ne te servirai plus ce soir. Rentre chez toi. Je ferme dans une demi-heure.

Héloïse et Julianna avisèrent une table libre non loin de leur cible.

— Rappelle-moi ce qu’on fout là, susurra Héloïse en s’asseyant comme Julianna, face à la salle.

— Le mec est rond comme une queue de pelle. Puisqu’il est venu directement ici après la fermeture de l’aérodrome, il doit en avoir les clés dans ses poches. Si nous les lui piquons, plus besoin d’effraction. Pas d’effraction, pas de crocs de toutou dans nos mollets.

La tenancière, toujours aussi joviale en cette heure tardive, s’approcha de leur table.

— Alors, mes belles. Vous devenez des habituées ? Qu’est-ce que je vous sers ?

Les jeunes femmes passèrent commande en observant Jérôme. L’homme avait l’alcool mauvais. Les refus répétés du barman de lui verser plus de son poison préféré le faisaient monter dans les tours.

— Ne faites pas attention, mes belles, expliqua la patronne en déposant devant les filles leurs consommations. Jérôme n’est pas un mauvais bougre.

Effectivement. L’homme expliquait comment il allait délicatement enfoncer une fléchette dans l’œil du barman récalcitrant. Loin de se laisser impressionner, le gérant contourna son zinc, saisit Jérôme par le bras et souleva un pied du tabouret du bout de sa semelle. Jérôme fit un demi-tour sur ses fesses et atterrit miraculeusement debout, droit comme un I. Empoignant toujours son coude, le barman fit valser son ex-client en direction de la porte de sortie.

— Zut ! jura Héloïse. Comment va-t-on lui faire les poches s’il se tire ?

— Tu as vu son état ? Il n’ira pas loin. Au pire, dans le premier fossé. Finis vite ton verre, et suivons-le.

Julianna avala cul sec son thé glacé. Mal lui en prit. Un étau s’enfonça aussitôt dans ses tempes. Tant pis. Voilà qui avait le mérite de la réveiller. La jeune femme paya leurs consommations et rejoignit Hélo, partie en éclaireuse dehors. Elle n’eut pas à la chercher longtemps. Son amie contemplait les ravages de l’alcool.

À dix mètres d’elles, Jérôme essayait d’ouvrir son pickup… en tournant la clé dans la trappe d’essence. L’homme s’acharna jusqu’à l’épuisement de son dictionnaire de jurons, et capitula au vingt-huitième essai. Les clés filèrent entre ses doigts gourds. Râlant de plus belle, Jérôme tomba à genoux. L’employé de l’aérodrome fit deux fois le tour de son engin à quatre pattes en tâtant le sol.

Plus pressée que philanthrope, Julianna ramassa le trousseau et l’agita sous le nez du quadrupède.

— Pas b’soin d’ton aide, connasse, éructa l’ivrogne.

— Avec plaisir, rétorqua Yanna en reculant sous les assauts de l’haleine éthylique.

Jérôme s’agrippa à un pneu puis aux flans de la caisse pour se relever et glisser vers l’arrière de son bolide. Le hasard était de son côté. La clé trouva la serrure du hayon dès la première tentative. Soufflant comme un ours, Jérôme hissa sa carcasse dans la benne, bien décidé à y passer la nuit.

— Il est toujours en vie ? demanda Héloïse, même si la réponse lui importait peu.

Julianna escalada la carrosserie et se pencha au fond du bac en tôle. Une masse informe bombait sous une bâche. Yanna saisit le triangle de signalisation accroché au hayon, et piqua le morceau de plastique. Un ronflement sonore suivi d’un pet tout aussi distingué lui répondit.

— C’est relatif. Fais le guet pendant que je le fouille.

Julianna souleva la bâche. Ses yeux se mirent à pleurer sous les relents des vents méphitiques.

— Bordel, quelle cruauté envers la couche d’ozone ! Ce n’est pas humain des odeurs pareilles.

La jeune femme pesa de tout son poids pour tourner un Jérôme comateux. Elle passa en revue veste et pantalon. Peine perdue. Rien d’intéressant dans ses poches.

— Mince, se désola Héloïse. Je vais devoir me faire dévorer les mollets.

— Ce que tu peux être défaitiste, rétorqua Julianna en sauta de la benne. Il reste la cabine.

Clés en main, l’adolescente ouvrit la porte passager du pickup. Monsieur aimait son bolide. Ni miette de pain au sol, ni poussière sur le tableau de bord. Le cuir des sièges brillait comme à sa sortie d’usine. La sacoche de Jérôme trônait sur la place du milieu. Quelques documents officiels. Des inscriptions aux cours de pilotage. Deux bordereaux de livraison. Un beau stylo de luxe. Bref, rien qui avance les jeunes femmes. En désespoir de cause, Julianna tenta la boîte à gants. Bingo ! Un trousseau de clés suspendu à un petit biplan en laiton !

Sans perdre de temps, Héloïse reverrouilla le pickup et en balança les clés dans la benne. Julianna ouvrit le capot du bestiau et retira légèrement un des fusibles d’allumage. Juste assez pour empêcher Jérôme de débarquer à l’improviste sur les lieux de leur futur forfait.

Avant de partir, et finalement plus altruistes qu’elles le pensaient, Héloïse et Julianna placèrent Jérôme en PLS, bien au chaud sous plusieurs couches de bâche.

— Pourquoi aidons-nous ce pochetron ? Il est complice des BCNI, non ? s’enquit Héloïse.

— On n’enfonce pas un homme déjà plus bas que terre, conclut amèrement Julianna. Et puis, qui sait ? Nous aurons peut-être besoin de le faire parler.

– 21 –

 

Mars frétilla en apercevant ses nouvelles amies. Le Chrysler n’était pas encore à l’arrêt que le gardien poilu réclamait déjà des câlins.

— Nous avons un cadeau pour toi, mon grand, murmura Julianna en agitant sous le nez du molosse un gros morceau de filet mignon. Si tu nous laisses visiter ton domaine, tu en auras plein d’autres.

Mars attrapa son cadeau au vol et le goba d’un bloc.

— Prends le temps de savourer, morfal ! gronda Héloïse, frustrée du peu de reconnaissance de l’animal pour ses talents culinaires.

Comme le matin même, Julianna et Héloïse escaladèrent le portail rendu glissant par les flocons. À pas comptés sous la lune réapparue après les intempéries de l’après-midi, les jeunes femmes se dirigèrent droit vers le troisième hangar. La neige crissait sous leurs semelles.

— Fais-moi penser à balayer nos traces en partant, nota Yanna.

Comme de bien entendu, ce fut la dernière clé qui actionna le pêne. La porte de fer blanc s’ouvrit sans un bruit. En bon propriétaire des lieux, Mars passa devant pour guider ses nouvelles copines. Rien n’avait bougé depuis le matin. Le beau biplan orange et blanc dormait sagement au même emplacement. La place à ses côtés demeurait vide. Son copain de chambrée avait encore découché ce soir.

Pendant qu’Héloïse détaillait le reste du hangar, Julianna s’attaqua aux vestiaires. Les cadenas étaient on ne peut plus basiques. La jeune femme avisa une minuscule clé sur le trousseau de Jérôme. Clic. Les parois de métal pivotèrent sur leurs gonds. Chaque vestiaire contenait exactement la même chose. Deux housses de pressing noires.

Pfff, pas de facturette. C’est bien ma veine, pesta intérieurement Julianna.

Le contenu des housses n’éclaira pas plus sa lanterne. De beaux uniformes de pilotes aux finitions parfaites, casquettes comprises. Mais aucun nom ou logo quelconque. Juste l’insigne ailé habituel des pilotes.

— Alors ? s’enquit Héloïse en bousculant son amie.

— Rien. Nada. Un équipage haut de gamme loge bien ici, mais je n’ai rien trouvé de nominatif.

— Rho, il doit bien y avoir quelque chose, tempêta Héloïse en piquant la place de Yanna.

Cette dernière s’éloigna pour laisser Hélo fouiller frénétiquement les malheureux vestiaires. Machinalement, elle feuilleta quelques manuels posés en vrac sur un établi. Son regard s’arrêta sur le livret le plus corné.

— Hélo, regarde ! Le manuel d’entretien d’un Falcon 2000. C’est le modèle de jet mentionné par Mathieu, non ?

— Eh ben, les BCNI ne s’embêtent pas ! s’exclama Héloïse en bavant devant les photos du jet privé. Tu as vu cet intérieur ? Sièges en alcantara. Bois précieux. Lit king size. Oh, il y a même une baignoire. Tu te rends compte ? Une vraie baignoire dans un avion.

— On ne vit pas dans le même monde, commenta Julianna, désabusée.

— C’est clair !

Les filles laissèrent là le hangar et le lèche-vitrine. Les deux autres entrepôts ne livrèrent pas plus d’informations. Restait la tour de contrôle.

La clé la plus récente ouvrit le bâtiment. Les jeunes femmes n’avaient pas mis un orteil à l’intérieur qu’une voix retentit.

— Vous avez pénétré sans autorisation dans cette propriété. La gendarmerie sera prévenue de votre intrusion dans dix secondes. Merci de composer le code de sécurité. Dix, neuf…

— Mince, mince, mince, jura Julianna en regardant autour d’elle.

— Huit, la pressa la voix électronique.

— Oh ta bouche, morue ! Ah ! Ici, Hélo.

Les jeunes femmes se ruèrent sur le petit boîtier dissimulé derrière le porte-manteau.

— Sept.

— Tu as le code ? demanda Hélo.

— Six.

— Ben, non. Attends, j’ai vu un truc.

— Cinq.

Yanna tourna et retourna le porte-clé dans sa main. Oui ! Sous le mini-avion. Six chiffres et deux lettres griffonnées.

— Quatre.

— Vite, Yanna !

— Trois.

— 9154…, tapota Julianna éclairée par son portable.

— Deux.

— 62DE.

— Alarme désactivée.

Les deux amies poussèrent un bruyant soupir de soulagement. Julianna s’appuya contre le mur. Le sang battait à ses tempes. Les filles étaient passées à deux doigts, ou plutôt dix secondes, de la catastrophe.

— Tu n’avais pas dit qu’il n’y avait pas d’alarme ? railla Héloïse.

— Comment voulais-tu que je voie à l’intérieur de ce bâtiment ? Je n’ai pas de rayons X à la place des yeux. Il n’y a pas de pancarte d’avertissement à l’extérieur. D’ailleurs, toi non plus, tu n’as rien remarqué lors de notre première visite ce matin.

BAM ! Renvoi dans les cordes ! Julianna se sentait déjà assez coupable sans qu’Héloïse en rajoute une couche pour se passer les nerfs. Meilleure amie, oui. Punching-ball, non.

Julianna respira trois fois à pleins poumons. Son calme retrouvé, la fouille pouvait reprendre.

Sainte Soline se différenciait singulièrement de Léognan. Ici, tout était parfaitement rangé. Les cartes suspendues au mur s’alignaient par ordre alphabétique. Les aimants du tableau blanc étaient groupés par couleurs. Pas un dossier ne dépassait des armoires. Aucun document ne traînait sur les bureaux. Enfin, presque. À l’étage, face au pupitre de radiocommunication, un bureau en tous points semblable à celui de Mathieu croulait sous les piles de classeurs et autres registres.

— Tu as le téléphone satellite sur toi ? demanda Julianna à Héloïse. Peux-tu me dire à quelle heure les BCNI t’ont appelé de Léognan, s’il te plaît ?

— 23h38.

— Disons qu’ils ont décollé du bordelais à 23h45. Combien de temps leur vol a-t-il duré ? Une heure max, environ. Le jet a donc dû se poser ici autour d’1h du matin.

Julianna repoussa un hideux mug publicitaire reconverti en pot à crayons et saisit un gros cahier étiqueté « Registre de vols ». Son doigt remonta la page en cours, puis la précédente pour s’arrêter presque en bas.

— Vendredi 16 avril 2004, 1h06, arrivée… un truc gribouillé. Pfff, ce n’est pas du tout délibéré, tiens ! Tout le reste est parfaitement écrit sauf l’identifiant de cet avion. Et, regarde juste en dessous. Vendredi 16 avril 2004, 1h25, départ… re-gribouillage. Jérôme couvre les BCNI. Il a donc parfaitement conscience de l’illégalité de leurs actes.

— 1h06, 1h25, répéta Héloïse, puis prenant une voix de contrôleuse de train, Sainte Soline, vingt minutes d’arrêt. Tout le monde descend. Hop, on prend un petit café et on repart kidnapper des gens.

— Hélo, tu es un génie ! s’écria Julianna en embrassant la joue de sa meilleure amie.

Soudain très excitée, Julianna étala la pile de classeurs sur le bureau, en chercha un précisément, et jeta son dévolu sur un épais registre à la couverture kraft. Hélo n’eut pas le temps d’en lire l’étiquette.

Julianna ouvrit sa trouvaille à la dernière page et sourit.

— Ce ne sont pas les humains qui se sont restaurés, commenta Yanna, énigmatique. C’est le jet.

Julianna retourna le classeur vers son amie. C’était un registre de livraison de carburant.

— 16/04/04, 1h10, déchiffra Hélo. Oh non, l’identifiant de l’avion est encore illisible. Ça ne nous avance en rien. Pourquoi souris-tu ?

— Qu’est-ce que tu lis dans la colonne « Quantité de kérosène » ?

Héloïse plissa les yeux pour décrypter les pattes de mouches de Jérôme.

— 8105 litres. Ça a un sacré appétit, un Falcon. Pourquoi ?

— D’après ce registre, cet avion est de loin le plus gros consommateur de cet aérodrome. Et là, que lis-tu ?

Joignant le geste à la parole, Julianna souleva ses doigts de la page suivante. En dessous, apparut un post-it jaune. Jérôme y avait griffonné trois lignes de couleurs différentes. En rouge : « URGENT ! Kérosène : 8000 litres. Samedi, max 9h30. » Puis, en bleu : « Livraison confirmée, samedi 17/04, 8h. ».

Héloïse leva vers son amie des yeux incrédules. Yanna sourit de plus belle.

— Le jet des BCNI revient à Sainte Soline demain matin, vers 9h30.

– 22 –

 

D’un coup d’œil dans le miroir du pare-soleil, Julianna évalua l’effet de son rouge à lèvres. Pas de doute, cette nuance rouge vif lui allait parfaitement. En tout cas bien mieux que le rouge lie-de-vin préconisé par Héloïse. Cette teinte sombre, associée aux stigmates d’une nuit trop courte, aurait transformé l’adolescente en zombie. Au contraire, le rouge incendiaire, qu’arboraient maintenant les lèvres naturellement bien dessinées de Julianna, lui donnait le charme assuré d’une femme fatale. Surtout, ce nouveau maquillage lui ajoutait trois années supplémentaires, soit exactement le but recherché.

— Tu sais comment ma grand-mère appelait le maquillage ? demanda par talkie-walkie Julianna à Héloïse. Du trompe couillon ! Alors, espérons que ça fonctionne.

À ces mots, la jeune fille saisit son sac à main sur la banquette arrière, respira un grand coup pour se donner du courage, puis descendit de voiture.

Au loin, par-dessus les toits de la zone commerciale, Julianna devinait le jeune sapin et ses deux rochers. Héloïse guettait depuis le belvédère. Impossible de la distinguer d’ici. Parfait.

Un coup d’œil à sa montre. Huit heures cinq. Quarante heures avant la fin de l’ultimatum. Ça devenait juste.

Avant qu’elle ait fait un pas, le vrombissement d’un gros moteur s’approcha de Julianna. Un camion citerne lancé à pleine vitesse dans les rues étroites du village frôla le Chrysler qui tangua sur ses suspensions. Emporté par son élan, le livreur manqua sa sortie. Un mugissement de freins suivi d’une marche arrière furieuse plus tard, le camion citerne s’engagea dans l’impasse de l’aérodrome.

Yanna d’Hélo, Yanna d’Hélo, crachouilla le sac à main de Julianna. Livraison de kérosène en cours.

— Pile à l’heure, chuchota discrètement Julianna. Continue à surveiller Jérôme. Moi, je fais du shopping.

Les discussions étaient allées bon train cette nuit en rentrant de leur cambriolage. Héloïse et Julianna avaient fini par tomber d’accord. Ce matin, elles prendraient les BCNI en filature. Avec un peu de chance, les ravisseurs les mèneraient directement au lieu de détention de Nicolas et Nathalie. L’entreprise était risquée, mais les filles n’avaient pas d’autre choix puisque Héloïse s’était une nouvelle fois élevée contre un recours à la gendarmerie. Les jeunes femmes tenteraient donc le tout pour le tout.

Le plan était simple mais imposait un timing serré. Alors les jeunes femmes s’étaient séparées dès 7h. Héloïse s’était postée sur le belvédère pour observer les allées et venues autour de l’aérodrome. Pendant ce temps, Julianna avait grapillé une heure de sommeil avant de descendre à Sainte Soline faire quelques emplettes. L’objectif de ce matin n’était que d’observer les BCNI. Hors de question d’intervenir, sauf urgence évidemment. Mais si ces salopards décelaient les jeunes femmes, elles devaient être prêtes à en découdre. Ce n’étaient pas les six couteaux à steak émoussés et l’unique poêle de leur cuisine qui leur seraient d’un grand secours. Le duo avait besoin de matériel professionnel. D’où la virée shopping de ce matin.

Le rideau du magasin était déjà levé. D’une démarche qui se voulait assurée, Julianna traversa le parking pour pénétrer dans le surplus militaire. Basse de plafond et éclairée par de simples néons en fin de vie, la boutique était aussi spartiate que les articles qu’elle proposait. Treillis, sacs de couchage, tentes, hamacs, boussoles, GPS, gamelles en inox, toiles de camouflage… Cet inventaire hétéroclite s’étalait sur de longues étagères d’aluminium montant jusqu’au faux-plafond.

Derrière le comptoir, photos, insignes, médailles, diplômes et autres lettres de félicitations détaillaient le parcours militaire du propriétaire des lieux. Si ces distinctions devaient avoir un effet certain sur les habitués, toutes ces médailles évoquaient plutôt à Julianna les décorations d’un sapin de Noël. La seule déduction que tira Yanna de cet étalage fut que leur propriétaire avait servi longtemps dans les troupes aéroportées. En témoignaient les nombreux petits parachutes sur les rondaches brodées.

Un bruit d’emballages froissés en provenance du fond de la boutique annonça le retour du vendeur. En se retournant pour le saluer, Julianna crut heurter un mur. Face à elle, un torse immense occupait tout son champ visuel. Moulé dans un polo blanc à manches courtes, chaque muscle était parfaitement visible, comme sculpté au ciseau à bois dans un énorme chêne. De part et d’autre de cette grume humaine, des bras de la taille des cuisses de la jeune femme, terminés par deux mains géantes, portaient de volumineux cartons. Au vu des deux impressionnants biceps, c’était un miracle que les coutures du polo n’aient pas encore rendu l’âme.

— Bonjour, Mademoiselle. Que puis-je faire pour vous ?

La voix chaude et enveloppante du vendeur sortit Julianna de sa contemplation. Gênée, la jeune fille bredouilla un « bonjour », puis leva le regard à la recherche du visage du géant. Elle le trouva plus d’une tête au-dessus de la sienne. L’homme devait mesurer plus de deux mètres ! La quarantaine, les cheveux châtains coupés en brosse dans la plus pure tradition militaire, un visage bronzé à la mâchoire carrée, des yeux marrons rieurs et un sourire en coin qui semblait dire : « je sais pertinemment ce que mon physique provoque chez ces dames ». Le propriétaire de la boutique en imposait ! Pour autant, rien de menaçant dans l’attitude du géant. D’ailleurs, Julianna, qui se méfiait de tout le monde et des hommes en particulier, se surprit à se sentir instinctivement en sécurité en présence de ce colosse.

— Euh… une amie et moi logeons dans la vallée pour quelques jours. Nous voudrions profiter de l’occasion pour faire de la randonnée. Il nous faudrait des vêtements chauds et un peu de matériel.

Julianna mentait comme une arracheuse de dents. Elle espérait que le fond de teint bon marché de la supérette dissimulait le rouge pivoine qui lui cuisait les joues.

— Vacances improvisées ? questionna le colosse qui s’arrêta avant un “bande d’amatrices” bien senti.

— Fuite délibérée. Nous sommes parties sur un coup de tête. La maison était trop bruyante pour réviser nos partiels.

Julianna avait choisi ce dernier mot avec soin pour étayer son âge présumé.

— J’ai une petite liste, enchaîna-t-elle pour couper court aux explications fumeuses.

— Voyons cela, répondit le colosse en attrapant au vol le carnet que Julianna lui agitait sous le nez. Sacs à dos, gourdes, nourriture lyophilisée. OK, j’ai tout cela. Pulls, polaires, pantalons, chaussettes, parkas, chaussures hautes… Frileuse ?

— Atrocement ! Je suis capable de porter une écharpe au mois d’août.

L’énorme bobard de Julianna fit mouche. Le colosse éclata de rire, puis lui fit signe de le suivre dans le dédale des rayonnages.

Vingt grosses minutes plus tard, une montagne de sacs en papier kraft recouvrait le comptoir. Les filles étaient équipées pour un trek en Alaska.

— Il nous faudrait aussi une paire de jumelles, compléta Julianna en avisant à sa droite toute une gamme d’optiques. Non, plutôt deux.

— Deux ? s’étonna le vendeur.

— Une chacune. Pas de jalouse. Ce modèle fera parfaitement l’affaire.

Julianna désignait des jumelles de bonne facture à un prix raisonnable. Pas les plus performantes, mais d’un petit format facile à glisser dans la poche de leurs nouvelles parkas.

Pendant que le colosse passait ses achats en caisse, Julianna laissa son regard s’attarder sur une autre vitrine. Celle dont elle n’avait pas osé s’approcher depuis son entrée dans le magasin. L’arsenal qu’elle contenait justifiait ses parois en verre blindé. La dangerosité de la marchandise allait croissante avec leur hauteur dans la vitrine. En bas, une jolie collection de menottes. Julianna sourit en imaginant les projets des amateurs de ce type de produits. Juste au-dessus, des bombes au poivre et des bâtons de défense fixes ou télescopiques. Là, Julianna ne souriait plus du tout. Au foyer de la DDASS, elle avait aperçu les impressionnants hématomes laissés par ces saloperies maniées de main de maître par un paternel fou furieux sur la peau fine de son fils de six ans. À mi-hauteur, de drôles d’objets aux formes diverses que des étiquettes identifiaient comme des armes à impulsions électriques. Les petits ergots pointus qui les hérissaient leur donnaient un air diabolique. Sur l’étagère supérieure, des lames de taille respectable trônaient sur un présentoir tapissé de velours cramoisi. Lisses ou crantés, en métal ou en céramique, pliables, longs comme un avant-bras ou tenant entiers dans le creux d’une main… quelle que soit la qualité de leurs finitions, Julianna ne comprenait pas la fascination que ces pourvoyeurs de mort exerçaient sur certains adeptes. Enfin, sur l’étagère la plus haute, plusieurs armes de poing reposaient sur de petits chevalets en plexiglas. Certaines étaient d’un noir discret, d’autres au canon d’acier brillant. Toutes mettaient Julianna mal à l’aise. Le souvenir des ombres des BCNI brandissant leurs pistolets pour s’approcher de la baie vitrée d’Héloïse se superposa à l’image de la vitrine. Julianna frissonna. Dans quelques minutes, ces hommes seraient de nouveau face à elle. Toujours aussi armés. Toujours aussi dangereux.

— Un problème ?

Julianna sursauta. Le colosse était là, à côté d’elle. Il la fixait, inquiet.

— Euh, c’est la première fois que nous partons seules sans nos familles, balbutia Yanna. Nous craignons les mauvaises rencontres. Que conseilleriez-vous à deux jeunes femmes de 21 ans pour assurer leur protection ?

— Hum… prendre des cours express de karaté ?

— J’ai fait du sambo pendant cinq ans.

— Oh super! Ce n’est pas l’art martial le plus connu, mais sûrement un des plus efficaces.

— Si vous le dites… Je vais devoir vous croire sur parole. J’étais la plus grande du cours. Le prof me choisissait tout le temps comme cobaye pour ses démonstrations. Résultat, j’étais plus souvent incrustée dans le tatami que sur mes deux jambes. Je n’ai pas appris beaucoup de techniques, mais je peux me vanter de connaître intimement le tissage du tapis !

Le colosse rit de bon cœur. Ce petit bout de femme avait du caractère. Elle lui rappelait ses filles.

— Vous avez un budget en tête ? demanda-t-il en détaillant sa vitrine.

— La sécurité n’a pas de prix, et l’argent n’est pas un problème.

— Alors disons, un bon couteau à dissimuler sur soi, un spray au poivre et un shocker. Une sorte de taser à contact direct. Je vous conseille ce modèle. Le shocker est couplé à une lampe qui produit de forts flashes lumineux. C’est une protection deux en un. Le flash ébloui l’assaillant, ce qui le stoppe et vous laisse le temps de fuir. Si ça ne suffit pas, ou si l’agression a lieu en plein jour, une petite pression sur ce bouton déclenche la décharge électrique. En général, le simple bruit de l’arc électrique décourage l’agresseur. Pas la peine de réellement taser le gars en première intention. Après, si cette andouille persiste à vouloir jouer avec le feu, une petite pichenette dans le bas du corps et votre assaillant s’écroulera comme un pantin désarticulé. La désorientation et la perte d’équilibre vous laisseront jusqu’à cinq minutes pour déguerpir.

— Et l’agresseur ?

— Il se relèvera comme une fleur. Sans séquelle. Espérons que ça le vaccinera contre sa propre bêtise !

— Toi, tu me plais déjà, susurra Julianna en serrant fort le shocker.

La note fut salée. Heureusement, Héloïse et Julianna pouvaient compter sur un généreux mécène.

Merci Mathieu ! songea Julianna en rangeant le peu de monnaie rendue.

L’adolescente aurait aimé garder l’argent comme preuve, mais nécessité fait loi. Elle avait tout de même caché quelques billets au chalet. Sait-on jamais ? Les BCNI y avaient peut-être laissé des empreintes.

Gentleman, le colosse aida Julianna à porter ses paquets jusqu’au Chrysler. Un instant, la jeune femme crut le voir fixer sa plaque d’immatriculation.

Hélo a raison, se tança-t-elle. Je suis parano.

Un dernier arrêt au tabac-presse du coin pour acheter deux téléphones portables prépayés, et Julianna remonta fissa au chalet.

– 23 –


Julianna tapotait nerveusement sur le volant. Cachée derrière le grillage en bout de piste, à l’opposé de la tour, elle n’en pouvait plus d’attendre sans rien voir. Le talkie-walkie posé sur le siège passager demeurait obstinément muet, alors que l’horloge du tableau de bord indiquait déjà 10h11.

Ils rangent chaque pièce de l’avion dans une boîte individuelle, ou quoi ?

Le jet était pourtant arrivé pile à l’heure. Julianna avait dû se boucher les oreilles quand il avait frôlé les sapins dissimulant son monospace. Un SUV sombre, frère jumeau de celui aperçu sur la vidéosurveillance de Mérignac, les avait rejoints quelques minutes plus tard. Depuis, plus aucune info. N’y tenant plus, la jeune femme aboya rageusement dans son talkie-walkie.

— Mais qu’est-ce qu’ils font, bon sang ?

— Le jet a roulé direct jusque dans le hangar, répondit la voix nasillarde de Héloïse. Je ne sais pas si les BCNI sont à bord. Jérôme a refermé la porte, puis est sorti avec les pilotes. Là, tous les trois fument en discutant avec le chauffeur du 4X4.

La meilleure amie de Julianna avait changé de perchoir pour un meilleur point de vue. Cachée entre un grand panneau publicitaire et les poubelles de la boucherie, Hélo n’avait pas la place la plus enviable. L’odeur était immonde. La jeune femme avait bien tenté de jouer sa place à pierre-papier-ciseaux, mais Julianna avait innocemment fait valoir qu’elle était la seule des deux à posséder un permis de conduire. Mince alors !

— Ils papotent tranquillou depuis tout ce temps ?! Bravo, les feignasses !

— Les pilotes racontent un truc qui les fait mourir de rire. Oh ! Ça ne va pas te plaire. Ils balancent leurs mégots par terre. À côté de la pompe à essence, les abrutis !

— Une raison de plus de leur faire ravaler leurs dents.

— Oui, ben sans moi. Avec les jumelles, j’ai un gros plan sur les dents jaunes du copilote. Je ne les toucherais pas pour tout l’or du monde.

— Beurk, c’est…

— Ça bouge ! Les BCNI ! Les BCNI sortent du hangar ! Attends, non, ils ne sont que deux. Le boss et le mètre cube. Pas trace du chauve, de maman ou Nicolas. Les gars montent dans les 4×4 avec leur chauffeur. Ça y est, ils démarrent. La voiture passe le portail, et… clignotant à droite ! Les BCNI vont passer juste devant toi.

— Nickel ! Dépêche-toi de me rejoindre !

Julianna avança prudemment le Chrysler vers la sortie du chemin de terre et pila net. Le SUV noir passa en trombe à quelques mètres de son capot. Julianna lui laissa un peu d’avance puis s’engagea à sa suite. Elle stoppa juste le temps pour Héloïse de sauter sur la place passager.

— Tu prendras une douche en rentrant, s’il te plaît, conseilla la conductrice en lançant son véhicule à la poursuite des ravisseurs.

— Oh ta bouche ! se renfrogna Héloïse en bouclant sa ceinture. Fais plutôt un truc constructif, comme par exemple, éviter de nous tuer sur cette route en lacets !

≡≡≡≡≡≡

— Je vais être malade, gémit Héloïse plus verte que blanche. Ça tourne sans cesse. Mon petit-déjeuner va faire un comeback. Et puis j’ai le vertige !

Concentrée sur l’étroite bande d’asphalte, Julianna n’osait ni répondre ni jeter un coup œil au précipice s’ouvrant à quelques touffes d’herbe de ses roues.

Leur traque durait depuis presque trois quarts d’heure. Julianna avait la sensation d’une descente interminable. Les hauts sommets alpins étaient loin dans son rétroviseur.

Finalement, le SUV noir rejoignit la départementale et longea la rive sud du Lac Léman sur plusieurs kilomètres. Au cœur du village de Saint Gingolph, le convoi improvisé stoppa net. La rue principale était engorgée de véhicules. Un gros camion frigorifique venant ravitailler un hôtel bloquait la circulation dans les deux sens. Les automobilistes, d’une patience d’ange, saluaient chaque allée et venue du chauffeur d’une salve de klaxons saupoudrée de quelques qualificatifs fleuris. Histoire d’arranger les choses, des piétons suicidaires passaient d’un commerce à l’autre en slalomant au milieu de l’embouteillage.

Pour tuer le temps et préserver ses ongles de son anxiété, Héloïse entreprit de lire tous les panneaux touristiques. Julianna apprit donc coup sur coup que le village comptait 626 habitants, qu’il pouvait s’enorgueillir de deux plages et qu’une barque lémanique y était reconstituée. Surtout, le règlement étrange d’une obscure guerre de 1569 avait fait de Saint Gingolph le plus célèbre des petits villages haut-savoyards. Parce que ni la Suisse ni la France n’avaient consenti à perdre un pouce de territoire, Saint Gingolph s’était retrouvé à cheval sur la frontière, faisant du bourg une curiosité géopolitique pour le plus grand plaisir des touristes. Un simple pont de pierres enjambant un torrent de montagne, la Morge, matérialisait la limite franco-helvétique.

— Tu avais raison, se rappela Héloïse. Le jet des BCNI a établi son camp de base à Sainte Soline pour éviter de se poser en Suisse et contourner les contrôles aériens.

— J’aurais préféré me tromper. Entre la disparition de ton père à Madère, les enlèvements en France et maintenant la Suisse, cette histoire prend une tournure trop internationale à mon goût.

La file de véhicules avançait à pas comptés. Au bout d’un quart d’heure, les jeunes femmes n’étaient même pas en vue du pont frontalier. Dans le rétroviseur du SUV, Julianna voyait les doigts du chauffeur tapoter de plus en plus furieusement sur le volant. La jeune fille aussi était nerveuse. Plus les voitures restaient statiques, plus le risque que les BCNI aperçoivent Héloïse était grand. Ce n’était pas la minuscule Twingo séparant les deux véhicules qui la dissimulerait longtemps. Julianna demanda à son amie de se cacher sous le tableau de bord, mais, trop prise par ses lectures, celle-ci ne l’écouta pas. Héloïse adorait les voyages. Cette halte touristique la rendait bizarrement enjouée, un peu brin déconnectée.

L’attente avait l’effet inverse dans le SUV. Sans crier gare, la portière avant droite s’ouvrit à la volée. Un petit homme en jeans haut de gamme, veste beige cintrée et mocassins noirs impeccables sauta sur le trottoir. S’il n’était pas grand, ses épaules valaient en revanche le coup d’œil. Tirant sur les coutures de sa veste à chaque mouvement, son imposante musculature trahissait plusieurs décennies d’haltérophilie ou de rugby… ou les deux.

— Zut, le mètre cube ! jura Julianna.

Cette apparition soudaine coupa le sifflet d’Hélo. La pipelette se réfugia comme par miracle sous le tableau de bord. L’homme réajusta son pantalon puis s’engagea dans leur direction. Julianna détourna le regard pour contempler la devanture du fleuriste à sa gauche. Le rugbyman dépassa la Twingo, s’approcha du Chrysler, jeta un regard dans l’habitacle et fronça les sourcils. Une de ses mains frôla la poignée de la portière passager alors qu’il portait l’autre à sa poche. D’un geste brusque, le « mètre cube » sortit son portefeuille et tourna sec vers le tabac-presse à leur droite.

— On a eu chaud, souffla le tableau de bord.

— Chut, retourne là-dessous ! siffla Julianna entre ses dents. Il ressort !

Yanna eut juste le temps de jeter sa veste sur les cheveux blonds d’Héloïse. Manoeuvre inutile. L’homme repassa devant le Chrysler sans le calculer, trop affairé à tirer une clope d’un de ses quatre paquets tout neufs.

— Vas-y ! Empoisonne-toi, mon coco ! Ça nous fera du travail en moins.

— Oh hé je fume moi ! ronchonna le tableau de bord.

— Oui, ben arrête avant que ça se transforme en crémation !

— C’est d’un goût…

— Celui de la nicotine, ma vieille.

— Tu as quatre mois de plus que moi.

— Et parti comme c’est, plus d’espérance de vie !

La vitre arrière du SUV s’abaissa légèrement. Assez pour que Julianna et Héloïse entendent un gracieux « Magne-toi le cul, bordel ! Ça avance enfin ! ». Yanna scruta le reflet dans la vitre. Deux yeux sombres fusillaient le « mètre cube » qui se ratatina davantage. Ni une ni deux, le désormais « demi-mètre cube » bondit à l’avant de la voiture alors que le chauffeur embrayait. Dans la précipitation, l’arrière de sa veste se souleva une fraction de seconde. Juste le temps pour Julianna d’apercevoir un holster bien garni passé dans sa ceinture. D’instinct, la jeune femme porta la main à sa poche et serra son shocker à s’en faire blanchir les articulations.

Le camion de livraison libéra son embâcle de véhicules. Le long serpent motorisé glissa sur quelques virages avant d’atteindre le pont frontalier. De l’autre côté de l’arche de pierres, un important contingent de douaniers suisses imposait un filtrage drastique à l’entrée et à la sortie de la fédération. Les gabelous helvètes venaient manifestement d’accueillir une fournée de stagiaires et faisaient du zèle. Deux par deux, un senior et un bleu contrôlaient chaque carte grise, chaque occupant, chaque coffre… Ils poussaient le vice jusqu’à passer un miroir télescopique sous les bas de caisse.

— Hélo, reprend vite ta place ! Évitons d’attirer l’attention. Sors aussi nos papiers de mon sac.

— Avec un peu de chance, les douaniers vont arrêter nos g… Ok, je n’ai rien dit !

Devant sa stagiaire abasourdie, un douanier senior laissa le tout-terrain noir passer la frontière sans ralentir. D’un geste ferme, il coupa court à la question qui se dessinait sur les lèvres de la bleuette.

— Non, mais pas les douaniers aussi ?! Flûte à la fin !

Julianna était dépitée. Jusqu’où s’étendait l’influence des BCNI ?

Le Chrysler n’eut pas droit à la même clémence. Le bras autoritaire du douanier doucha les espoirs des jeunes femmes, tandis que la stagiaire balançait un bâton à section triangulaire hérissé de piques devant leur parechoc.

— Oh la vache, on est mal, marmonna Julianna en se tassant sur son siège.

— Pourquoi ?

— Les plaques.

— Mince, j’avais oublié.

Par souci de discrétion, la veille, les jeunes filles avaient maquillé leurs plaques d’immatriculation en transformant le 9 des Deux-Sèvres en 8 et le L en U avec du ruban adhésif noir.

— Bonjour, salua la jeune douanière en toquant à la portière. Coupez le contact, s’il vous plaît. Papiers d’identité et carte grise du véhicule.

Héloïse fit passer à Julianna leurs passeports. Mais au moment de tendre la carte grise du Chrysler, celle-ci lui échappa des mains et glissa entre le siège conducteur et le levier de vitesse.

— Mince ! pesta-t-elle en plongeant à sa recherche.

La maladresse d’Héloïse fit sourire les deux douaniers. Julianna, elle, n’était pas dupe. D’où elle se trouvait, elle voyait bien son amie tâtonner partout sauf où il fallait.

— Motif de votre visite en Suisse ? demanda la stagiaire en examinant à la loupe les filigranes des passeports.

— Mon amie a rendez-vous ce matin pour son entretien d’entrée en école d’horlogerie, improvisa Julianna. Elle est un peu nerveuse. Excusez-la.

— Vous aussi, vous postulez en horlogerie?

— Ah non, désolée. Moi, ce ne sera pas le même type d’aiguilles. Je rentre en école d’infirmière.

La blague arracha un éclat de rire à la douane helvète. Julianna choisit de miser sur son capital sympathie croissant.

— Tu la trouves cette carte grise, oui ? demanda-t-elle à une Héloïse toujours très affairée. On est déjà en retard à cause de l’embouteillage.

— Oh non, ne dis pas cela. Le jury est sévère. Il va me laminer si je loupe l’heure !

Héloïse émergea d’entre les sièges, les yeux embués de larmes.

Levé de rideau sur la grande tragédienne. Moteur. Action !

— Nous avons roulé toute la nuit. Je n’ai pas dormi. Je ne ressemble à rien pour mon entretien. Et voilà que mon avenir est foutu à cause d’un satané camion !

— Calme-toi. Je parlerai au jury. Ils…

— Psst, les filles !

La jeune douanière leur tendait leurs papiers d’identité.

— Filez vite ! Mon senior ne regarde pas. Et bonne chance pour votre entretien, mademoiselle !

Les adolescentes ne se le firent pas dire deux fois. Elles remercièrent chaleureusement la stagiaire et démarrèrent dans la seconde.

— Comme ça, tu veux devenir infirmière ? interrogea Héloïse en s’essuyant les yeux dans son étole.

— Plan C si Utopy Town périclite.

— Et le plan B ?

— Menteuse professionnelle. Je nous sens un don dans ce domaine.

— Mouaif. C’était un peu cliché, le coup de l’horlogerie en Suisse.

— Totalement, mais c’est la seule chose qui me soit venue. Maintenant, range tes larmes, mon cocker. Nous avons un 4×4 plein de salopards à rattraper.

– 24 –

 

Le compteur du monospace frisait dangereusement les 120 kilomètres heure. Sur cette route humide, une telle vitesse relevait de la psychiatrie. Julianna, elle, avait enterré toutes espérances de finir cette journée en possession de son permis de conduire.

— Oh le bol !

En trois syllabes, Héloïse résuma parfaitement la situation. À peine quatre ou cinq kilomètres après la sortie du bourg frontalier, le Chrysler se trouva une nouvelle fois ralenti par le camion de livraison qui continuait sa tournée, pépère. Les jeunes femmes n’étaient pas seules à se traîner derrière son pare-chocs. Le tout-terrain des BCNI avait gagné le privilège de flairer le pot d’échappement du poids lourd.

— C’est quoi déjà le slogan ? jubila Julianna en rétrogradant en troisième. Les routiers sont nos amis !

Le chauffeur du SUV avait un avis différent sur la question. Il zigzaguait fébrilement derrière le camion à la recherche d’une échappatoire. En vain. Les voitures défilaient en sens inverse, lui interdisant tout dépassement.

Un peu avant Port Valais, les BCNI bifurquèrent en direction du Pic du Grammont, laissant le poids lourd et son convoi longer le Léman. La route s’éleva rapidement, en serpentant sur les flancs de cette haute aiguille rocheuse. Si Julianna avait risqué un coup d’œil au paysage, elle aurait été saisie par la beauté du panorama. Derrière elle, l’immense étendue d’eau turquoise du lac Léman scintillait au soleil. Face à elle et de chaque côté, la météo idéale de cette journée dégageait une vue spectaculaire sur tout le massif du Valais. Les monts bleutés couverts de neige s’enchaînaient jusqu’à l’horizon.

Sous ses roues, la situation était moins reluisante. La largeur de la chaussée semblait inversement proportionnelle à l’altitude. Tout comme son état. La voie s’était réduite au point de n’être plus qu’un chemin à peine plus large que le monospace et vaguement recouvert d’un vieux macadam fissuré. Enserré entre une paroi abrupte côté conducteur et un à-pic vertigineux côté passager, le raidillon ne laissait aucune marge d’erreur.

— Va moins vite ! supplia Héloïse, cramponnée à la poignée intérieure.

— Moins vite, c’est la marche arrière.

Difficulté supplémentaire : ne pas perdre le SUV. Depuis longtemps déjà, plus aucun véhicule n’était venu s’intercaler entre le 4×4 noir et le monospace des deux amies. Elles avaient donc dû laisser une distance de sécurité considérable entre eux pour poursuivre discrètement leur filature.

Au détour d’une longue épingle à cheveux, le Chrysler déboucha sur un replat. Un répit salutaire pour les bras crispés de Julianna. Devant, la route amorçait une descente sinueuse vers une forêt de conifères. Entre cette dernière et le monospace, rien. Juste le chemin verglacé et des prairies enneigées de part et d’autre.

— Ils sont où ? paniqua Héloïse en sortant ses jumelles.

Les BCNI s’étaient volatilisés. Leur véhicule était taillé pour les terrains accidentés, et leur chauffeur expérimenté. Il filait dans les montagnes comme sur une autoroute. Tant et si bien que les BCNI les avaient semées une bonne fois pour toutes.

— Ils ne peuvent pas être loin, tempéra Julianna. Il n’y a qu’une seule route. Si les BCNI avaient coupé à travers champs, nous verrions leurs traces dans la neige. Poussons jusqu’à la forêt. Si nous ne les retrouvons pas, nous ferons demi-tour pour fouiller le jet. Ça marche ?

Héloïse opina en silence, trop occupée à scruter les alentours. Ici, les jeunes femmes étaient exposées, totalement à découvert. Si les BCNI étaient embusqués dans les parages, ils se feraient une joie de les tirer comme des lapins.

Julianna engagea prudemment son monospace dans la pente. Les plaques de verglas craquaient sous leur poids. Virage à droite, virage à gauche, nouveau virage à droite… La direction assistée donnait tout son potentiel. Après mûre réflexion, Julianna préférait les montées. Ses biceps et le frein moteur aussi.

— Pourquoi je n’ai pas mis les chaînes, bon sang ?! maugréa la conductrice.

À mi-parcours, les roues arrières commencèrent à chasser. L’essieu avant patina et se bloqua dans une ornière. Emporté par ses deux tonnes, le Chrysler partit en tête-à-queue. D’un coup de volant, Julianna sortit son pneu du trou. Le véhicule glissa en marche arrière sur une dizaine de mètres. Il prenait de la vitesse et les sapins se rapprochaient dangereusement. Avisant un court faux-plat, Julianna tenta le tout pour le tout. Quart de tour de volant sur la gauche. Frein à main. Tête-à-queue presque complet. Contre-braquage. Le monospace se rétablit dans le sens de la marche. Ça ne l’empêcha pas d’arriver en bas en crabe, le rétro à un cheveu d’un gros tronc.

— Ça va ? Tu n’as rien ? s’enquit Yanna en se tournant vers sa meilleure amie.

Héloïse était livide, les ongles enfoncés dans la poignée.

— Punaise, on a eu chaud, finit-elle par articuler.

— Froid, tu veux dire.

Une sueur glacée tétanisait le dos de Julianna.

— Nouveau plan D si Utopy Town périclite. Postuler chez Rémy Julienne.

— Les aiguilles, bredouilla Héloïse.

— L’école d’infirmière, c’était une vanne, Hélo.

— Non, là. Regarde.

Héloïse pointait l’orée de la forêt.

— Les aiguilles de sapins ont été fraîchement écrasées. Les BCNI sont passés par ici.

Après une manoeuvre au millimètre pour se remettre dans le droit chemin, Julianna et Héloïse pénètrèrent dans la forêt. La lumière filtrait à peine entre les branchages. Les minces rayons qui s’y aventuraient se réverbéraient sur la neige accumulée au pied des troncs et éclairaient les frondaisons par en dessous. L’ensemble donnait une ambiance d’entame de film d’horreur qui plaisait moyennement à Julianna, peu adepte du genre.

Sur le sol, deux longs sillons matérialisaient l’itinéraire des BCNI. Ils n’étaient pas les seuls à emprunter ce chemin. Le monospace cahotait dans les profondes crevasses glacées laissées par des engins de débardage. À mesure qu’elles s’enfonçaient dans la forêt, les traces des BCNI devenaient de plus en plus ténues. Les pneus peinaient à mordre le mélange de neige, de terre et d’aiguilles de sapin compacté par les camions.

— Stop ! s’écria Héloïse. J’ai vu quelque chose.

La conductrice pila, puis coupa le contact. Julianna et Héloïse, leurs solides chaussures de randonnée aux pieds, débarquèrent sans un bruit. Courbées en deux derrière les monticules de neige, les jeunes femmes s’avancèrent de quelques pas. Héloïse avait le coup d’oeil. Les branches affaissées sous le poids de la neige masquaient l’entrée d’une minuscule piste forestière. À environ une centaine de mètres des jeunes femmes, un filet de lumière se reflétait sur le phare rouge d’une voiture. Héloïse ressortit ses jumelles. Tout était immobile autour du SUV. Le moteur était éteint. Pas de voix. Aucune forme humaine tapie dans l’ombre. Les BCNI avaient-ils abandonné leur monture ? Difficile à déterminer. Les vitres teintées ne laissaient rien deviner de l’habitacle.

Les deux amies se regardèrent, perplexes. Que faire ? S’approcher au risque de se jeter dans la gueule du loup ? Ou attendre, et laisser aux BCNI le loisir de s’évaporer une nouvelle fois dans la nature ?

— Je vais jeter un oeil, trancha Julianna. Toi, reste ici. À la moindre alerte, tu décampes.

Julianna prit une grande inspiration, son courage dans une main et son shocker dans l’autre, puis elle se risqua près du SUV. Yanna avançait la tête rentrée dans les épaules et les genoux fléchis, prête à faire demi-tour fissa. Malgré toute la délicatesse qu’elle y mettait, la neige crissait sous ses crampons. Julianna aurait aimé se rapprocher des arbres pour s’y abriter en cas d’attaque, mais elle s’enfonçait jusqu’aux cuisses dans l’épais mateau neigeux à leurs pieds.

À une vingtaine de mètres de sa cible, Julianna fit une pause. Accroupie derrière une souche rongée par les cancrelats, elle dégaina ses jumelles. La jeune fille détestait ces machins. Elle n’arrivait jamais à faire le point pour ses deux yeux en même temps. Plutôt que de loucher, elle ferma un oeil. Moins pratique, mais plus net. L’adolescente passa en revue chaque centimètre carré. Rien n’avait bougé du côté du tout-terrain. Julianna s’attarda sur les fenêtres. Son sang se figea illico dans ses veines. Des silhouettes se dessinaient derrière les vitres teintées. Larges, impressionnantes et immobiles. Les sièges ? Non, trop hautes. Des rideaux ? Julianna n’en avait jamais vu avec un cou et des épaules.

La jeune femme hésita entre la peur qui lui tenaillait le ventre et l’envie d’en découdre. Si elle avançait encore, les BCNI ne pourraient pas la louper. Comme une vache maraîchine au milieu d’un couloir de ski.

Rho et puis zut !

Julianna n’y tint plus. Quitte à se faire plomber, autant tabler sur l’effet de surprise. Yanna se rua sur la poignée du coffre et l’ouvrit en grand. Elle braqua la lampe stroboscopique du shocker à l’intérieur, espérant éblouir les occupants. Ou leurs fantômes. L’habitacle était désert. Les vagues silhouettes aperçues plus tôt se révélèrent être des cintres. Les BCNI y avaient pendu leurs tenues de ville. Loin d’être partis batifoler dans la nature à poil, les petits malins avaient troqué costumes en sergé de laine pour pulls à cols roulés, pantalons de montagne et grosses doudounes. C’était ce que laissaient deviner les étiquettes arrachées à la va-vite et fourrées dans le cendrier, ainsi que les trois boîtes de bottes taille yéti.

Julianna appella Héloïse. Ensemble, elles firent le tour du 4X4. Clés sur le contact. Pas de carte grise dans la boîte à gant. Personne n’avait eu le bon goût d’oublier son portefeuille dans sa veste. Rien de nominatif nulle part. Seule bonne nouvelle, le capot était tiède. Les BCNI n’avaient pas quitté les lieux depuis longtemps. Leur SUV étant garé dans un cul-de-sac, ils avaient dû continuer leur périple à pattes.

Julianna suivit les traces de semelles dans la poudreuse. Les empreintes des BCNI menaient droit au bord de la falaise. La jeune femme exclut d’emblée l’hypothèse du suicide collectif. Même si la perspective de se débarrasser définitivement de ces vermines était tentante, ça ne semblait pas le genre de la maison. Et puis ça n’aurait pas arrangé les affaires des deux amies.

— Eh regarde, pointa Héloïse. La piste disparaît derrière ce gros rocher.

Définitivement, Héloïse était croisée Saint-Hubert. Elle débusquait les disparus à coup sûr.

— Attends-moi une minute, temporisa Julianna qui rechignait à foncer tête baissée. Tu fais le guet pendant que je mets les chaînes du Chrysler. S’il faut déguerpir en vitesse, autant ne pas se tuer en s’adonnant au hors piste.

Julianna équipa les roues avant de son bolide en moins de cinq minutes. L’entraînement de la veille payait. La jeune femme cacha ensuite son monospace en lisière de forêt, avant de rejoindre Héloïse, les bras chargés de leurs sacs à dos.

— Allons-y.

– 25 –

 

Prudemment, Julianna et Héloïse contournèrent le rocher. Une volée de marches mal dégrossies descendait en un demi-colimaçon le long de la falaise. Cinq ou six mètres plus bas, les deux amies découvrirent une cavité naturelle retaillée par la main de l’homme.

— Un passage de contrebandiers, chuchota Julianna.

L’érosion avait entamé le granit, créant un abri sous roche à peine plus haut qu’une personne debout. Des petits futés s’étaient ensuite échinés à la pioche pour en prolonger le tracé. Tout au bout, la roche trop dure n’avait laissé d’autre choix que le percement d’un tunnel. Le boyau sombre opérait un quart de tour avant de déboucher de l’autre côté de la montagne.

Les yeux de Julianna et Héloïse plissèrent face à la lumière vive de l’adret. Mieux valait perdre quelques secondes à s’y habituer plutôt que de s’aventurer à l’aveugle. Devant les deux amies, la piste était mauvaise et glissante. Les piétinements des BCNI avaient tassé la neige, transformant le chemin en vraie patinoire. Au moindre ripage, c’était le vol plané mortel au fond du ravin. Accrochées l’une à l’autre comme si leur vie en dépendait (ce qui était le cas), les jeunes filles serpentèrent le long de la paroi nue avant de rattraper un layon qui s’enfonçait sous les sapins. Après quelques virages supplémentaires, des voix leur parvinrent en rebondissant entre les arbres. Les jeunes femmes risquèrent un œil avant de s’engager dans le prochain tournant.

Le trio de salopards était là. Emmitoufflés dans leurs doudounes, ils marchaient lentement pour ne pas déraper. Le “mètre cube” avançait en oscillant d’une jambe sur l’autre, déséquilibré par les lourds sacs de victuailles qu’il transportait. Le chauffeur l’avait jouée plus fine. Il se contentait de traîner des vêtements chauds roulés dans un gros fourre-tout. Et puis, il y avait le boss. Lui ne portait rien. Il cheminait devant, en majesté. Julianna l’apercevait pour la première fois. Longiligne comme les sapins qui l’entouraient, l’homme se déplaçait rapidement, presque sans bruit. Ses mouvements avaient la souplesse d’un félin. La parka masquait mal une musculature sèche, fruit d’un entraînement intransigeant. C’était un guerrier. Pas de doute là-dessus. Plus encore, Julianna fut saisie par sa grande beauté. Son visage d’ébène conjuguait des traits d’une exquise finesse à la rudesse d’une ossature anguleuse. Ses yeux, sombres et ourlés de longs cils, brillaient de l’acuité d’un prédateur à l’affût. Sa bouche, elle, affichait le rictus carnassier de l’homme pressé qui en a marre de se fader deux boulets. L’ensemble donnait un paradoxe fascinant.

Merda ! lâcha le “mètre cube”, les fesses dans la neige.

Verglas 1 – Sous-fifre 0. Les boîtes de nourriture s’étalaient tout autour de lui.

— Debout et ramasse, corno, claqua la voix du boss.

Le “mètre cube” portugais rassembla ses courses en un temps record, puis le groupe reprit sa progression. Ils se dirigeaient vers une clairière. Une petite étable d’alpages se tapissait dans la trouée de sapins. Son corps de bâti, en pierres grises, formait un L. D’un côté, une grange accolée à un préau. De l’autre, le logis des bergers. La partie habitable n’était pas très grande. Deux ou trois pièces tout au plus, à en juger par le nombre de fenêtres. Sous le préau, une bâche mal arrimée laissait deviner une quantité respectable de bûches et deux quads chenillés version mastodontes. Tout autour des bâtiments, le manteau neigeux avait été travaillé pour former un mur. Les toits enneigés s’appuyaient contre la pente de la montagne si bien qu’on ne savait où finissait l’une et où commençaient les autres. Le vent, fort à cette altitude, balayait la fumée de cheminée à l’horizontale. D’aucuns auraient été bien en peine de distinguer la maisonnette depuis l’autre côté du rideau d’arbres.

Julianna poussa le coude d’Héloïse. Elles ne devaient pas rester ici. Le maigre couvert végétal ne les dissimulait pas du tout. Chacune à son tour, les jeunes femmes traversèrent le chemin emprunté par les BCNI pendant que l’autre gardait ces messieurs à l’œil. Elles s’enfoncèrent ensuite discrètement dans la forêt. Hors des sentiers battus, leurs vêtements foncés se fondaient dans le paysage. Après avoir remonté la pente sur une vingtaine de mètres, les deux amies contournèrent la clairière par le haut. Ici, à l’abri du soleil, le manteau neigeux restait épais de presque quatre-vingt centimètres malgré le printemps bien avancé. Profitant de cet avantage, Julianna et Héloïse poussèrent leurs sacs à dos devant elles en guise de dameuse, et rampèrent jusqu’à une palissade de troncs bruts, manifestement montée là pour protéger l’étable des éboulements. Les jeunes femmes étaient trempées et frigorifiées. Leurs doigts, nez et orteils n’étaient plus que de vagues souvenirs. Mais peu leur importait. Ce qui se jouait sous leurs yeux retenait toute leur attention.

Un homme élancé, fin comme un cure-dent, sortit de la fermette pour venir à la rencontre de son patron. Sous sa manche, bombait un épais bandage au poignet.

Le « chauve », identifièrent Julianna et Héloïse, malgré le bonnet de l’homme.

— Tu expérimentes le look baroudeur ? interrogea le chef des BCNI en haussant un sourcil devant la barbe de trois jours de son collègue.

— C’est ce foutu gamin, jura l’intéressé. Ce petit con a envoyé valdinguer ma valise. Mon rasoir est en miettes.

Le boss sourit en coin. Il en fallait beaucoup pour énerver son acolyte. Pourtant, quarante-huit heures de babysitting avaient suffit à ce mioche pour le mettre en boule.

— Barbe et étable ? murmura Julianna à Héloïse. Ça se précise. Ce sont bien les Inconnus, mais dans les Rois Mages.

Héloïse s’illumina à l’évocation de son film préféré. Cette similitude titilla l’imagination de Julianna. Les deux amies ne pouvaient pas nommer indéfiniment leurs adversaires selon une vague description physique.

— Le boss, avec ses allures de milord, il a une tête à s’appeler Melchior, évalua Yanna. Le « mètre cube », ce sera Balthazar le balèze, et le « chauve » Gaspard. Qu’est-ce-que tu en dis ?

— Ok, fit signe Héloïse.

Le chef, nouvellement baptisé Melchior, reprit la parole.

— Sa mère aussi nous donne du fil à retordre. J’espérais qu’en la séparant de son gosse elle se mettrait à table, mais non. Elle n’a pas pipé mot depuis qu’on a atterrit là-bas. Pourtant, je vois dans ses yeux qu’elle sait où son mari l’a planqué.

— Et la fille ?

— La jeune ? Elle n’est pas au courant de nos arrangements avec ses parents. J’en suis persuadé. Tu as vu comme elle a réagi en découvrant le saccage de sa maison.

— Tu fais vraiment confiance à la petite pour retrouver ce que son père nous a volé ? interrogea le « mètre cube » Balthazar en tendant ses sacs de provisions au chauve.

— Avec un peu de chance, elle mettra la main dessus, mais je ne crois pas aux miracles. J’espère surtout que Guimarães va essayer d’entrer en contact avec elle. Sa fille le fera parler.

— Et si ça ne fonctionne pas ? questionna le « chauve » Gaspard, pas des plus optimistes.

— Il faudra bien. Guimarães s’est volatilisé dès qu’il a compris que sa combine ne prenait pas. Depuis, nous avons cherché partout. L’hôtel, leur maison, les bagages… Rien. Or, je suis sûr qu’il l’a planqué sous notre nez. J’ai examiné toutes nos alternatives. Se servir de sa fille comme d’appât est notre meilleure option.

— Si elle n’a pas prévenu les flics d’ici là.

— Tu as raison. Cette affaire doit impérativement aboutir avant mercredi soir. Ça s’impatiente en haut lieu.

Melchior écarta son gant de cuir pour regarder sa montre.

— Midi passé, soupira-t-il. Amène-moi le gosse. Je vais remettre un coup de pression à sa sœur.

— Mais il vient de s’endormir, gémit Gaspard.

Le regard implacable de son patron doucha ses espérances. C’était repartit pour des heures d’emmerdements. Gaspard souffla bruyamment.

— Punaise, c’est sa sœur qu’on aurait dû capturer, grommela-t-il en s’engouffrant de mauvaise grâce dans la maisonnette, suivi du chauffeur et de Balthazar. Vous auriez senti ça pendant la planque devant chez eux. La petite est une super cuisinière. Un vrai cordon bleu. Pas comme l’infâme bouffe en boîte que Sylvain nous a ramenée.

Le chauffeur releva la pique en affichant son maximum de dédain. Julianna se tourna vers sa meilleure amie. Héloïse rougissait malgré elle au compliment !

— Ne te plains pas, tempéra Balthazar en refermant la porte. La pire, c’est la bonne femme. Bon sang, non mais tu as vu l’hystérique ? Cette saleté a voulu me mettre un coup de boule ! Heureusement, le patron lui a retourné une gifle. Ça l’a séchée direct. Maintenant, elle ne bouge plus de son coin.

Cette fois, Héloïse ne rougissait plus du tout. C’était même tout l’inverse. Blême de rage, elle serrait les poings, prête à se jeter sur les quatre hommes. Julianna la retint fermement par le poignet jusqu’à ce qu’elle se calme.

Melchior mit à profit ce temps pour farfouiller dans la poche intérieure de sa doudoune, et en ressortir un téléphone satellite. Il déplia l’antenne, puis se mit à tourner autour de l’étable, à la recherche de réseau.

— Mince ! s’écria Julianna en sautant sur le sac à dos d’Héloïse. Le boss essaie de t’appeler. Il va entendre la sonnerie.

Julianna se maudit. Elle aurait dû s’attendre à ce genre d’incident. Ça faisait plus de 36 heures que les BCNI n’avaient pas pris contact avec Héloïse.

La languette de la fermeture Éclair du sac glissait entre les doigts de la jeune femme. D’un coup de dents, Julianna arracha son gant droit et fit descendre le zip. L’adolescente avait l’impression que chaque cran résonnait dans toute la clairière.

— Grouille, Yanna ! Melchior compose un numéro.

— Je fais ce que je peux, répondit Julianna en attrapant leur portable. Sonnerie, vibreur… Bon sang, où est le mode silencieux sur cet engin ? Ah, voilà !

Enfin, l’icône du haut-parleur barré apparue sur l’écran, aussitôt remplacée par “Appel entrant”.

— Décroche, vite ! intima Julianna en collant d’office le téléphone dans la main de son amie.

— Non, toi !

— Rho, ne recommence pas ! Et parle tout bas. Le boss regarde par ici.

— Allô, glissa Héloïse d’une toute petite voix en appuyant sur le bouton vert.

Tu as encore été longue à répondre, gronda Melchior sans préambule.

— Gagne du temps, articula silencieusement Julianna.

— Je vous entends très mal. À peine un mot sur deux.

Melchior se déplaça à la recherche d’un meilleur signal. Il essaya près du chemin forestier. Essai non conluant. Proche de la grange. Pas mieux. Le boss gagna finalement une barre de réseau sous le préau. Il s’adossa à la pile de bûches.

Tu m’entends maintenant ? reprit-il en repoussant d’un coup de botte la hache qui l’empêchait de poser son pied sur un billot.

— Oui, la communication est meilleure, répondit doucement Héloïse.

Pourquoi chuchotes-tu ? Tu n’es pas seule ?

La situation était mal engagée. Comment sortir de cette chausse-trape ?

Qu’est-ce qu’a dit Gaspard à l’instant ? réfléchit Julianna, le cerveau ralenti par l’altitude. Les BCNI ont planqué devant chez les Guimarães avant de passer à l’attaque. Ils connaissent donc les habitudes de la maison.

Julianna se pencha vers sa meilleure amie.

— La voisine, susurra-t-elle à son oreille.

— La voisine ! répéta Héloïse dans le combiné. La mamie d’en face vient de débarquer à l’improviste. Elle fait ça souvent.

C’était vrai. La petite grand-mère qui habitait près de chez Héloïse trouvait régulièrement un prétexte pour venir discuter entre filles. Les conversations de son mari ne tournaient qu’autour de la pêche, de la politique ou des faits divers scabreux. Madame Eliott n’étant interressée ni par les truites, ni par les requins, ni par les maquereaux, le temps lui durait.

— Elle est dans la cuisine, continua Héloïse. Mais rassurez-vous, Madame Eliott n’a pas vu les dégâts. J’ai tout rangé.

Où en sont tes recherches ?

Héloïse leva un pouce victorieux vers Julianna. Melchior avait gobé le bobard, l’hameçon avec. Décidement, les deux amies devenaient douées au jeu du poker menteur.

— Je n’ai rien trouvé, admit Hélo. Je crois qu’il manque certains dossiers. Est-ce ce que vous cherchez ?

Non. C’est moi qui ai ces documents. Il faut d’ailleurs que je discute de leur contenu avec ton père. A-t-il pris contact avec toi ?

— Non. Papa ne répond pas au téléphone, et personne ne l’a vu à l’hôtel.

Héloïse préférait jouer cartes sur table plutôt que de s’emmeler dans des mensonges supplémentaires. Sa franchise sembla plaire à Melchior.

Quand lui as-tu parlé pour la dernière fois ?

— Mercredi soir. Maman m’a téléphoné pour m’indiquer à quelle heure arrivait son vol, puis elle me l’a passé.

Que t’a dit Gérard ?

— Rien de particulier. Juste “bonjour” et “on se verra après les deux semaines de vacances scolaires”. Rien de plus.

La porte de la fermette grinça.

Je me suis dit que tu voudrais parler à ton frère, annonça Melchior en passant du coq à l’âne.

Un puissant rugissement jaillit de la maisonnette.

— Oh mais tu vas la fermer, bordel ! Et après ma mère me demande pourquoi je n’ai pas de gosses !

Le chauve éjecta Nicolas de l’étable. Ce dernier vola sur quatre mètres avant d’opérer un volte-face quasiment à l’horizontale, bras tendus façon Superman. Les ravisseurs avaient noué une grosse corde autour des poignets de Nicolas. Gaspard poussa le frère d’Héloïse vers Melchior, puis tira sur la laisse improvisée quand le garçon partit du mauvais côté. Le pauvre adolescent était traité comme un bilboquet humain.

Julianna remarqua que Gaspard tenait son bout de corde de la main gauche.

Et voilà notre gaucher pourfendeur de coussins de canapé.

— Nicolas ! s’écria Hélo, au comble de la joie.

Quel enthousiasme ! railla Melchior devant tant d’emballement.

Héloïse ne semblait pas voir à quel point son frère était marqué par sa détention. Lui, qui arborait habituellement le teint mat hérité du côté portugais de la famille, était plus pâle que jamais. Un filet de sang avait coulé du coin de sa lèvre explosée, et maculait le col de son sweat. Ses yeux cernés et rougis de larmes trahissaient de longues journées d’angoisse.

Viens, gamin, dit paternellement Melchior en attirant Nicolas près de lui. Passe un petit bonjour à ta sœur chérie.

Bon… bonjour Héloïse, bégaya Nicolas dans le combiné.

— Nico ! Tu vas bien ? Ne t’inquiète pas. Je vais vite te sortir de…

Trêve d’effusions, coupa Melchior. Mon grand, dis à ta soeurette qu’il lui reste à peine plus de 35 heures pour s’acquitter de sa mission. Comment fais-tu 35 avec tes doigts ? Un 3 et un 5. Montre-moi, mon grand.

Tremblant de la tête aux pieds, Nicolas s’exécuta. Il montra d’un côté trois doigts et de l’autre cinq. Melchior lui saisit alors violemment les mains, et les plaqua sur le billot de bois. Il écrasa ensuite les poignets de Nicolas avec son pied. Gaspard fila un coup de pied derrière les jambes de l’adolescent, puis enfonça ses grosses paluches dans ses clavicules pour le maintenir à genoux. Baltazard rejoignit ses comparses et posa sa parka sur un quad. Il fit rouler ses imposantes épaules, se campa solidement sur ses jambes, puis brandit la hache au-dessus des doigts de Nicolas.

— NON, hurlèrent en même temps Héloïse et son frère.

Melchior releva vivement la tête. Il avait entendu Hélo. Julianna incrusta littéralement son amie au fond de leur tranchée de neige. Le boss porta la main à son holster de ceinture et braqua son pistolet vers le chemin forestier.

“Non” quoi ? grinça-t-il au téléphone.

Melchior tournait sur lui-même en scannant les alentours, l’oreille aux aguets.

— Non, ne faites pas de mal à mon frère.

Qui t’a dit que nous allions lui faire du mal ?

— Le ton de votre voix, inventa Héloïse. Et… et Nicolas a crié.

Les deux acolytes de Melchior n’avaient pas bougé d’un iota. Ils regardaient leur patron, interloqués.

— Qu’est-ce qui te prend ? demanda Balthazar, la hache toujours en lévitation au-dessus de sa tête.

— J’ai entendu une voix. Toute proche. Pas vous ?

— Non rien, patron, répondit Gaspard en retenant Nicolas qui se débattait comme un beau diable.

— Moi non plus, renchérit Balthazar. Juste le môme qui braillait.

Plus si sûr de lui, Melchior rengaina son arme et reprit sa place sous le préau. Son regard ne lâchait pas les abords de la fermette.

Bon, ma jolie, siffla le boss entre ses machoîres crispées, je vais te résumer la situation. Prends des notes car je ne le répèterai pas. Tu me trouves ton connard de paternel et ce qu’il a eu la mauvaise idée de nous voler avant demain minuit. Passé ce délai, je débiterai ton frère en morceaux au rythme d’un membre par heure. Tout doucement. Articulation par articulation. Je prendrai un plaisir infini à faire durer son agonie. Ton frère sentira la vie lui échapper à chaque entaille, chaque os brisé, chaque goutte de sang perdue. Il va mettre des heures à crever dans d’atroces souffrances. Tout ça parce que son idiote de sœur l’aura abandonné. Ensuite, ce sera le tour de ta mère. Peut-être même que je m’amuserai avec elle avant. Il ne faudrait pas gâcher une si belle femme. Après ça, comme je te l’ai déjà expliqué, je te renverrai leurs corps par La Poste. En tout petits colis. Et quand tu auras fini de les reconstituer, je te réserverai le même sort. Tu pourras fuir aussi loin que tu veux, je te retrouverai et je te débiterai en cubes. Puis, je terminerai par ce salaud de Gérard. Je lui montrerai sa famille en kit par sa faute, et je le jeterai du haut des falaises de Madère pour qu’il s’empale sur les rochers. C’est un programme réjouissant, non ? Tu ne m’en crois pas capable ?

— Si, je vous crois. Je vous le jure. Je ferai tout ce…

Hum, je sens que tu doutes de ma détermination. Demandons l’avis de ton fragin. Dis-moi, gamin, tu veux une démonstration ?

Melchior se pencha vers Nicolas, lui tira les cheveux en arrière pour relever sa tête, et adressa un signe du menton à Balthazar. La hache s’abattit en un souffle. Nicolas poussa un hurlement déchirant qui roula jusqu’au fond de la vallée, puis revint en écho transpercer les cœurs glacés d’effroi de Julianna et Héloïse. Les deux amies avaient fermé les yeux pour ne pas assister à cette atrocité.

Pendant un moment, plus personne ne bougea. Le silence envahit peu à peu la clairière, à mesure que l’écho avalait le cri de Nicolas.

Puis, Julianna perçut un bruit étrange. Comme le gloussement d’un dindon asthmatique. Puis un autre. Et enfin un troisième. Le son s’amplifia. Le gloussement se mua en ricanements, jusqu’à ce que trois rires gras s’échappent du préau.

Bien que l’idée la répugnât, Julianna entrouvrit les paupières. En bas, les BCNI étaient hilares. Nicolas, lui, gisait affaissé sur le billot, évanoui. La hache s’était fichée profondément dans le bois. Mais aucune trace de sang. Balthazar avait visé pile entre les deux mains de Nicolas. La lame n’avait fait qu’effleurer la peau de l’adolescent.

Tu es toujours là, ma jolie ?

— Hum hum.

Les yeux toujours clos et le cœur au bord des lèvres, Héloïse n’arrivait plus à parler.

35 heures. Pas une seconde de plus. Je te rappelerai demain à minuit. Ne me déçois pas. Ou plutôt, ne déçois pas ton frère.

Sur cet ultimatum, Melchior coupa la communication.

Des larmes coulaient sur les joues d’Héloïse. Des vraies cette fois-ci, pas des larmes de crocodile. Julianna lui donna un petit coup de coude.

— Regarde, murmura-t-elle.

— Non. Je ne peux pas.

— Mais, si, vas-y. Nicolas est indemne. C’était un simulacre. Il est juste tombé dans les pommes.

Héloïse émergea enfin. Devant son frère inerte que Gaspard et Balthazar traînaient sans ménagement jusqu’à l’intérieur de la maisonnette, ses pupilles se mirent à briller d’une flamme féroce que Julianna ne lui connaissait pas. La jeune femme eut juste le temps de ceinturer sa meilleure amie avant que celle-ci ne se rue sur les monstres qui martyrisaient Nicolas.

— Arrête ! Ils vont nous massacrer.

— File-moi le couteau, ordonna Héloïse en se tortillant pour se défaire de l’étreinte de Julianna. Toi, utilise ton shocker.

— À travers leurs doudounes ? Impossible. Je dois toucher la peau des BCNI pour les électriser. Je ne peux même pas m’approcher d’eux. Le manche de leur hache est plus long que mon bras. Et puis, je commence par lequel pendant que les deux autres nous transforment en passoire ? Non, nous ne pouvons pas intervenir maintenant. Sans préparation, nous courons à la catastrophe.

En bas, tous les BCNI avaient rejoint la chaleur de la fermette. Une odeur de plat mijoté annonçait leur passage à table.

— Il ne se passera rien de plus aujourd’hui, conclut Julianna. Viens. Rentrons. Maintenant que nous avons localisé leur planque, nous pouvons élaborer un plan d’attaque.

— Mais…

— Il nous faut aussi déguerpir d’ici avant que les BCNI ne rejoignent leur véhicule. S’ils aperçoivent le Chrysler, nous sommes cuites.

Héloïse aurait bien aimé continuer à observer les BCNI quelques heures de plus, et surtout rester près de son frère, mais il fallait se rendre à la raison. Suivant Julianna comme un automate, la jeune femme rampa vers la lisière des bois, réajusta son sac de randonnée trempé sur son dos, et refit le chemin inverse jusqu’au passage de contrebandiers.

Là-haut, le SUV des BCNI n’avait pas bougé. Du givre commençait à grignoter son pare-brise. Voir le véhicule abandonné, ouvert à la merci de tout un chacun, réveilla le petit démon qui sommeillait en Julianna. La jeune femme appuya sur le verrouillage centralisé des portières, et claqua ces dernières.

— La clé est sur le contact, expliqua Julianna à son amie. Ça leur fera les pieds à ces pouritures !

– 26 –

 

Au bout de l’étroite piste de sable, Cyril rangea son tout-terrain kaki derrière son homologue floqué aux couleurs de la Gendarmerie.

— Bonjour mon Lieutenant, l’accueillit le major avec un rapide garde-à-vous suivi d’une franche poignée de main. La prévôté nous a averti de votre venue.

Si le salut avait été courtois et amical, le teint blafard du sous-officier trahissait le malaise ambiant.

— C’est par ici, lieutenant. Attention, on s’enfonce facilement dans ce coin.

Cyril suivit son guide à travers l’étendue marécageuse du Teich qui serpentait au fond du bassin d’Arcachon. Les Rangers hautes étaient effectivement de bon ton. Les eaux saumâtres de la lagune imbibaient les sols et formaient çà et là des sables mouvants. Après quelques minutes de marche entre les colonies d’oiseaux, Cyril distingua un groupe de gendarmes au milieu des arbres. Deux femmes, entièrement revêtues de combinaisons blanches, s’affairaient autour d’un trou. Autour, leurs collègues inspectaient les fourrés.

Le major et Cyril s’arrêtèrent à bonne distance pour ne pas polluer la scène avant que les techniciennes en identification criminelle aient fini leurs relevés.

— Ce sont des gardes de la réserve qui l’ont trouvé. Ils ont vu une nuée d’oiseaux au comportement inhabituel. En s’approchant, les gars ont aperçu le corps. Ce n’est pas beau à voir. Les animaux sont passés avant nous. Le visage est dans un sale état. C’est à peine si on a reconnu l’homme sur votre avis de recherche.

Cyril resta silencieux. L’odeur du cadavre en décomposition lui retournait l’estomac. Ce n’était pas la première fois qu’il était confronté à la mort. Les théâtres de guerres où avait été déployé le lieutenant des forces spéciales lui avaient réservé leur lot d’horreurs. Il y était malheureusement accoutumé. Mais l’odeur âcre des chairs nécrosées, c’était autre chose. Jamais personne ne s’y habituait.

— Le légiste a fait la levée de corps et a programmé l’autopsie pour lundi après-midi. Lui, la substitut du procureur et le greffier sont déjà repartis. Leur permanence est chargée, précisa le gendarme comme s’il avait besoin d’excuser un appareil judiciaire au bord de l’implosion sous la charge de travail. On attend les pompes funèbres. Ils se sont perdus en venant.

— C’est bon, vous pouvez approcher, leur cria une des techniciennes.

À contre cœur, Cyril emboîta le pas du major. L’un comme l’autre se penchèrent timidement vers la fosse. Un visage à peine humain fixait le ciel de ses orbites vides. Il était déchiqueté par les coups de becs.

— Les animaux commencent toujours par les yeux. C’est la partie la plus tendre, commenta placidement la technicienne. Est-ce votre homme ?

— Affirmatif, c’est Frédéric Pougnard, confirma Cyril en plaquant sa main sur son nez. Les causes de la mort ?

— Un coup violent porté à la base du crâne avec un objet lourd. Net et radical.

Joignant le geste parole, les deux techniciennes descendirent dans la fosse et retournèrent avec précaution l’imposant corps du chef de la sécurité. Une profonde embarrure défonçait l’occiput du cadavre.

— Regardez. Ces marques correspondent aux extrémités de la clé démonte-pneu retrouvée à quelques mètres de ce côté, précisa le major en désignant les abords du sentier par lequel ils étaient arrivés. Il y a ce qui ressemble à de la matière grise sur l’objet et le sol. C’est donc là qu’il a été assassiné.

— Charmant, commenta Cyril avec dégoût. Une exécution en bonne et due forme. Ces salauds éliminent les témoins.

— Vous savez qui lui a fait ça ?

— Des professionnels. Notre victime était chef de la sécurité à l’aéroport de Mérignac. Il est soupçonné de complicité dans l’enlèvement d’une femme jeudi soir. Deux adolescentes ont également disparu.

Un silence gêné s’installa. Le militaire sentait peser sur lui les regards suspicieux de l’assistance. Les gendarmes se demandaient légitimement pourquoi personne ne les avait informé d’une triple disparition. D’autant plus qu’elle était maintenant liée au meurtre d’une personne occupant des fonctions sensibles.

Cyril aurait aimé en dire plus aux enquêteurs, mais ses ordres étaient clairs. Tant que ses supérieurs n’avaient pas identifié qui bloquait la remontée d’informations depuis l’épisode de l’aéroport de Mérignac, il devait élucider cette affaire en travaillant sous les radars. Seule une diffusion discrète de l’avis de recherche lui avait été accordée.

— D’autres traces ont-elles été relevées ? demanda le lieutenant pour changer de sujet.

— Oui. Quelqu’un a brûlé quelque chose de ce côté-ci.

Le major entraîna Cyril près de la lagune. Le sol était couvert de cendres. 99% de l’objet incendié s’étaient consumés, mais quelques éclats métalliques brillaient au soleil. Des fermetures éclairs, une poignée d’œillets et deux anneaux de bandoulières.

— Les sacs de voyage, murmura Cyril pour lui-même.

— Pardon ? s’enquit le major en tendant l’oreille.

— Ce sont des sacs de voyage, répéta Cyril en brassant le foyer avec une branche. Pougnard en avait deux la dernière fois qu’il a été vu en vie. Quant à ceci…

Cyril désignait un minuscule bout de papier épargné par les flammes.

— C’est un morceau de billet de banque. Cinquante euros.

— Le meurtrier a brûlé de l’argent ?

— Oui. Une bonne quantité, je pense.

— Qui brûle autant de billets ?

— Quelqu’un qui possède de gros moyens et pour qui ces liasses ne sont que de l’argent de poche, dit sombrement Cyril.

Le militaire se releva et observa le sol. Les seules empreintes de semelles autour du brasier étaient les leurs. Suivant son regard, le major répondit à sa question muette.

— Le tueur a effacé ses traces avec des feuillages. On en a retrouvé coupés en forme de balai, là-bas, dans le fossé.

— On fait difficilement plus professionnel.

— Effectivement. Cependant, nous avons un indice. Des empreintes de pneus. Elles avancent sur le chemin que nous avons emprunté, s’arrêtent à dix-douze mètres d’ici, puis repartent en marche arrière. La voie et l’empattement des roues pourraient correspondre à un SUV de taille moyenne. Nous avons fait des photos et un moulage en plâtre. Avec un peu de chance, le labo pourra déterminer le modèle de pneus, voire celui du véhicule.

— Conseillez-leur d’entamer leurs comparaisons par la Porsche Cayenne. Une idée comme ça… Ah, et cherchez dans les fourrés. Vous pourriez y trouver un Glock. Il appartient à ce conna… à Pougnard. Sa voiture peut aussi être dans les parages.

Sans plus de cérémonie, Cyril prit congé des enquêteurs et regagna seul son véhicule. Une fois à bonne distance des gendarmes, le militaire appuya longuement sur la touche 6 de son portable.

Identification ?

— Figeac… commença à répondre Cyril, surpris de capter au milieu de cette étendue sauvage.

Ah lieutenant, le coupa son interlocuteur. J’allais vous appeler. Alors ?

— C’est notre homme, monsieur. Homicide. Très pro. Pas d’indice sur les coupables, mais tout porte à croire qu’il s’agit de la même équipe. Ces gars effacent leurs traces. Ils ne veulent pas que nous remontions jusqu’à eux.

Ces tueurs sont peut-être doués pour se volatiliser, mais les deux demoiselles de l’aéroport, beaucoup moins. Nous avons enfin les informations que vous nous aviez demandé. Une mauvaise nouvelle : chou blanc pour l’identification de l’appelant sur le portable personnel de Frédéric Pougnard. Numéro masqué, téléphone prépayé n’ayant servi que pour cet unique appel, et sûrement détruit ensuite. En revanche, bonne nouvelle, nous avons localisé d’où le coup de fil a été passé. L’aérodrome Léognan-Saurat.

— Jamais entendu parlé.

C’est à une vingtaine de kilomètres à l’est de Mérignac. Seconde bonne nouvelle, les informaticiens ont eu du mal à arracher des informations à ces vieux tromblons d’ordinateurs de l’aéroport de Bordeaux, mais ils sont parvenus à restaurer l’historique de navigation. Devinez quel lieu les deux petites fuyardes ont recherché ?

— Au hasard… Léognan-Saurat ?

Exacte. Vous connaissez votre prochaine destination, lieutenant.

Cyril rangea son portable et monta dans sa voiture en soupirant.

— Et allez ! Cinquante kilomètres dans l’autre sens !

– 27 –

 

Deux tasses de café fumantes en mains, Héloïse rejoignit Julianna assise sous le porche d’entrée de leur chalet.

— Merci, tu tombes à pic. J’ai les doigts gelés, dit Julianna en serrant avec délice son mug brûlant.

— Le dîner sera prêt dans une demi-heure environ, précisa Héloïse.

En revenant de Suisse, les deux amies s’étaient partagé les tâches. Héloïse avait repris son poste de guetteuse, perchée sur le belvédère, puis était rentrée préparer leur repas.

— Je ne t’ai pas raconté, reprit Héloïse avec malice. Quand le chauffeur a raccompagné Melchior au jet, ça a bardé. La vitre conducteur était en miettes, et le boss furax. Il a passé une soufflante magistrale au chauffeur. Je l’ai entendu aboyer d’ici.

— Le pauvre choupinet s’est fait engueuler par ma faute, plaignit Julianna, hypocrite jusqu’au bout des ongles.

Pendant qu’Héloïse assistait à la scène la plus réjouissante de ces derniers jours, Yanna était redescendue au village. D’une part, pour faire le plein de son monospace ainsi que d’un gros jerrican, car tomber en panne sèche en pleine libération d’otage ferait mauvais genre. D’autre part, pour remplir à ras bord les placards de leur cuisine. Le duo disposait maintenant d’assez de nourriture pour tenir un siège ( même si Héloïse et Julianna espéraient ne pas en arriver à cette extrémité). Enfin, Yanna avait fini de siphonner son compte bancaire en retirant un joli petit paquet de billets au distributeur. La moitié de la somme fila tout droit vers une enveloppe d’urgence planquée au fond d’une boîte de café. La seconde partie fut immédiatement dépensée au surplus militaire. Le matin même, Julianna y avait repéré plusieurs modèles de petites caméras. De celles utilisées par les zoologistes pour observer les animaux dans leur milieu naturel. La jeune femme avait acquis quatre exemplaires d’un modèle dernier cri, plus onéreux certes, mais doté d’une retransmission sans fil des images vers un petit écran. Julianna paya une nouvelle fois en liquide pour ne pas laisser ses coordonnées bancaires, et donc son identité, au vendeur. D’autant plus que Monsieur Muscles s’était montré très curieux de l’utilisation qu’allait faire Julianna de ces petits bijoux de technologie. Même si elle n’était plus à un mensonge près, la jeune femme avait pris grand soin de ne pas évoquer ses projets.

— Tiens, regarde cet écran, dit Julianna en remettant ses outils à côté de la roue de secours du Chrysler. Nous avons un retour en direct des quatre caméras. Le chalet et son chemin d’accès sont maintenant sous vidéosurveillance.

Hélo et Yanna avaient longuement discuté sur le chemin du retour. Les jeunes femmes n’avaient pas le don d’ubiquité, et leur seul point de chute à peu près sûr ne pouvait pas rester sans surveillance. Aussi, le duo avait résolu d’assurer ses arrières en transformant son refuge en quartier de haute sécurité.

— J’ai laissé le moins possible d’angles morts, mais il en reste, se désola Julianna. Une ou deux caméras supplémentaires auraient été idéales. Mais, bon, on fait avec les moyens du bord.

Leur situation demeurait inconfortable. Melchior, Balthazar et consorts étaient tout proches. Julianna avait la désagréable et persistante impression de sentir leur souffle sur sa nuque.

— Qu’est-ce que tu fais ? lui demanda Héloïse.

La bricoleuse en herbe sirotait son café d’une main et, de l’autre, avait étalé sur ses genoux l’épais atlas routier qui végétait habituellement au fond du coffre de sa voiture.

— Résumons-nous, commença Julianna. Notre escapade du jour nous a livré beaucoup d’informations.

— C’était le but, non ?

Julianna décocha un regard noir à son amie.

— Un autre commentaire affligeant de sagacité ? Non ? Parfait. Donc, je disais que nous avions appris pas mal de choses. Premièrement, nous avons mis des visages sur les BCNI.

— Et des noms.

— Des surnoms, plutôt.

— Sauf pour le chauffeur. Il se prénomme Sylvain.

— Ah oui, c’est vrai. Deuxièmement, ton frère et ta mère sont en vie, mais ont été séparés. Troisièmement, nous avons localisé où les BCNI détiennent Nicolas, mais pas d’indice concernant Nathalie. Si ce n’est que Melchior et Balthazar ont parlé d’un “atterrissage là-bas”. Ils l’ont donc emmenée en avion.

— Sous-entendu, la seconde planque n’est pas la porte à côté, se lamenta Héloïse. Ce n’est pas une bonne nouvelle. Il nous reste moins de 30 heures avant la fin de l’ultimatum.

— Effectivement, acquiesça Julianna, sincèrement désolée pour son amie. Ce sera court pour retrouver ta maman.

La jeune femme passa un bras autour des épaules d’Héloïse, et la serra fort contre elle. Après quelques secondes de câlin, Hélo esquissa un maigre sourire. Julianna tenta de redonner un peu d’entrain à sa meilleure amie.

— Concentrons-nous sur le positif et sur Nicolas, d’accord ? J’en étais où ? Ah oui. Quatrièmement, puisque Melchior vient de repartir avec les pilotes, il ne reste que Balthazar, Gaspard et peut-être le chauffeur auprès de Nicolas.

— Je ne suis pas fâchée que Melchior soit absent, se rassura Héloïse. Aucune envie de l’affronter. Le boss est taillé comme une baïonnette.

— Bien d’accord, confirma Julianna. D’ailleurs, ça me fait penser au point numéro six. Melchior a dit que “ça s’impatientait en haut-lieu”. Il a donc un supérieur qui tire les ficelles. Si Melchior est le Boss, nous voilà désormais avec un Big Boss.

— Cette affaire devient tentaculaire, maugréa Héloïse. Il va falloir la jouer serré.

— Le timing des BCNI aussi est serré. Point numéro sept, les ravisseurs ont une échéance à respecter. Ils ont parlé de quoi ? Mardi soir ? Non, mercredi soir. Oui, c’est ça, mercredi soir. Tu as une idée de ce à quoi ça correspond ? Un truc de prévu à l’hôtel ce jour-là, par exemple ?

Héloïse passa en revue les habitudes de leur établissement madérien.

— Il y a des soirées à thème presque tous les jours, réfléchit-elle à haute voix. Des visites guidées de l’île avec dégustation de produits locaux les lundis, mardis et jeudis. Vendredi et samedi sont occupés par les arrivées et les départs des touristes. Quant au mercredi, c’est un jour banal. Pas de navette maritime et peu d’avions. Non, je ne vois rien de particulier.

— Rien ne nous certifie qu’il doive se passer quelque chose à Madère, relativisa Julianna. Ça n’a peut-être rien à voir.

— Sauf que, point numéro… euh, on en est à combien ?

— Huit.

— Point numéro huit, mes parents sont loin d’être cleans dans cette histoire. Si j’ai bien compris, ils ont traficoté avec les BCNI, et ça s’est passé à Madère. Puis, c’est parti en cacahuète quand mon père a volé un truc essentiel à leurs magouilles. Maintenant, Melchior et sa bande sont prêts à tout pour mettre la main sur ce “truc” et sur mon père. Ah, j’oubliais. Melchior espère se servir de moi comme appât. Ce type est charmant.

— Neuvièmement, ceci confirme que les BCNI n’ont pas chopé ton père. Il est en fuite, certes, mais libre comme l’air.

— Oh, celui-là, quand je lui mettrai la main dessus…

Héloïse ne précisa pas le fond de sa pensée, mais Julianna avait toute confiance en la ténacité de son amie pour faire définitivement passer l’envie à Gérard de s’acoquiner avec la vermine.

Yanna hésita un instant, mais préféra garder pour elle le point numéro dix. Celui qui la taraudait depuis le simulacre de mutilation ce midi. Nicolas ne portait pas de bandeau, et les ravisseurs agissaient à visages découverts. Le garçon saurait parfaitement décrire ses tortionnaires à la justice. Seule horrible conclusion pour Julianna : une libération n’avait jamais été au programme. L’éxecution des otages était actée depuis le début.

— Il nous reste un point à aborder, reprit-elle en faisant montre de combativité pour masquer sa gêne. Qu’y avait-il sous le préau ?

— Des bûches. Et une saleté de hache.

— Et ?

Héloïse se creusa les méninges. Elle ne voyait pas ce que sa meilleure amie voulait lui faire dire.

— Des quads ! jubila Julianna.

— Oui et alors ?

— Tu crois vraiment que ces engins sont passés par le chemin de contrebandiers ? Je les vois bien descendre l’escalier en colimaçon avec leurs petites chenilles, tiens. D’ailleurs, ils sont trop larges pour se glisser dans le tunnel. Conclusion… voilà !

Julianna glissa triomphalement son atlas sous le nez d’Héloïse. Son index glacé désignait une petite forme bleue.

— Lac Tanay, déchiffra Héloïse en plissant les yeux.

— Une seule route dessert la vallée en contrebas de la cache des BCNI. Elle aboutit à ce lac d’altitude. De là, les quads peuvent grimper à travers les bois.

— Pourquoi Melchior et les deux autres abrutis ne sont pas passés par là ce matin ?

La question était pertinente. Julianna prit un petit temps de réflexion. L’évidence lui sauta aux yeux.

— Gaspard était seul avec Nicolas. Il ne pouvait pas laisser ton frère sans surveillance pour descendre chercher ses potes avec un quad. Et puis, l’accès par le tunnel planqué au fond de la forêt est bien plus discret. Sans les empreintes dans la neige, nous ne l’aurions jamais découvert.

L’accès par le lac Tanay était la clé de voûte du plan de Julianna. Sur le papier, celui-ci était plutôt simple. Pendant que Yanna s’approcherait de l’étable par le haut, via le tunnel des contrebandiers, Héloïse attendrait en bas, près du lac, bien au chaud dans le monospace. Charge à Julianna de libérer Nicolas, puis de redescendre en vitesse jusqu’au lac au volant d’un des deux quads. Héloïse, elle, avait pour mission de leur ménager un itinéraire de fuite.

— Des questions ? demanda Julianna après son exposé.

— Oui, quelques unes. Pourquoi ne pas passer par le lac à l’aller comme au retour ?

— La montée à travers bois est trop raide pour la faire à pattes. Je vais mettre des plombes. De plus, en passant par le tunnel, je verrai si le 4×4 noir est là, et donc le chauffeur aussi. Ça évitera les mauvaises surprises pour la suite.

— D’où ma deuxième question, pourquoi ne pas passer à l’aller et au retour par le tunnel ?

— Tu as vu la route de la crête ? Elle est hyper dangereuse de jour, même en conduisant tranquillement. Alors la nuit avec les BCNI à nos trousses, c’est du suicide.

— Tu veux vraiment lancer les hostilités à l’aube ? Pourquoi ne pas profiter de la nuit ?

— Regarde-nous. Nous sommes épuisées. Il nous faut dormir quelques heures. De plus, ni toi ni moi sommes assez coutumières des Alpes pour nous y aventurer en pleine nuit. Le risque est trop grand sur bien des plans. En revanche, dès les premières clartés de l’aube, ce sera un bon compromis. Nous partirons vers 4h du matin et passerons à l’action autour de 6h. Ça te laissera le temps de redescendre.

Héloïse n’osait pas confier à son amie qu’elle appréhendait moins la confrontation avec les BCNI que la conduite de nuit en montagne. Après avoir déposé Julianna sur la crête, la jeune femme allait devoir mettre à profit ses heures de conduite accompagnée pour contourner le pic du Grammont et poster le monospace au bord du lac.

Les jeunes femmes restèrent un moment plongées dans leurs pensées, trop concentrées sur leur projet pour discuter. Au loin, des nuages noirs montaient. Un éclair zébra le ciel au-dessus de Sainte Soline. Le tonnerre lui emboîta immédiatement le pas. Son grondement se répercuta sur les parois de la vallée comme dans une grosse caisse de raisonnance.

Finalement, Julianna n’y tint plus et mit les pieds dans le plat.

— Hélo ? Tu as conscience que la libération de ton frère sera un point de non retour ? Si les BCNI t’aperçoivent, tu ne pourras plus jouer les naïves au téléphone. Ces mecs comprendront que nous leur avons menti et que tu n’es jamais restée seule chez toi. Quand bien même tu resterais invisible, ils sauront que quelqu’un est à leurs trousses. Il y aura peut-être des représailles sur ta mère.

Héloïse le savait pertinement. Le dilemme était cruel. Préserver sa mère ou sauver son frère.

— Melchior n’hésitera pas à exécuter maman, lâcha abruptement Hélo, mais c’est un risque à courir.

Héloïse avait quelque chose de dur dans la voix. Une colère contenue depuis trop de jours.

— Mes parents ont fait leur choix il y a longtemps, poursuivit-elle en gravité. Ils ont décidé de tous nous mettre danger en s’alliant aux BCNI. À eux d’en assumer les conséquences, quelles qu’elles soient. Nicolas, lui, n’a rien demandé à personne. Il est innocent. Sa libération est notre priorité.

— Et puis, il nous restera un peu de temps avant la fin de l’ultimatum, tenta de la rassurer Julianna. Nous obtiendrons peut-être quelques indices sur la cache de Nathalie en observant les allées et venues du jet. On pourra également bousculer cet imbécile de Jérôme.

N’obtenant qu’un murmure évasif, Julianna se tourna vers Héloïse. Son regard se perdait loin derrière les arbres ceinturant la clairière.

— Nous allons sortir ta famille de ce guêpier, ma belle, glissa doucement Yanna en lachant sa tasse pour enlacer sa meilleure amie.

— Et si nous n’y arrivions pas ? Et s’ils mouraient, tous ?

— Ça n’arrivera pas. Ne pars pas défaitiste.

— Mais, imagine si je me retrouvais toute seule.

— Tu ne le seras jamais. Je suis là, moi. Et je te fais la promesse de ne jamais fricoter avec une mafia quelconque !

Cette précision essentielle arracha un petit sourire à Héloïse.

— Bonne résolution. Je ne supporterais pas de te perdre toi aussi. Si je n’avais plus personne, je ne saurais pas rebondir. Je n’ai pas ta force.

— Quelle force ?

— Celle qui t’a permis de remonter la pente après la mort de tes parents. L’acharnement avec lequel tu as créé Utopy Town. C’est exceptionnel.

— Mais Héloïse, je n’avais pas le choix ! Il n’y a que dans les contes qu’être orphelin est romanesque. Ici, dans le monde réel, c’est la merde ! Aucune fée marraine ne va venir te transformer en princesse d’un coup de baguette magique. À dix-huit ans, la seule aide que tu reçois, c’est pour porter tes valises jusque sur le trottoir devant le foyer de la DDASS. Il n’y a rien après ces grilles. Contrairement à mes camarades qui n’avaient aucune ressource pour préparer leur avenir, moi j’ai pu m’appuyer sur l’héritage de ma famille. Grâce à leurs droits d’auteur et d’interprète, j’ai conservé notre maison. Quant à la mise en location de leurs instruments de musique et de leur matériel de concert, elle m’a permis de créer Utopy Town. Je ne sais pas par quel miracle l’entreprise a prospéré. T’imagines ? En neuf ans, on est passé d’un piano, trois violons, sept guitares et quelques micros en location à quarante employés en CDI ! Utopy Town a été mon meilleur argument pour obtenir mon émancipation à seize ans. C’était la fin du foyer, mais pas celle des galères. Mes équipes et moi luttons tous les jours pour maintenir le navire à flot. Entre les études et Utopy Town, je n’ai pas le temps de m’adonner aux passe-temps des autres ados, à peine celui de lire un bouquin. Je suis comme un funambule qui est obligé d’avancer pour ne pas tomber. Alors non, je te le répète. Ce n’est pas un conte de fée d’être orphelin en 2004 en France. Dans le reste du monde non plus, d’ailleurs. Je ne le souhaite à personne.

Sa diatribe achevée, un silence pesant s’installa entre les deux amies. Elles ne gravitaient pas dans les mêmes sphères. Héloïse s’en rendait compte plus que jamais. Jusqu’à jeudi dernier, Nicolas et elle avaient grandi dans un cocon où ils ne manquaient de rien. Ni d’affection, ni d’argent. À bien des égards, la famille Guimarães vivait dans l’opulence. Vacances dans des paradis à l’autre bout de la Terre, ski tous les hivers, dressing à la dernière mode, cours particuliers quand leurs résultats scolaires déclinaient… Héloïse et Nicolas étaient étrangers à la rudesse du monde. Or, quelle que soit l’issue demain soir, leur vie s’en trouverait irrémédiablement bouleversée.

— Qu’arrivera-t-il si mes parents sont emprisonnés ? s’interrogea Héloïse.

La jeune femme n’était pas dupe. La case prison était inéluctable, même dans le meilleur des cas.

— Tu crècheras chez moi.

— Et Nicolas ?

— Il y a une niche dans le jardin.

Les deux amies éclatèrent de rire. Nicolas n’appréciait pas Julianna, qui le lui rendait bien. Leurs chamailleries permanentes amusaient beaucoup Héloïse.

L’orage claqua plus fort, coupant les adolescentes dans leur fou rire. Des gouttes commencèrent à marteler le toit du chalet, puis une pluie drue s’abattit sur Sainte Soline.

— Test d’étanchéité ultime pour les caméras, commenta placidement Julianna.

— C’est beau, un orage en montagne, répondit Héloïse songeuse. Avec le coucher du soleil en fond, on croirait voir un tableau impressionniste ou une description de Balzac.

— Ses descriptions sont trop longues, marmonna Julianna.

— C’est pour planter le décor, rétorqua la lycéenne en terminale littéraire.

— À force de planter le décor, le lecteur a le temps de le voir pousser.

— Tu as la poésie d’un mammouth.

— Oui, mais pas laineux. Alors bougeons nos fesses de ce perron car je ne sens plus les miennes engourdies par le froid.

Les jeunes femmes se réfugièrent à l’intérieur. L’odeur de leur dîner réchauffa les cœurs et les appétits. Profitant des quelques minutes de cuisson restantes, Julianna écarta la table basse, poussa la stéréo à fond et entraîna Héloïse sur la piste de danse. Qu’il était bon de décompresser en se déhanchant sur Leave de JoJo, tandis que dehors l’obscurité grignotait la clairière !

– 28 –

 

La voiture du lieutenant Cyril Figeac se présenta devant le portail de l’aérodrome Léognan-Saurat une petite heure avant sa fermeture. Sur le parking, un groupe de retraités discutaient en riant fort. Les aviateurs amateurs revenaient d’une escapade au Pays Basque. Leurs coffres débordaient de victuailles, et la taille impressionnante des jambons de Bayonne dépassant des cabas laissait présager quelques agapes gargantuesques. Ces odeurs alléchantes réveillèrent l’estomac vide du militaire. Avant de rejoindre les lieux où venait d’être découvert le cadavre de Frédéric Pougnard, Cyril avait précautionneusement sauté le déjeuner. Maintenant, l’appétit revenait au galop, et son ventre criait famine.

Le militaire salua le groupe de retraités et leur demanda où trouver le responsable de la plateforme aérienne. Le chef de bande lui conseilla de suivre les bordées de jurons qu’on devinait en fond sonore. L’oreille aux aguets, le lieutenant pista sa proie jusqu’à une allée entre l’accueil et un hangar. Là, Cyril tomba sur un homme en pleine opération à cœur ouvert d’une vieille moto. Allongé jusqu’aux épaules sous la cylindrée, le régisseur pestait contre un allumage récalcitrant. Tout son répertoire de grossièretés y passait, des plus classiques aux très couleur locale, comme “anqui”, “ça daille” ou le poétique “casse-berles”.

— Bonsoir, excusez-moi… amorça le militaire.

— Qu’est-ce qu’il veut, le crampon ? beugla Mathieu, le nez dans le cambouis. Il voit pas que j’suis occupé ?

Les têtes à claques, Cyril en avait l’habitude. Deux ou trois spécimens hantaient son bataillon. Mais les malpolis, ceux-là il ne les supportait pas.

— Comme ça tombe bien ! C’est l’heure de la pause.

Cyril saisit les chevilles du régisseur et le tira vers lui sur un grand mètre. Mathieu se releva d’un bon en brandissant sa clé à douille, prêt à démonter son adversaire.

— Qu’est-ce t’as à m’chercher des embrouilles ? Tu…

La menace mourut dans un hoquet face au gabarit hors norme du lieutenant. Double de poids et de largeur d’épaules. Des avant-bras comme les mollets du mécanicien. La tête de Mathieu frôlait tout juste le menton de Cyril. Le régisseur se dégonfla comme un soufflet et lâcha son outil, sans que le militaire l’ordonne.

Cyril, lui, resta interdit une poignée de secondes. L’individu qui se dressait devant lui n’était pas vraiment humain. Plutôt un Schtroumpf XXL. Le visage du régisseur faisait ton sur ton avec le bleu de sa cotte de travail. Toutes les nuances y passaient. De l’azur au violacé. Comme dans un tableau cubiste, son nez zigzaguait entre des pommettes triplées de volume.

— Que vous est-il arrivé ? Vous avez chuté de moto ? crut deviner Cyril.

Le regard du militaire alternait entre le visage de Mathieu et la cylindrée en sale état. Pour le lieutenant, de telles tuméfactions ne pouvaient résulter que d’un choc à grande vitesse.

Le régisseur hésita.

— Euh non… enfin oui. Oui, c’est ça, s’emmêla-t-il.

Les questions sur son état étaient allées bon train ces derniers jours, et le régisseur avait peiné à apporter une réponse crédible. La supposition de ce visiteur légèrement trop curieux était une bonne explication. Mathieu décida de la reprendre à son compte.

— Oui ou non ? insista Cyril, suspicieux.

Son interlocuteur ne semblait plus savoir ce qui lui était arrivé. Soit la violence du traumatisme avait altéré sa mémoire, soit cette bizarrerie s’ajoutait au catalogue des dernières 48 heures.

— Oui, oui. Puisque j’te dis que j’me suis viandé, insista un peu trop Mathieu.

Cyril trouva l’entourloupe aussi grossière que le langage du régisseur. Si Mathieu voulait le prendre pour un lapereau de six semaines, ils pouvaient être deux à jouer à ce petit jeu-là. Le militaire fit mine de s’intéresser à la mécanique antédiluvienne que bricolait Mathieu. Il tourna autour de la bécane et, une fois de l’autre côté, sortit discrètement son portable.

— Une Triumph ? Mon oncle en avait une, bluffa le lieutenant. Quelle année ?

— C’est une 750 Trident de 1973, répondit fièrement Mathieu.

Cyril avait touché la corde sensible. Cette moto était l’orgueil du régisseur.

— Le moteur, les jantes, la selle… tout est d’origine.

Vu l’état de délabrement du véhicule, Cyril n’en doutait pas. L’engin présentait autant de bosses que son propriétaire. Mathieu partit dans une visite guidée complète de sa précieuse cylindrée. Il se montra intarissable. Tout à sa démonstration, il ne vit pas le militaire prendre furtivement en photo son visage. Le lieutenant profita que Mathieu soit devenu si prolixe pour poser quelques jalons.

— La carrosserie n’a pas trop souffert de la chute.

— Quelle chute ? Ah… euh… oui. Heureusement car ça m’aurait coûté une blinde en peinture.

Ce mec doit se faire plumer au poker, pensa Cyril.

Le régisseur triturait nerveusement son chiffon.

— C’est bien joli la parlotte, mais il faut vraiment que j’m’y remette.

Mathieu se dérobait, mais le lieutenant ne laissa pas le poisson filer sa ligne.

— Arrêtons ce petit jeu, coupa Cyril. Que s’est-il passé jeudi soir ?

Mathieu écarquilla les yeux. Son mystérieux interlocuteur en savait long. Pris de panique, le régisseur s’enfuit vers l’accueil. Il ne fit pas cinq enjambées avant que Cyril ne le rattrape par le col.

— Ola, garçon ! Calme-toi. On ne fait que discuter. Le deal est simple. J’ai des questions et je suis pressé. Toi, tu as les réponses et une conscience à soulager.

Mathieu tiqua, puis se recroquevilla comme un escargot. Il avait entendu quasiment les mêmes phrases jeudi dernier avant de se prendre deux beignes.

— Non, ne me tape pas, mec. S’te plaît.

— Pourquoi je te frapperais ?

— Ben, comme les deux filles de l’aut’jour.

— Attends une seconde, l’interrompit Cyril, interloqué. Ce sont les petites qui t’ont mis dans cet état ?!

Après la position de l’escargot, Mathieu adopta celle de l’huître. Le régisseur se mura dans le silence. Cyril n’obtient aucune réponse à ses nombreuses questions, quels que soient le ton ou les formes qu’il y mettait. Plus les interrogations se faisaient précises, plus Mathieu se tendait comme un arc. Finalement, sa carapace vola en éclat.

— Mais ces mecs vont m’tuer, merde ! Tu comprends pas ? Si j’parle, j’suis mort. Les filles, elles ont choisi de courir après ces cinglés. C’est leur problème. Mais, moi, j’veux pas crever !

— Quels cinglés ? Les gars qui ont enlevé une grande dame brune ? Tu les as vus ? Tu sais où ils sont partis ? Par avion, j’imagine ?

— J’peux pas l’dire.

Le régisseur se mit à trembler violemment. Des larmes coulaient sur ses joues bleu-violet, et ses jambes ne le portaient plus. Le militaire rattrapa Mathieu au vol et l’emmena s’asseoir sur le perron de l’accueil. Le pauvre mécano était épouvanté à l’idée de recroiser les ravisseurs. Cyril songea au sort de Frédéric Pougnard. Après tout, se taire était la meilleure chance de survie de Mathieu. Devant sa détresse, le lieutenant opta pour la douceur.

— Bon, euh… comment tu t’appelles déjà ?

— Mathieu.

— Voilà ce que tu vas faire, Mathieu, expliqua Cyril en lui tendant une carte de visite. Tu rentres chez toi. Tu prépares une valise, puis tu appelles ce numéro. Ce sont mes collègues. Ils te protègeront et feront quelque chose pour ton visage.

Cyril espérait qu’au bout de quelques heures en lieu sûr le régisseur se détendrait et livrerait ses informations.

— Pourquoi je te ferais confiance ? demanda Mathieu.

— Je t’explique. Toi et moi sommes tombés dans cette sale histoire par hasard. Ce n’est pas de bol, je te l’accorde. Or, il y a une différence entre nous deux. Toi, tu en subis les conséquences. Tu as vu les ravisseurs. Pour eux, tu es un problème à éliminer. Rien de plus qu’un dommage collatéral. Désolé de t’asséner cette réalité aussi violemment, mais tu l’as déjà compris.

Mathieu acquiesça sans un mot. Depuis jeudi, sa vie était en suspens, comme celle d’un condamné. Ses heures de sommeil se comptaient sur les doigts d’une main. Il sursautait au moindre petit bruit. Les ombres lui glaçaient le sang. Le régisseur avait même engueulé le chat de l’aérodrome parce qu’il avait manqué de faire une attaque quand le félin avait bondi sur ses genoux.

— De mon côté, j’ai des appuis solides avec d’importants moyens, continua Cyril. Je n’ai aucun intérêt personnel dans cette affaire. Mon seul souhait est de sortir l’otage et les deux jeunes filles de la panade. Et toi aussi, maintenant que je te connais. Or, pour y arriver, j’ai besoin de ton aide. Dis-moi où sont partis les ravisseurs, s’il te plait.

— Je… J’peux pas, répéta Mathieu dans un murmure. Si j’réponds pas, tu m’laisseras crever ?

— Bien sûr que non. Quoi que tu choisisses, mes collègues te mettront en sûreté.

Mathieu replongea dans le mutisme. Il pesait chaque option sans arriver à se décider.

— Allez, va chercher tes affaires, capitula Cyril. Je te dépose chez toi pour que tu prépares ta valise.

Pendant que le régisseur rangeait les pièces de sa moto au fond de l’atelier mécanique, le militaire s’éloigna pour téléphoner.

Bon sang, Figeac ! Qu’est-ce que vous avez foutu ?

— Euh… à quel propos, mon colonel ?

Oh ne faites pas le malin avec moi ! Je viens de recevoir votre photo du gars de Léognan. Qu’est-ce qui vous a pris de l’amocher comme ça ?

— Mais ce n’est pas moi, colonel !

Bien sûr ! Et vous allez me sortir quoi d’autre comme fadaise ? Que ce sont les deux petites fuyardes qui lui ont mis la tête comme un compteur à gaz ?

— Eh bien, justement, oui. Elles l’ont boxé.

Le lieutenant fit à son officier supérieur un compte-rendu détaillé de son entretien avec Mathieu.

— En résumé, c’est l’impasse, conclut Cyril dépité. Le gars est terrorisé et refuse de parler.

Exfiltration et mise en sécurité du témoin. C’est noté. Je vais le confier à nos psyops. Ils l’amèneront à se livrer. Pour ce qui est de l’impasse, c’est relatif. De notre côté, nous avons collecté quelques infos intéressantes.

Pendant les allers et retours de Cyril entre la côte atlantique et la périphérie bordelaise, son supérieur n’était pas resté les bras croisés. Loin s’en faut. Le colonel avait envoyé un binôme à l’adresse indiquée sur le passeport de Nathalie Guimarães. Derrière les volets clos à la va-vite, l’équipe avait découvert une maison ravagée. La rapide enquête de voisinage présentait la famille Guimarães comme discrète et sans histoire. Juste des parents souvent absents et deux enfants charmants. La petite mamie rencontrée par les militaires n’avait aperçu personne depuis jeudi en fin d’après-midi, quand l’aînée lui avait adressé quelques mots à son retour du lycée.

J’ai pris attache avec un ami de la gendarmerie prévôtale. En tant qu’officier de police judicaire, il possède un pouvoir d’enquête plus officiel et plus étendu que le nôtre. Il a passé quelques coups de fils et m’a fait remonter plusieurs éléments. Tout d’abord, Héloïse, la fille aînée, a contacté la gendarmerie à deux reprises jeudi soir. Une première fois pour signaler le cambriolage de sa maison, et une seconde fois car son frère manquait à l’appel.

— Attendez une minute, l’interrompit Cyril. La petite a donné l’alerte ?

Deux fois. Et elle s’est fait lourder deux fois aussi. Mon contact pèse de tout son poids pour l’ouverture d’une enquête administrative sur ce dysfonctionnement. Des têtes vont tomber, j’y veillerai. Bref, passons là-dessus. L’OPJ a ensuite tenté de joindre les établissements scolaires des gamins, mais ils sont fermés pour cause de vacances. Enfin, notre contact a téléphoné à l’hôtel des Guimarães à Madère. Le père y est introuvable depuis… je vous le donne dans le mille… jeudi en fin de journée.

— Les scores sont donc : un mort, une femme enlevée, son fils ainsi que son mari portés disparus, et deux adolescentes dans la nature. C’est de pire en pire. Des pistes à suivre, à part faire parler le gars de Léognan ?

Je vais faire jouer quelques relations au sein du contrôle aérien. Puisque la piste des gamines se refroidit dans un aérodrome, il doit y avoir un lien avec les avions. Peut-être que les radars auront enregistré quelque chose. Pour sa part, le prévôt va s’attaquer à cette histoire de remontée d’informations bloquée à Mérignac. Depuis la mort de Pougnard, la procureure est entrée dans la danse. Une enquête est officiellement ouverte, et le salaud qui a court-circuité votre rapport n’a plus l’avantage. Les langues se délient. D’après certaines indiscrétions, ce n’est pas la première fois qu’il se passe des choses louches à la gendarmerie de transports aériens bordelaise. On verra si l’OPJ lève un lièvre en grattant un peu par là. Pendant ce temps, vous restez avec le gars de Léognan jusqu’au relais de l’équipe de protection, puis vous rentrez vous reposer.

— Bien, colonel.

Cyril accueillit cette dernière phrase avec soulagement. Il crapahutait depuis des heures, et sa jambe récemment blessée en OPEX le lui reprochait amèrement.

Ah et…

— Oui, monsieur ?

Bon boulot, lieutenant.

– 29 –

 

Julianna se réveilla en sursaut. Son cœur battait si vite qu’il en devenait douloureux. Elle repoussa ses couvertures et s’assit au bord du lit. Le souffle court, la jeune femme reprit difficilement pied dans la réalité.

D’horribles cauchemars avaient peuplé sa brève nuit. Dans le dernier, Julianna était poursuivie à travers la montagne par un rhinocéros rose bonbon. Rusé, l’animal avait enchâssé une lame au bout de sa corne pour réduire la fuyarde en brunoise. Alors qu’elle tentait de lui échapper avec la complicité du raton-laveur épais comme une serpillière, un cerf en similicuir doré avait surgi d’un tunnel pour la harponner sur ses bois en mousse polyuréthane et la livrer au découpeur fou. Julianna s’était réveillée au premier coup de hachette sur ses orteils.

L’adolescente alluma sa lampe de chevet et observa les hideux trophées accrochés au mur de sa chambre. Le lièvre en peluche était le seul à s’être tenu tranquille cette nuit, mais Julianna le soupçonnait d’avoir commandité l’attaque. D’ailleurs, il évitait soigneusement son regard, un œil vers le plafond, l’autre contemplant les nœuds du parquet.

Je deviens cinglée…

Julianna avisa son réveil qui lui annonçait crânement 2h33 du matin. Inutile de se rendormir pour une petite demi-heure. La jeune femme se leva en titubant. Son corps lui reprochait ses excès d’activités physiques de la veille. Il craquait et tirait de partout. Julianna fit un détour par la salle de bain pour se passer de l’eau fraîche au visage, et descendit à pas de loup dans la cuisine. Précaution superflue. Héloïse l’attendait déjà en bas. Sa petite mine trahissait une nuit encore plus courte que la sienne, si tant est qu’elle ait fermé l’œil.

— Bien dormi ? demanda Héloïse par pure politesse.

— Oui, mentit Julianna en se servant un grand mug de café noir.

Les deux amies et leurs pains au lait s’installèrent chacune à une extrémité de la longue table de cuisine. Aucune ne voulait discuter. Héloïse avait ouvert devant elle le gros atlas routier. Son index suivait un minuscule tracé bleuâtre pendant qu’elle répétait à mi-voix la moindre indication rencontrée. Hélo connaissait déjà par cœur l’itinéraire jusqu’au lac Tanay, mais se le remémorer une fois de plus la rassurait. Julianna, elle, repassait dans sa tête tous les scenarii qu’elle avait envisagé, tout en sachant pertinemment qu’aucun ne correspondrait à la réalité. Si elle s’affichait confiante devant Héloïse, au fond d’elle, la jeune femme mourait de trouille.

Sa tasse terminée, Julianna se leva pour la rincer, aussitôt imitée par son amie. C’était le signal du départ. Les filles prirent une rapide douche, enfilèrent leurs vêtements les plus chauds et tassèrent le maximum de matériel dans leurs sacs à dos. Elles réquisitionnèrent également toutes les couvertures du chalet pour créer un cocon douillet où installer Nicolas dans le Chrysler. Pendant qu’Héloïse remplissait trois grands thermos de café brûlant, son amie contrôla le système de vidéosurveillance du chalet et scotcha l’écran au tableau de bord du monospace. Enfin, Julianna sortit une épaisse enveloppe de son sac à main et la déposa bien en vue sur la table basse du salon. Dans cette longue lettre, la jeune femme détaillait tous les évènements depuis jeudi soir. Tout ce que le duo avait vécu, appris ou déduit, et ce qu’il s’apprêtait à faire. Julianna espérait que s’il leur arrivait malheur, quelqu’un s’inquièterait de leur sort, monterait au chalet et donnerait l’alerte.

— Tu crois que nous sommes prêtes ? demanda Héloïse en verrouillant la porte derrière elles.

— Oui, autant que puissent l’être des amateurs, répondit Julianna en poussant le chauffage du monospace à fond.

Le Chrysler quitta Sainte Soline à 4h pile.

Vingt heures avant la fin de l’ultimatum, soupira Julianna.

La conductrice se montra encore plus prudente que la veille. La route était piégeuse. L’orage avait lessivé la neige et laissé sur la chaussée une mince pellicule d’eau que la froidure de la nuit s’ingéniait à transformer en verglas.

Malgré ce risque, l’équipée rejoignit la frontière suisse en un temps record. Julianna et Héloïse ne rencontrèrent ni véhicules ni douaniers. Le monospace sortit de Saint Gingolph vers 4h25. Julianna stationna dans l’entrée d’une parcelle viticole. Les deux amies débarquèrent sans un mot. Dans la lumière des phares, Héloïse sortit un large sac poubelle étanche que le duo dissimula derrière un muret envahi par les broussailles. Dedans, les jeunes femmes jetèrent pêle-mêle leurs sacs à main contenant passeports et permis de conduire, la carte grise de leur véhicule, les clés du chalet, leurs téléphones portables personnels… Bref, tout ce qui pouvait les identifier. Héloïse découpa ensuite plusieurs bandes de gaffer noir dont Julianna recouvrit les plaques d’immatriculation du Chrysler. Satisfaites du résultat, les deux amies remontèrent à bord. À 4h37, Julianna démarra, direction le Pic de Grammont et un dernier trajet sinueux avant de passer à l’action.

Autour de 2000 mètres d’altitude, la neige avait résisté à l’orage. Julianna et Héloïse ralentirent en arrivant sur la crête qui surplombait le bois dissimulant le tunnel. Elles prirent un instant pour admirer le spectacle que leur offrait la nature. La pluie de la veille s’était immédiatement transformée en givre autour des aiguilles de sapins. Maintenant que le vent d’ouest avait chassé les nuages, la forêt entière scintillait sous un mince croissant de lune.

Julianna accueillit ce doux tableau de lumières comme une parenthèse salutaire avant les difficultés à venir. Elle coupa le chauffage et entrouvrit sa vitre. L’air froid et humide envahit l’habitacle. La jeune femme respira à pleins poumons et laissa la quiétude des cimes apaiser ses craintes. Les deux meilleures amies échangèrent un sourire. Elles étaient prêtes.

Julianna embraya. Le monospace descendit en première la dizaine d’épingles à cheveux jusqu’à la forêt. Le frein moteur et les chaînes domptèrent les épaisses plaques de verglas, et le Chrysler atteignit sans encombre l’orée des bois.

— Tu vois, Hélo ? Avec les chaînes, ça passe crème. Tu prends simplement ton temps.

En revenant de Suisse hier, Julianna avait initié Héloïse à la conduite de son bolide. L’apprentie conductrice s’en était sortie honorablement sur les pentes des moyennes montagnes entourant Sainte Soline. Julianna ne s’était jurée d’actualiser son testament que deux fois. Maintenant, c’était à Héloïse de prendre seule les rênes du bestiau de deux tonnes.

— Je fais demi-tour pour te mettre le Chrysler dans le bon sens, puis on se dit à tout à l’heure, ok ?

Julianna laissa le moteur tourner au ralenti pendant qu’elle récupérait ses affaires à l’arrière. Les adolescentes testèrent une dernière fois leurs portables jetables montés sur kit main-libre et glissés sous leurs parkas. Réception nickel. Héloïse prit place au volant. Julianna l’observa avec amusement, tandis que l’apprentie conductrice passait en revue chaque réglage comme au début de ses leçons en auto-école.

— Prête ? demanda Julianna par la vitre baissée.

— Prête. Et toi ?

— Prête aussi. Rendez-vous vers 6h en bas. Bonne balade, ma belle.

Les jeunes femmes échangèrent un dernier sourire, et Héloïse démarra. Julianna ajusta son sac à dos mais fut coupée dans son élan. Le Chrysler venait de piler. Héloïse en jaillit pour se jeter dans les bras de son amie. Toutes les deux restèrent un moment comme ça, à se serrer fort pour se donner du courage. Enfin, Héloïse desserra son étreinte.

— File, ma belle, conseilla Julianna en essuyant une larme sur la joue de son amie. Tout se passera bien. Dans moins de deux heures, Nicolas et toi serez réunis.

Héloïse adressa un dernier signe de la tête à sa meilleure amie, puis remonta dans le monospace. La boîte de vitesses craqua un peu, et le véhicule s’éloigna. 5h16. Héloïse avait juste le temps de rejoindre le lac Tanay.

Déterminée, Yanna se tourna vers les bois. Dans sa poche droite, elle avait glissé son fidèle shocker et dans la gauche, le couteau.

Allez ! À moi de jouer.

En pénétrant dans la forêt, la jeune femme fut surprise d’y voir presque comme en plein jour. La réverbération des rayons de lune sur la neige éclairait les sous-bois d’une lumière bleutée quasi phosphorescente. Sa progression n’en restait pas moins difficile tant les ornières gelées étaient profondes. Ses chevilles ne durent leur salut qu’à ses chaussures de randonnée montantes.

Julianna ne chercha pas longtemps avant de retrouver l’impasse menant au tunnel. Au bout de celle-ci, le SUV des BCNI dormait profondément. Le gel couvrait de petits napperons en dentelle toute sa carrosserie, y compris le film plastique transparent qui remplaçait la vitre conducteur. Julianna testa les portières. Verrouillées. Le chauffeur n’avait pas fait deux fois la même erreur.

Mon tout-beau, tu vas quand même te faire enguirlander, jubila Julianna.

Armée de son couteau, la jeune femme lacéra le film plastique. Elle glissa sa main dans le trou et releva le loquet. La lumière de l’habitacle s’alluma. Julianna farfouilla un moment avant de dénicher la manette qu’elle cherchait. Clac ! Le capot moteur tressauta. Yanna contourna le véhicule et souleva la lourde plaque de tôle. Juchée sur la pointe des pieds, la jeune femme réserva au SUV le même sort qu’au pick-up de Jérôme.

Adieu gentils petits fusibles !

Julianna fourra ses victimes dans sa poche et regarda sa montre. 5h22. L’adolescente avait encore du temps à tuer. Elle laissa donc libre court à son imagination. Cinq minutes plus tard, et pour faire bonne mesure, les BCNI étaient les heureux détenteurs d’une superbe collection de pneus crevés. Tous. Roue de secours comprise. En regardant attentivement dans le ravin, Gaspard et consorts auraient également pu apercevoir les câbles de leur batterie pendouiller à une branche.

Une bonne chose de faite ! Maintenant, direction le nid de vipères.

Julianna ramassa son sac et se dirigea avec légèrement trop d’entrain vers l’escalier. La jeune femme glissa sur la neige maintes fois regelée et se rattrapa in extremis au rétroviseur du SUV. Celui-ci lui resta dans la main.

Oups ! Pardon les gars… Qu’est-ce que je dis ? Pas pardon du tout !

Julianna balança le rétroviseur sur le toit du 4×4 et s’engagea prudemment dans l’escalier. Le colimaçon était un vrai attrape-couillon. Le fourbe ne brillait pas, mais on y glissait comme au curling. La jeune femme atteignit avec soulagement le chemin de contrebandiers, parfaitement sec car à l’abri des intempéries. De l’autre côté du tunnel, l’air de l’adret était plus chaud, même la nuit. Ces conditions clémentes facilitèrent grandement la dernière partie du trajet. Bonne surprise supplémentaire, la neige rendue collante par l’orage atténuait le bruit des pas de Julianna.

L’adolescente arriva en vue de la clairière et sa fermette à 5h37. Cachée derrière les arbres, Julianna observa un moment l’étable d’alpage. Tout était silencieux. Pas de voix. Aucune lumière ne filtrait entre les volets clos. Seul le panache de la cheminée laissait deviner qu’il y avait de la vie dans cette fermette. La fumée, plaquée au sol par le vent, collait au fond de la gorge de Julianna. La jeune femme surmonta à grand peine son besoin réflexe de tousser. Ses yeux piquaient tant qu’elle avait du mal à les garder ouverts.

Je dois bouger de là avant de finir asphyxiée.

Yanna réemprunta le chemin de la veille. Elle remonta la pente par la forêt, retrouva le corridor taillé dans la poudreuse et rampa jusqu’à la palissade de troncs. Maintenant à l’opposé du vent, Julianna y voyait clair. La situation n’avait pas changé. Toujours aucun mouvement du côté de la maisonnette.

L’immobilité était un autre ennemi invisible. Déjà, l’humidité et le froid enrayaient chacune des articulations de Julianna plus sûrement que la peur. L’adolescente regarda sa montre.

5h41. Il faut que je me magne.

Par sécurité, Julianna commença son inspection par la partie la plus éloignée de la zone habitable. Elle fit le tour des bâtiments en équilibre sur le rempart de neige.

Arrivée à l’extrémité méridionale de la clairière, des marques parallèles sur le sol menèrent l’adolescente jusqu’au layon descendant vers la vallée. Yanna avança de quelques pas pour jauger l’adversaire. Le parcours s’annonçait chaotique. La pente était brutale. Loin derrière les arbres, Julianna discernait le faible miroitement du lac Tanay. La distance qui l’en séparait était considérable. Jamais elle ne pourrait la couvrir rapidement avec un Nicolas mal en point sur les épaules.

Les quads sont la meilleure solution, entérina-t-elle. D’ailleurs, où sont ces petites bestioles ?

Julianna se glissa sous le préau. L’appenti était plus petit vu de près. Tout l’espace était occupé par le gros tas de bûches, le billot et sa hache, ainsi que par les deux mastodontes chenillés. Julianna n’avait jamais pris les commandes de tels engins. Elle jeta un coup d’œil à la porte d’entrée. Personne. Parfait. Yanna empoigna un guidon et hissa son mètre soixante-cinq sur la selle.

Confortable, apprécia-t-elle en rebondissant sur le coussin en cuir. Voyons voir… La clé va ici. Ce bouton rouge, c’est le démarreur. Les freins sont là, donc cette manette doit être l’accélérateur. Bien. Ça ressemble beaucoup à un jetski.

Julianna descendit de sa monture et hésita une minute. Devait-elle saboter dès maintenant le second quad ?

Non, trancha-t-elle. Si je ne trouve qu’un trousseau de clés et que ce sont celles du quad bousillé, j’aurai l’air fine.

Julianna jeta un coup d’œil à la ronde. Rien d’autre ici ne lui serait d’une quelconque utilité. Elle poursuivit donc son inspection par la grange.

Un épais cadenas rouillé liait ensemble les deux ventaux de la remise. Julianna pesta. Quand elle était petite, un de ses camarades de la DDASS, petit-fils de serrurier, lui avait montré comment crocher un cadenas. But du jeu : récupérer les objets confisqués par les surveillants. Problème : même en y mettant la meilleure volonté du monde, Julianna n’avait réussi à ouvrir le placard tant convoité qu’une seule fois. La jeune femme aurait bien retenté le coup ici tout de suite, mais, au milieu de la montagne, elle ne disposait ni du matériel ni du temps nécessaires. Son regard s’attarda sur la hache qui brillait au fond de son préau.

Trop bruyant, se ravisa la jeune femme.

Julianna ne se découragea pas. Elle écarta les portes de quelques millimètres. Juste assez pour jeter un coup d’œil à l’intérieur. Le halo de sa lampe balaya la grange. L’endroit était vide. Totalement. Pas même une botte de paille ou une vieille fourche qui traînerait par là. Cet abandon s’expliquait peut-être par le mauvais état général du bâtiment. Les poutres soutenant le toit s’incurvaient dangereusement vers le bas. Quant aux murs, ses planches s’étaient disjointes avec le temps. Quelques amas de neige s’étaient même glissés à l’intérieur par les fentes les plus larges.

Julianna repéra un interstice plus large que les autres. Il donnait sur l’arrière de la grange.

5h50. Le timing devient serré.

La jeune femme se hâta de rejoindre le côté aveugle de la fermette. Au jugé, elle se mit à creuser le mur de neige. Après de longues minutes, ses mains gelées malgré les gants heurtèrent le pied de la paroi de bois. Un petit réajustement à droite, et Julianna dégageait la fente la plus large. Le bardeau de sapin ne tenait que par deux clous de Paris en haut. Julianna sortit son couteau et fit levier avec la lame. Le premier clou céda facilement. Le second, en revanche, jouait les fortes têtes. Une gangue de glace lui interdisait tout mouvement. Julianna n’arrivait même pas à glisser sa lame en dessous.

Réfléchis, Yanna… Réfléchis !

Un éclair traversa soudainement le cerveau de la jeune femme. Elle se défit de son sac à dos, trifouilla dedans et en sortit son thermos de café.

Héloïse, je t’adore !

La chaleur du tube de métal revigora Julianna. Mais ce n’était pas l’objectif. La jeune femme dévissa le bouchon et versa généreusement le liquide brûlant sur le clou récalcitrant. Une odeur enivrante de café se diffusa dans la clairière. Yanna pria pour qu’aucun BCNI n’ouvre une fenêtre à ce moment précis. Heureusement, la glace fondit rapidement et Julianna, en forçant un peu, réussit à glisser sa lame en dessous. Le clou abdiqua qu’un coup, si bien que la jeune femme faillit partir à la renverse. L’adolescente bascula la planche sur le côté. Le trou était étroit.

Yanna lapa une gorgée de café pour se réchauffer, rangea son thermos dans son sac et glissa ce dernier dans la grange. Elle retira ensuite sa parka et la poussa à l’intérieur.

Allez, Yanna. À ton tour. En rentrant le ventre et les fesses, de biais, ça devrait passer.

Julianna manqua d’y laisser une épaule en plus des fesses et des poignées d’amour. Sans élégance aucune, elle ondula comme un ver de terre et atterrit toute essoufflée sur le sol en terre battue de la grange.

La jeune femme s’octroya quelques secondes pour retrouver sa respiration. Alors qu’elle y était presque arrivée, sa parka se mit à vibrer. Julianna se jeta sur le kit-main libre fourré dans une poche.

— Allô ? chuchota-t-elle.

C’est Hélo. Je suis au lac Tanay.

— Bravo ma belle !

Voyage sans problème. Et toi ? Où en es-tu?

— J’approche du but. Tiens-toi prête. Laisse le moteur tourner. À tout à l’heure.

Julianna coupa court à la conversation. Elle venait d’apercevoir un détail intéressant. La grange était plus vaste d’un généreux tiers. Un stockage de fourrage s’étendait en hauteur, non pas au-dessus de la grange elle-même, mais à côté. Cette mezzanine, invisible depuis les portes d’entrée, surmontait les parties habitables de la fermette. Toute l’ingéniosité des montagnards se reflétait dans cette astuce architecturale. Les ballots de foin ainsi empilés isolaient parfaitement du froid les pièces de vie.

Comment monter là-haut sans échelle ?

L’ossature de la grange reposait sur six gros troncs de sapins qui montaient jusqu’aux pannes du toit. À mi-parcours, une imposante poutre horizontale s’appuyait sur trois de ces piliers. Sous cette sablière, le mur aveugle de la partie habitable. Au-dessus, le sol du fenil. Entre les deux, une aiguille de métal recourbée et enchâssée dans la sablière. Peut-être les vestiges d’une poulie.

Environ trois mètres de haut. Ça peut le faire.

Julianna déroula la longue étole qui protégeait son cou, puis fit un nœud à une de ses extrémités. Dans un ample mouvement de balancier, la jeune femme envoya le bout lesté par-dessus l’aiguille. Premier essai manqué d’un micro-pouce. Julianna se hissa sur la pointe de ses chaussures et retenta le coup.

Bingo !

La jeune femme laissa glisser un peu de tissu et attrapa le nœud. Elle créa une boucle à l’autre extrémité de l’étole, y passa le nœud et tira. Le nœud coulant se resserra autour de l’aiguille.

Et une corde lisse. Une !

Prudemment, l’adolescente testa son installation. Elle suspendit un bras, l’autre bras, une jambe, la deuxième… Finalement, Julianna pesa de tout son poids sans que le piton ne plie. La jeune femme récupéra sac et parka. Tenant son chargement d’une main et l’étole dans l’autre, elle hissa ses pieds sur le nœud. De là, elle put envoyer le manteau et le sac atterrir en douceur sur la mezzanine.

À moi, maintenant.

Julianna prit une profonde inspiration, enserra le tissu avec ses pieds pour se donner un appui et tira de toutes ses forces sur ses bras. Cinq grimpettes plus tard, la tête de Julianna atteignit le fenil. D’une main sur le piton de métal et l’autre sur la poutre, elle glissa le buste sur le plancher puis pivota pour monter ses jambes.

Ouf ! Séance de sport annuelle validée.

La jeune femme se redressa tout doucement et tendit l’oreille. Aucune réaction du côté de la maisonnette.

6h04. Julianna balaya la couche de foin du bout de ses gants. Des odeurs de cuisine s’échappèrent entre les planches disjointes, et un peu de lumière perça l’obscurité. La jeune femme colla son œil dans un noeud de bois disparu depuis longtemps.

Les flammes faiblardes de la cheminée éclairaient d’une couleur sépia vacillante toute la maisonnée. Julianna distingua trois espaces. Un peu derrière elle, un minuscule cabinet de toilette. Un lavabo, son miroir fiché au mur et une cuvette de WC avec son réservoir de chasse d’eau en hauteur. Simple et fonctionnel. Une fine cloison séparait ce réduit d’une chambre pas beaucoup plus grande. Là non plus, rien de luxueux. Deux tables de chevet et un grand lit en fer blanc. Bien au chaud sous l’épaisse couette, Gaspard et le chauffeur ronflaient en chœur. Les portes de ces petites pièces étaient toutes les deux ouvertes sur la salle principale. La pièce de vie occupait les deux tiers de l’espace habitable. Une imposante table de ferme trônait au milieu et distribuait la circulation. En tournant dans le sens des aiguilles d’une montre depuis sa position, Julianna identifia la porte d’entrée qui perçait la façade ouest, puis une petite fenêtre transformée en poste de guet avec dessous une commode faisant office d’armurerie, et enfin la cheminée qui séparait le mur nord en deux parties. À la gauche de celle-ci, une cuisinière en fonte se blottissait dans une niche. Ce beau piano à cuisson orné de faïences bleues et vertes sur fond blanc aurait fait pâlir d’envie les plus grands chefs. Dans la niche de droite, formant un angle avec la chambre, un long baquet de bois abritait un lit de fortune.

Nicolas reposait sur la paillasse, endormi. Son poignet gauche dépassait de la couverture râpée. La même corde que la veille liait le bras gauche du garçon à celui de l’homme assis à ses côtés. Renversé contre le dossier de sa chaise et les pieds croisés sur la table, Balthazar avait abandonné sa mission de garde-chiourme pour se pelotonner dans les bras douillets de Morphée.

6h06. Julianna se déplaça de quelques mètres et balaya de nouveau de sol. Elle se trouvait pile au-dessus des toilettes. L’odeur était nettement moins agréable que celle de la cuisine. L’état du plancher aussi s’était détérioré. Il pliait dangereusement sous le poids de Julianna. L’adolescente s’accroupit et tira doucement sur deux planches qui ne tenaient que par l’opération du Saint-Esprit. Toutes vermoulues, elles se laissèrent déloger sans opposer de résistance.

Julianna s’assit au bord du vide ainsi dégagé et y passa prudemment une jambe. De la pointe de sa chaussure, elle referma doucement la porte ouverte. Pas entièrement. Juste de quoi être hors de vue de Balthazar tout en laissant filtrer un fin rayon de lumière.

La jeune femme évalua la situation. Inutile de s’encombrer de son sac et sa parka. Elle récupéra le shocker et le couteau qu’elle fourra dans les poches de son pantalon. Quant au portable, par manque de place, il atterrit dans le soutien-gorge de la jeune femme. Julianna vérifia que l’oreillette du kit main-libre n’allait pas prendre la poudre d’escampette pendant la manœuvre, puis commença à descendre. Elle posa les pieds sur le réservoir de la chasse d’eau. La tirette de celle-ci oscilla au bout de sa chaîne. Son cliquetis métallique allait donner l’alerte. Julianna se pencha pour décrocher la chaînette et la remonter dans le fenil, puis reprit ses acrobaties.

L’adolescente s’assit à califourchon sur le réservoir. Elle se laissa ensuite glisser lentement jusqu’à ce que ses pieds se posent de part et d’autre de la cuvette des toilettes. De là, la jeune femme n’eut qu’un pas à faire pour se retrouver sur la terre ferme.

Julianna se plaqua contre la porte et observa les alentours le temps de reprendre son souffle. Balthazar n’avait pas bougé. Nicolas non plus. Quant à Gaspard et au chauffeur, impossible de savoir.

Son calme retrouvé, l’adolescente s’agenouilla et rouvrit la porte. Prudemment, elle se risqua dans la pièce principale. Gaspard sommeillait à moins de deux mètres à sa droite. Le balèze bloquait totalement le chemin le plus rapide jusqu’à Nicolas.

Va pour l’itinéraire bis.

Julianna se tortilla à quatre pattes autour de la grande table. Elle n’avait pas l’aisance de son fidèle Anatole.

Dans les films, les héros font ça avec plus de style.

En arrivant près de la commode-armurerie, Julianna hésita à piquer un pistolet mais se ravisa. Elle ne saurait pas s’en servir, et ne voulait pas non plus que cette histoire finisse en bain de sang.

La jeune femme préféra se concentrer sur son objectif : Nicolas. Elle prit son temps avant d’aborder la dernière ligne droite. De loin, elle devinait la chambre. Dans un lent mouvement répété, la couette se levait et s’abaissait en même temps de chaque côté. Gaspard et le chauffeur ronflaient toujours à l’unisson. Balthazar, lui, n’avait pas bougé d’un cil.

6h13. La voie était libre. Julianna sortit son shocker et le brandit en direction de Balthazar. Protégée derrière ce maigre rempart, la jeune femme s’approcha de Nicolas. Même endormi, l’adolescent restait marqué par l’épuisement. Il était plus blanc que ses draps à la propreté douteuse. Ses joues étaient creusées, tout comme ses yeux profondément cernés.

— Nicolas, murmura Julianna à l’oreille de l’enfant. Nico, réveille-toi.

L’adolescent remua légèrement, entrouvrit les paupières, puis recula d’un bond, paniqué. Julianna plaqua sa main libre sur la bouche de Nicolas pour l’empêcher de crier.

— Chut ! C’est moi, Yanna.

Nicolas regarda partout autour de lui, hagard. Il ne comprenait pas ce qui se passait, et encore moins ce que Julianna faisait ici.

— Julianna ? Mais…

— Chut ! lui intima cette dernière en mettant son index sur sa bouche.

Julianna n’avait pas le temps pour de grandes explications. Les BCNI dormaient encore mais pour combien de temps ? C’était déjà une chance que ce remue-ménage ne les ait pas alertés.

La jeune femme fit signe à Nicolas qu’elle allait couper ses entraves. Elle lui confia le shocker et sortit son couteau. La lame eut raison de la corde en quelques cisaillements.

— Où sont les clés des quads ? susurra Julianna après avoir récupéré son shocker.

L’adolescent tendit le doigt vers la poche de jeans de Balthazar. Effectivement, un porte-clé chromé s’en échappait.

C’est une blague ? se lamenta Julianna.

Pragmatique, la jeune femme commença par mettre Nicolas en lieu sûr. Elle récupéra les baskets de ce dernier et lui fit signe de la suivre, toujours à quatre pattes, jusqu’au cabinet de toilette. Là, Julianna montra le trou dans le plafond à Nicolas qui comprit immédiatement la tactique. Pour aller plus vite, la jeune femme fit la courte échelle à l’adolescent à bout de forces. Une fois qu’il eut grimpé dans le fenil, Julianna lui tendit ses chaussures et lui donna la marche à suivre.

— Enfile tes pompes et mon manteau. Prends mon sac et descends par la corde là-bas. En bas, tu verras en espace entre des planches. Sors par là et file au préau. Si je ne t’y rejoins pas d’ici trois-quatre minutes, descends dans la vallée. Ta sœur t’attend près du lac.

Sans attendre une quelconque réponse de Nicolas, Julianna s’en retourna auprès de Bathazar. Contrevenant à toutes les recommandations du vendeur du surplus militaire, la jeune femme n’hésita pas une seconde à placer son shoker à quelques millimètres du cou du portugais balèze. Peu lui importait les séquelles à long terme, seuls comptaient les dégâts immédiats et leur pouvoir incapacitant.

Julianna approcha prudemment son autre main de la poche de Balthazar et referma deux doigts sur l’anneau du porte-clé. Avec d’infinies précautions, la jeune femme tira doucement, tout doucement, très doucement, le trousseau. Gaspard bougea légèrement. Julianna s’immobilisa. Le gros costaud renifla bruyamment, se tourna un peu vers la gauche et se cala pour continuer sa nuit. Julianna attendit que la respiration de la montagne de muscles reprenne son rythme lent et lourd. Un dernier effort libéra le trousseau qui atterrit sans bruit dans sa main gantée. La jeune femme voyait distinctement le second porte-clé bomber la poche de Balthazar, mais impossible de l’atteindre.

Tant pis. Une clé, c’est déjà bien.

Julianna quitta la maisonnée endormie par le même chemin qu’à l’aller. Un atterrissage pas très contrôlé dans la grange plus tard, Julianna rattrapa à l’extérieur un Nicolas grelottant qui luttait pour se tailler un passage dans la neige.

La jeune femme guida le garçon chancelant jusqu’au préau et l’assit sur le billot le temps de tester les clés. Le second quad fut le bon. Pendant que Nicolas s’installait à l’arrière de la selle, Julianna regarda sa montre.

6h24

La jeune femme appuya sur la touche 2 de son téléphone.

Allô ?

— Hélo, j’ai récupéré ton frère.

Génial !

— On te rejoint dès que j’ai réussi à démarrer le quad. Prépare-toi à dégager vite fait.

Julianna coupa la conversation, remonta son col sur son nez pour se protéger du froid mordant et enfourcha l’engin. Nicolas serra la taille de la conductrice et se blottit contre son dos. La jeune femme tourna la clé. Un léger sifflement se fit entendre et les voyants s’allumèrent. Julianna enfonça le bouton rouge sur la poignée. Le moteur démarra dans un grondement tonitruant.

— Merde ! jurèrent en chœur Nicolas et Julianna.

— Putain ! leur répondit un rugissement suivi d’un tumulte dans la maison.

Julianna poussa sur la gachette d’accélérateur. Le quad bondit alors que la porte de fermette s’ouvrait à la volée. D’un grand coup de pied, la jeune femme déstabilisa la base du tas de bois. Les bûches s’éboulèrent et bloquèrent la sortie du second quad.

Balthazar surgit de la maison au moment où les deux adolescents prenaient un virage serré pour rejoindre le chemin de la vallée. Avec Gaspard et le chauffeur en pyjamas sur ses talons, l’homme tenta d’agripper les vêtements de Julianna et Nicolas. Ses doigts glissèrent sur le tissu, mais ses ongles entaillèrent profondément l’épaule de la jeune femme. Malgré la douleur, Julianna garda le cap. Mais le balèze était rapide et parvenait à rester à leur hauteur. La jeune femme le vit lancer le second jeu de clés à Gaspard qui dégageait déjà les bûches. Le chauffeur, lui, partit en courant vers le tunnel.

Julianna accéléra encore. Balthazar stoppa net sa course. Du coin de l’œil, la jeune femme le vit porter la main à son holster. Le quad n’était plus qu’à quatre mètres de l’entrée de layon vers la vallée. Balthazar ajusta son tir. La balle passa juste au-dessus de l’épaule droite de Julianna et se ficha dans un arbre. Le rugissement du second quad au démarrage couvrit en partie la détonation.

Julianna braqua à gauche et embarqua son engin dans une série de zigzags vers le lac. La piste n’était pas large. À peine plus que le véhicule. Des rondins de bois avaient été disposés transversalement çà et là pour retenir la terre. Les adolescents rebondissaient si brutalement dessus qu’ils faillirent être éjectés à de nombreuses reprises. Nicolas resserra encore son étreinte, et Julianna se cramponna au guidon.

— Ils se rapprochent, cria Nicolas.

Julianna jeta un œil vers les lacets supérieurs. Gaspard maniait son bolide avec la dextérité d’un pilote de rallye. Il gagnait vite du terrain. Perché derrière lui, Balthazar essayait de mettre en joue les adolescents, mais la forêt dense le gênait.

Nicolas et Julianna approchaient du lac. Mais plus ils descendaient et plus le chemin devenait impraticable. L’orage avait fait fondre une partie du manteau neigeux, et les chenilles du quad peinaient à mordre le terrain pour avancer. Julianna mit un pied à terre pour aider le quad à se sortir d’une ornière pleine de boue. Les jeunes gens en étaient maculés.

Le dernier virage se profilait. Il était encore plus serré que les précédents. À cette vitesse, c’était le renversement assuré. Julianna aperçut une trouée entre deux gros sapins.

— Accroche-toi Nico !

La conductrice accéléra au maximum. Elle n’osait pas regarder le compteur de vitesse. Le quad monta sur le bord relevé du virage et bondit dans les airs. Un lit de branchages amortit l’atterrissage. Le bolide glissa de travers. Son aile arrière gauche heurta un des deux troncs et remit le quad dans le droit chemin.

Derrière eux, Gaspard freina, mais trop tard. Les BCNI entrèrent dans le virage à pleine vitesse. Leur quad partit en tonneaux et éjecta ses occupants dans un fracas monstrueux.

Julianna aurait aimé se retourner pour voir Balthazar embrasser un arbre, mais elle avait ses propres problèmes. Nicolas et elle étaient sortis de la forêt pour arriver sur une courte plage en herbes. Devant eux, le lac Tanay. Sur l’autre rive, le Chrysler. Emporté par son élan, le quad glissa sur la prairie molle sans que les freins ou les chenilles ne lui viennent en aide. L’avant du véhicule finit par s’enliser d’un coup dans la boue, projetant Nicolas et Julianna dans l’eau.

La jeune femme plongea tête la première dans le lac. Elle essaya de nager, mais ses jambes refusèrent de lui obéir. Les eaux glacées criblaient ses muscles d’aiguillons gelés. Un étau glacial figeait son dos et ses bras. Julianna essaya de respirer. Une goulée d’eau glacée envahit sa bouche et descendit jusqu’à ses poumons. Dans une douleur atroce, Julianna sentit sa respiration se paralyser. Elle ne parvint plus à rester en surface. Paniquée, elle s’enfonça dans les eaux sombres. Lucide mais tétanisée, Julianna se laissa gagner par une certaine résignation.

Mourir noyée en pleine montagne, quelle ironie…

Heureusement, le lac était peu profond. Les pieds de Julianna touchèrent rapidement le roc. Retrouvant ses esprits, la jeune femme rassembla toute sa volonté et ses dernières forces, puis poussa vers le haut. La remontée lui parut interminable. Enfin, sa tête émergea. Avec soulagement, elle vit Nicolas sortir de l’eau à son tour. Le garçon était groggy par le choc. Julianna se plaça derrière lui et le ramena jusqu’à la rive.

Alors que les adolescents se hissaient hors de l’eau, Balthazar surgit des bois. Il était dans un piteux état, et furieux. ll cria quelque chose que Julianna ne comprit pas, puis brandit son arme dans leur direction. Yanna se jeta sur Nicolas pour le protéger.

La détonation roula dans la vallée, immédiatement suivie d’un bruit de verre brisé. Julianna rouvrit les yeux pour découvrir son Chrysler chéri. Héloïse était arrivée juste à temps pour placer le monospace en bouclier.

— Montez ! Vite ! cria la conductrice en se baissant pour éviter les balles.

Julianna ne se le fit pas dire deux fois. Elle bondit sur la poignée de la porte coulissante et propulsa littéralement Nicolas à l’intérieur avant d’y sauter elle aussi. Héloïse fit rugir le moteur et démarra sur les chapeaux de roue. Elle fut obligée de passer devant Balthazar pour rejoindre la petite route de graviers qui filait vers Port-Valais. Le balèze furibond en profita pour vider son chargeur sur le monospace. Les balles traversèrent la carrosserie aussi facilement que du beurre. Toutes les vitres arrière explosèrent. Par chance, aucun projectile n’atteignit Nicolas et Julianna plaqués au sol ou Héloïse tassée sur son siège.

Le Chrysler contourna un dernier éperon rocheux et perdit de vue les BCNI. Julianna souffla enfin. Elle regarda sa montre.

6h33. Bon sang, par quel miracle sommes-nous encore en vie ?

– 30 –

 

— J’ai froid.

Recroquevillé sur le siège arrière, Nicolas grelotait malgré ses couvertures. Même avec le chauffage à fond, l’habitacle tenait plus de la glacière que du sauna. L’étanchéité laissait effectivement beaucoup à désirer.

Peu avant la frontière, Héloïse, Nicolas et Julianna s’étaient arrêtés récupérer le sac contenant leurs papiers d’identité et retirer les caches des plaques d’immatriculation. Les jeunes gens en avaient profité pour recouvrir intégralement de gaffer noir les vitres arrière délabrées et les quelques trous dans la carrosserie. Vu de l’extérieur, le résultat était meilleur qu’espéré. Si l’on n’y regardait pas de trop près, le Chrysler semblait pourvu de vitres teintées au rendu très VIP. À l’intérieur en revanche, le froid des Alpes régnait en maître.

— Nous sommes presque arrivés, le rassura Héloïse en ouvrant un thermos de café.

— Tiens, voilà le panneau d’entrée de Sainte Soline, renchérit Julianna, tout aussi frigorifiée et trempée jusqu’aux os que Nicolas.

La conductrice avait repris le volant malgré son corps endolori. Elle aurait préféré multiplier les coups de sécurité pour éviter de rentrer directement au village. La jeune femme ne tenait pas à dévoiler aux BCNI l’emplacement de leur refuge. Or, le temps avait manqué au trio. Le Chrysler n’avait atteint la frontière que vers 7h. Les douaniers ne tarderaient pas à reprendre leur poste.

— Notre chalet est un peu plus haut, derrière les sapins, précisa Julianna. Les BCNI ne pourront pas nous trouver ici.

— Oui, ben, il faisait plus chaud dans leur maison à eux, grommela Nicolas en s’enfouissant sous sa couverture.

Héloïse se crispa sur le gobelet fumant qu’elle s’apprêtait à tendre à son frère. Julianna mordit le trottoir et manqua d’emplafonner leur véhicule dans le monument aux morts. Un instant, les deux jeunes filles se regardèrent, abasourdies, puis la tempête s’abattit en stéréo sur Nicolas.

— Tu te fous de nous ?!

— Ils nous ont tiré dessus !

— On a failli se noyer !

— Espèce d’ingrat  ! Je me suis fait un sang d’encre !

— Tu as vu l’état de ma voiture !

— On aurait dû te laisser avec tes nouveaux potes !

— Hélo, calme-le tout de suite ou je teste le shocker !

Caché sous la médiocre forteresse de ses épaisseurs de laine, Nicolas se demanda si finalement il n’était pas plus en sécurité avec ses ravisseurs. L’ouragan passé, un silence pesant emplit l’habitacle.

Le Chrysler tourna à gauche pour amorcer sa montée vers le chalet.

— Hélo, allume l’écran et checke la vidéosurveillance, commanda Julianna. Nous sommes assez proches pour capter le signal.

— Tout semble en ordre, analysa Héloïse. Je ne vois rien de particulier.

— Merde ! s’écria Julianna.

— Quoi ? Ça te gêne qu’au moins un truc aille bien ?

— Non. Rien à voir. Tu vois le gars qu’on vient de croiser ? Celui avec la veste en cuir. C’était le gérant du surplus militaire. Je suis sûre que l’état de notre carrosserie ne lui aura pas échappé. Pour la discrétion, on repassera… encore… Re-merde, tiens !

≡≡≡≡≡≡

Dans la boulangerie, la chaleur du four et la bonne odeur de viennoiseries engourdissaient les corps et les esprits mal réveillés.

Le gérant du surplus militaire remercia la vendeuse, ouvrit la porte et encaissa une claque glaciale en plein visage. Un vent froid aussi agréable qu’un coup de fouet s’était levé avec l’aube. Réveil express garanti ! L’homme remonta le col de sa veste en cuir et fila ramener ses croissants tout chauds à son épouse et ses filles.

Monsieur Muscles quittait le passage piéton quand il sursauta au bruit d’un pneu mordant le trottoir. L’homme fit volte-face et vit passer derrière lui le monospace qui rôdait dans le village depuis quelques jours. Le soleil n’était pas encore bien haut, mais l’homme distingua nettement sur la carrosserie les stigmates de termites d’un genre particulier. Le type de bestioles dangereuses et métalliques qu’il avait trop souvent croisées pendant sa carrière militaire.

La cliente qui avait dévalisé son magasin l’autre jour était au volant. Elle n’aurait pas été plus humide si elle avait pris sa douche toute habillée. À ses côtés, une autre jeune femme hurlait sur un môme planqué à l’arrière. Les trois semblaient exténués.

Monsieur Muscles fit la moue. Depuis sa quille un an plus tôt, il avait pour principe de se tenir loin des emmerdes, comme promis à sa famille.

Mais là, ce sont des gosses, merde !

Le gérant récupéra son portable dans la poche de son jeans et appuya longuement sur la touche 6. Il ne s’était toujours pas résolu à effacer ce numéro pré-enregistré.

— Bonjour. Éric Bozzetoni. Qui est l’officier d’astreinte ce weekend, s’il vous plaît ?… Ah très bien. Passez-moi le colonel… Laurent ? Bonjour, c’est Éric. Comment vas-tu ?… Dis-moi, je sais que je ne fais plus partie de la maison, mais j’aurais voulu savoir s’il se passait des choses particulières autour de Sainte Soline en ce moment… Non ? Et rien de spécial non plus à propos de deux adolescentes et d’un gamin dans un Chrysler Voyager bleu nuit ?

Le “Oh punaise !” n’était pas la réponse attendue par Éric.

— Tu m’en diras tant ! conclut le gérant après que son vieux pote de Saint-Cyr lui ait conté une histoire hallucinante. Consignes ?… C’est bien pris. Je te rends compte quand c’est fait.

Éric raccrocha sans plus de civilités. Il réfléchit une seconde, puis chercha dans son répertoire le numéro du café-bar.

— Jocelyne ? Toi qui es au courant de tout, où logent les deux filles qui font du tourisme dans le coin depuis vendredi ?

≡≡≡≡≡≡

La sonnerie stridente de son portable arracha Cyril à ses doux rêves.

— C’est dimanche et il n’est même pas 8h, colonel, marmonna le lieutenant en plissant les yeux pour s’assurer que cette saleté de réveil ne lui mentait pas.

Vous connaissez la Haute-Savoie, Figeac ?

— Et merde…

Bon voyage, lieutenant !

– 31 –

 

Julianna passa pensivement l’index autour de l’impact de balle qui avait manqué le feu arrière droit d’un cheveu. Le projectile avait laissé un orifice d’environ deux centimètres de diamètre dans la carrosserie du Chrysler et pulvérisé la peinture sur le pourtour. Julianna pista la fautive jusqu’au dossier du siège passager avant. Sur sa route, la balle avait aussi perforé les deux banquettes arrière.

— Mon pauvre pépère, murmura la jeune femme à son fidèle monospace. Je te ferai rafistoler, même si ça doit me coûter un rein.

Elle caressa tendrement la tôle meurtrie du Chrysler, et recolla une bande de gaffer noir sur le trou. Julianna recula de quatre pas pour apprécier le résultat. Le ruban adhésif sombre se fondait plutôt bien dans le bleu nuit de la carrosserie. Pas parfait, mais pas si moche non plus.

Derrière Julianna, la porte d’entrée du chalet grinça.

— Nicolas s’est endormi, chuchota Héloïse en se couvrant d’un plaid.

— Ça tombe bien. J’ai fini de faire du bruit.

En regagnant leur refuge, Julianna avait filé sous la douche pour se réchauffer et décaper la gangue de boue gluante qui lui montait jusqu’aux cheveux. Même son plongeon dans le lac n’avait pas réussi à la rincer entièrement. La jeune femme avait ensuite laissé Héloïse soigner son frère pour faire de même avec son monospace. L’aspirateur venait tout juste d’achever son festin de débris de vitres piqués dans la moquette. Sans être prêt pour de nouvelles péripéties (il n’y survivrait plus), le Chrysler donnait au moins le change face à des quidams pas trop tatillons.

Héloïse observa le monospace avec circonspection.

— C’est bizarre que la carrosserie n’ait pas arrêté les balles. Les vitres qui explosent, je comprends. Mais la carrosserie…

— On n’est pas dans un film, répondit Yanna en réenroulant le câble de l’aspirateur. Le Chrysler n’est pas blindé. Les parois d’un véhicule normal ne sont que du vide entre deux tranches de métal.

Son appareil rangé, Julianna rejoignit Héloïse assise sur les marches de bois du perron. Les deux jeunes filles restèrent un moment silencieuses à regarder le soleil se lever sur les dernières traces de neige laissées par l’orage de la veille.

— Je retire ce que j’ai dit à propos du principe de la balançoire, murmura Julianna pour ne pas réveiller Nicolas. Nous voilà carrément sur une catapulte vers l’âge adulte ! Quand tu penses à nos chers camarades de Terminale qui sont en train de stresser sur leurs révisions du Bac. Ils doivent penser que s’ils se plantent, leur vie est finie. On devrait peut-être leur envoyer une carte postale pour remettre les choses en perspective.

— Oui, une belle carte bien kitch avec un chaton qui bouquine, renchérit Hélo.

— Je vois d’ici le message : « Hello les amis ! Nous espérons que vos révisions se passent bien. Nous, nous sommes en pleine épreuve optionnelle de gestion de prise d’otages, coef 9. Pour le moment, personne n’est mort ou gravement mutilé, donc nous devrions avoir une bonne note. À très bientôt ! Gros bisous ! »

Les deux amies partirent dans un fou rire irrépressible. De ceux qui font rouler sur les joues toute la tension cumulée depuis des jours.

Yanna et Hélo mirent du temps à retrouver leur calme. Elle se repassèrent ensuite les événements de la matinée.

— J’ai vu défiler toute ma vie devant mes yeux, soupira Julianna. C’était pathétique !

Un nouveau fou rire ponctua cette triste constatation.

— Comment va Nico ? réussit à articuler Yanna en se massant un douloureux point de côté apparu tellement elle avait rit.

— Pas trop mal. Il n’a que quelques égratignures.

— Et psychologiquement ?

— Nico est fatigué, donc il n’a pas été très bavard sur sa captivité.

— Il réalisera ce qui lui est arrivé plus tard. Et aussi à un cheveu de quoi il est passé…

Hélo et Julianna frissonnèrent en se remémorant l’effroyable simulacre des BCNI avec la hache.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Héloïse après une courte pause.

— Tu n’as que deux options, répondit Julianna. Police suisse ou gendarmerie française ?

— Tu ne vas pas recommencer ? l’incendia Hélo.

— Chut ! Nico dort !

— Tu ne vas pas recommencer ? répéta Héloïse en chuchotant cette fois-ci. Si nous impliquons les autorités, nos parents iront en prison. C’est hors de question.

Julianna se mordit les lèvres pour ne pas répondre que d’ici une quinzaine d’heures, c’était plutôt la mort qui attendait Nathalie. Et, tôt ou tard, Gérard aussi. La jeune femme faisait confiance à Melchior pour ne pas lâcher l’affaire tant qu’il n’aurait pas mis la main sur le père de Nicolas et Héloïse.

— Écoute, Hélo… commença Yanna.

— Non ! Je t’ai dit non !

— Non Hélo, écoute vraiment ! La Cucaracha !

Bip bip bip Biiiiip bip ! Bip bip bip Biiiiip bip ! Bip, bip bip bip bip bip bip !

Les deux amies se levèrent d’un bond et s’engouffrèrent dans la maison. Le téléphone satellite braillait sa sinistre mélodie depuis la table basse du salon. C’était le coup de fil tant redouté.

Melchior s’est fait attendre, songea Julianna. Les trois sous-fifres ont sans doute tergiversé longtemps avant de se vanter de leurs exploits du matin auprès de leur patron.

Héloïse saisit le combiné et s’apprêta à répondre. Julianna arrêta son geste.

— Rappelle-toi le plan. Les BCNI ne t’ont pas aperçue. Ils n’ont vu que moi. Donc tu restes sur le statu quo de la dernière conversation avec Melchior. Tu es seule chez toi. Tu ne sais rien de ce qui s’est passé cette nuit. Tu n’y es pour rien. Tu n’as prévenu personne. Tu ne me connais pas.

Hélo acquiesça d’un geste de la tête et décrocha.

C’était qui ? éructa le haut-parleur.

— Qui ? répondit innocemment Héloïse.

Oui, qui ? C’est ce que je te demande. Qui as-tu envoyé récupérer ton frangin ?

— Nicolas ?

T’as un autre frère ?

— Je ne comprends pas. De qui parlez-vous ? Où est Nicolas ? Vous l’avez libéré ?

Libéré ? Tu te fous de ma gueule ? hurla Melchior, enragé. Tu as prévenu les flics. C’est ça ? Passe-les moi ! Je suis sûr qu’ils écoutent.

— Je n’ai prévenu personne !

Tu mens ! Qui était la femme de ce matin ?

— Mais j’en sais rien, moi ! Je ne comprends rien. Où est mon frère ? répéta Héloïse, histoire d’enfoncer le clou.

Ne joue pas avec mes nerfs ! Tu veux que ta mère morfle, c’est ça ?

— Ne faites pas de mal à ma famille, supplia Héloïse avec un soupçon de sanglots dans la voix. Je vous jure que je suis seule chez moi. Comme vous me l’avez ordonné. J’ai même menti aux voisins pour avoir la paix. Je leur ai raconté que Nicolas était parti rejoindre nos parents à Madère, et que j’étais restée ici pour réviser tranquillement le Bac.

Julianna était fière d’Héloïse. Héloïse s’en tenait parfaitement au scénario de la gentille petite fille naïve et paniquée.

Alors c’est un coup de ton père, réfléchit tout haut Melchior. Vous avez mis ça au point ensemble, hein ? Vous allez me le payer !

— Mis QUOI au point ensemble ? Je n’ai eu aucun contact avec mon père depuis mercredi.

Julianna cogitait à toute vitesse. Elle sentait qu’il y avait une carte à jouer.

— Engueule-le, articula-t-elle silencieusement.

— Non ! répondit son amie avec un grand geste de la main. T’es maboule ?!

— Si, vas-y ! Pourris-le parce qu’il a perdu Nico.

Hélo ne comprenait pas où Yanna voulait en venir, mais elle obtempéra.

— Qu’est-ce qui s’est passé, bon sang ? s’écria-t-elle en passant de la panique à la colère. Ne me dites pas que vous avez perdu Nicolas !? Vous avez laissé mon frère partir avec une inconnue ?!

Un long silence s’ensuivit. Héloïse était furax contre Julianna. Comment cette dernière osait-elle jouer avec la vie de Nathalie ? Yanna, elle, attendait la suite. Elle n’était pas mauvaise au poker. À la tête de sa société, la jeune femme était habituée à mener des négociations houleuses avec des mecs arrogants et machos jusqu’à l’os. Julianna savait quand prendre l’ascendant sur ce type de personnage pour le calmer d’un coup. Elle sentait les certitudes de Melchior s’éroder à chaque seconde muette écoulée.

Tu as trouvé ce que Gérard nous a volé ? reprit le boss plus sobrement.

— Non. Je ne sais toujours pas ce que je dois chercher.

Tu sauras quand tu l’auras sous le nez. Dépêche-toi. Minuit approche. J’ai préparé de jolies petites boîtes pour te renvoyer ta connasse de mère en kit.

Melchior coupa la conversation.

Héloïse raccrocha à son tour. Ses mains tremblaient. Elle n’en revenait pas de son audace. L’adolescente posa le combiné sur la table basse, puis releva la tête vers Julianna. Ses yeux étaient noyés de larmes.

— J’ai condamné maman !

À ces mots, Héloïse s’abattit dans les bras de sa meilleure amie. Julianna l’assit sur le canapé et la berça comme un enfant.

— Calme-toi, murmura Yanna en lui caressant les cheveux. Il nous reste plusieurs heures pour libérer Nathalie.

— Nous ne savons pas où elle est détenue.

— On peut secouer Jérôme. J’en meurs d’envie.

— En Islande, intervient une petite voix dans leur dos.

Nicolas, tout ensommeillé, se tenait en haut des escaliers.

— C’était les… comment vous les appelez déjà ?

— Les BCNI, répondit sa sœur.

— Bande de Connards Non Identifiés, traduisit Julianna. Oui, c’était leur chef. Tu as parlé de l’Islande ? Mais qu’est-ce que Melchior et sa bande sont partis faire en Islande ?

— Je n’en sais rien, s’excusa Nicolas. J’ai simplement entendu les pilotes parler d’un terrain d’atterrissage en Islande.

— Terrain d’atterrissage, aérodrome ou aéroport ?

— Hé, ménage-le, intervient Héloïse.

— Désolée, s’excusa Julianna, penaude.

— Ce n’est rien, pardonna Nicolas en se lovant dans les bras de sa sœur. Et pour répondre à ta question, les pilotes ont bien dit “terrain d’atterrissage”. J’en suis certain.

— Merde ! jura pour la énième fois Yanna.

— Julianna, ton langage ! gronda Hélo en bouchant les oreilles de son frère. Et puis pourquoi “merde” d’abord ? Nous avons une piste. C’est formidable.

— “Terrain d’atterrissage”, ça peut désigner n’importe quel endroit un tant soit peu plat et long. Ce genre de configuration pullule sur le territoire islandais. Mais tu as raison, c’est un bon point de départ pour les recherches.

Julianna prit un temps de réflexion.

— Quelle est la durée d’un vol pour Reykjavik ? calcula-t-elle. Quatre, cinq, peut-être six heures ? Si je trouve un billet sur le premier vol en partance de Genève, ça laisse environ deux, voire jusqu’à huit heures sur place pour trouver des indices. C’est jouable. Et puis, de toute façon, je me vois mal rester les bras ballants, sans rien tenter pour sauver votre maman.

— C’est décidé ! jubila Héloïse en claquant dans ses mains. Nous partons en Islande.

— Je reformule, coupa Yanna. JE pars en Islande. VOUS restez en sécurité au chalet.

— Tu nous mets sur la touche ? s’insurgea son amie C’est notre mère, bon sang.

Julianna s’accroupit devant Héloïse et Nicolas. Elle comprenait leur frustration, mais elle n’avait pas le choix.

— J’admire votre courage, mes choux, reprit-elle doucement. Le problème, c’est que vous êtes mineurs. Vous ne pouvez pas sortir du territoire français sans autorisation parentale. Vous ne passerez jamais les contrôles d’embarquement. Et attirer l’attention des forces de l’ordre est bien la dernière chose que vous voulez. Vous campez toujours sur cette position, non ?

Le frère et la sœur acquiescèrent, unanimes.

— De plus, Nico, tu n’es pas en état de voyager. Tu dois te reposer. Quant à moi, je n’ai pas les moyens de payer trois billets d’avion. Je suis désolée. Vous devez rester ici, au chalet. L’enveloppe cachée dans la cuisine contient assez d’argent pour que vous puissiez payer quelques jours de location supplémentaires. Nous resterons en contact via les téléphones portables prépayés. Ils sont plus sûrs que nos portables personnels. En revanche, je veux que vous me promettiez une chose.

— Laquelle ? s’enquit Nicolas.

— Si vous vous sentez en danger, si les BCNI s’approchent du chalet ou si vous n’arrivez plus à me joindre, barrez-vous en vitesse. Soit vous contactez la gendarmerie, soit vous filez en Ardèche rejoindre les équipes d’Utopy Town. Vous leur expliquez tout, sans rien omettre, et ils vous protègeront. J’ai une confiance absolue en eux.

— D’accord, se résigna Héloïse. Quel est le programme maintenant, cheffe ?

— L’aéroport de Genève est à une petite heure de route. J’espère qu’une compagnie assure une liaison directe pour Reykjavik. Vous me déposez devant le terminal, puis vous revenez ici et vous vous enfermez à double tour.

— Je vais encore devoir conduire ?

— Oui, ma belle. Tu t’es super bien débrouillée ce matin. Pour éviter de se faire choper, je prendrai le volant jusqu’à Genève. Nous passerons par l’accès français à l’aéroport. Ça t’évitera de te faire arrêter pour défaut de permis au retour.

Sans plus de grand discours, Julianna se releva et se dirigea vers sa chambre pour boucler ses bagages. Héloïse rappela son amie alors que celle-ci montait les escaliers.

— Réflexe ! lança Hélo en jetant quelque chose vers Yanna.

Julianna attrapa l’objet au vol. Le Zippo en inox.

— Garde-le. Tu pourrais en avoir besoin. Il nous a déjà sorties d’une mauvaise passe. En plus, j’ai décidé d’arrêter de fumer.

Yanna sourit à son amie. Hélo devenait-elle enfin raisonnable ? Sans rien ajouter, Héloïse lui rendit son sourire et se détourna. Toutes les deux avaient beaucoup mûri en quelques jours.

Julianna fourra le briquet dans sa poche et regarda sa montre. 8h40. La jeune femme programma le minuteur. H-15h20 avant la fin de l’ultimatum.

– 32 –

 

Islande

 

Julianna étira ses jambes mordillées par tout un contingent de fourmis enragées. Elle en profita pour maudire les designers de la classe éco qui n’avaient que faire des standards de l’anatomie humaine. Les places dans ce Boeing 737 d’Icelandair étaient ridiculement étriquées.

D’autres passagers aussi avaient les mollets qui les démangeaient. Après une escale de deux heures à Paris-Charles de Gaulle, Julianna s’était retrouvée coincée au milieu d’une horde de randonneurs survoltés à l’idée de souffrir mille morts sur les escarpements des volcans islandais. Ces doux dingues masochistes s’étaient apostrophés d’un bout à l’autre de la carlingue pendant tout le voyage d’une heure et demie. C’était à celui qui avait prévu le périple le plus long, avec le dénivelé le plus important, le glacier le plus vaste ou qui partait avec le meilleur équipement. Cerise sur les crampons, le volcan Grímsvötn donnait des signes de réveil imminent, et tous espéraient assister à son éruption.

Quelque part, Julianna les enviait. Bien que trop flemmarde pour se taper l’aventure à pattes, la jeune femme aurait adoré voir une fois dans sa vie des fontaines de magma jaillir d’un cratère. Mais quelque chose lui disait que tout projet touristique était à remettre aux calendes grecques.

Julianna avait attrapé un vol presque direct pour l’Islande. Depuis son départ de Genève vers 10h30, elle en était à 4h30 de voyage. Épuisée, elle avait roupillé comme un bébé malgré les invectives des randonneurs. Cette sieste salutaire, pelotonnée sur son siège, lui avait rendu lucidité et envie d’en découdre.

Pour l’heure, l’avion était au roulage. Il cahotait à petite vitesse vers le terminal Leifur Eiríksson. Cet explorateur viking du Xème siècle, premier découvreur européen de l’Amérique du Nord, prêtait son nom au hall de l’aéroport international de Keflavík. Située à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Reykjavik, la plateforme aéroportuaire datait de la Seconde Guerre Mondiale. Les avions américains n’ayant pas l’autonomie nécessaire pour traverser l’Atlantique d’une traite, l’armée US aménagea une halte en Islande. Un accord entre les deux pays pérennisa ensuite la présence américaine. Encore aujourd’hui, une partie des infrastructures de l’aéroport était dévolue à l’armée US, bien que son départ soit acté pour 2006.

L’aéroport jouissait d’une situation singulière. Construite face à l’océan Atlantique, côté américain du rift fendant l’Islande en deux, sa piste principale barrait une presqu’île plate comme le dos d’une main. De part et d’autre du ruban de bitume, s’étendait une lande de lichens roux posés sur un lit de rocailles volcaniques noires. De petites pistes annexes desservaient plusieurs îlots de bâtiments épars à l’architecture décousue. À l’est, Julianna identifia la zone militaire composée de petits hangars métalliques et de casemates bétonnées s’égrenant le long de plusieurs anneaux de routes d’accès. Le fret et ses avions cargos occupaient un gros tiers de la partie ouest du site, à côté ce qui semblait être un espace dédié à la maintenance et au ravitaillement des aéronefs. Le terminal passagers se situait lui tout au nord. En s’en approchant, Julianna aperçut deux grands hangars ouverts d’où émergeait un groupe de jets privés. La jeune femme plissa les yeux face au contre-jour. Difficile de distinguer les couleurs des carlingues. Julianna chaussa ses lunettes de soleil sous l’œil goguenard de son voisin de droite.

— Alors, on n’est pas habituée au soleil, la parigote ?

D’où ce rustre avait-il tiré que Julianna, pur produit rural, était parisienne ?

— Je me protège de votre irradiante sagacité.

Julianna accompagna ce coup droit dans les gencives d’une superbe contrefaçon de sourire aimable. Le fâcheux remis en place, la jeune femme recolla son nez au hublot. Elle eut beau s’esquinter les yeux, les livrées des jets demeuraient désespérément blanches. Pas l’ombre d’un bleu roi ou d’un liseré doré.

C’eût été trop simple, ma chère. Quelle guigne !

Le Boeing stoppa devant un long bâtiment tout de béton et de verre, à l’étrange forme de boomerang très évasé. Le terminal passagers de Keflavík était à l’image de son homologue bordelais. Moche.

Le couloir de débarquement allongea son long cou télescopique, et vint plaquer sa bouche de caoutchouc autour de la porte avant gauche de l’avion. Immédiatement, les passagers bondirent de leur siège et se ruèrent à l’extérieur comme si leur vie en dépendait. Julianna laissa la cohue décanter, et récupéra tranquillement son seul bagage à main dans le compartiment au-dessus de sa tête. Contrairement aux randonneurs, elle répondit poliment à l’au revoir chaleureux du personnel de bord, puis joua des coudes pour atteindre dans les premiers le guichet des arrivées.

Coup d’épée dans l’eau. Devancée d’un cheveu par le guide des randonneurs pourtant chauve, la jeune femme dut laisser passer devant elle tout le groupe. Le guide exigeait qu’ils effectuent leurs formalités tous en même temps pour éviter de perdre un mouton du troupeau. Les uns passèrent en revue leurs nombreuses poches avant de trouver leur passeport, pendant que les autres étalaient tout le contenu de leurs paquetages sous le regard dépité des douaniers.

Julianna, elle, rongeait son frein. Ça prenait un temps fou. Elle pouvait en témoigner avec certitude, car le mur en face d’elle était couvert de grandes horloges. Tous les fuseaux horaires du Monde étaient représentés. Paris, New York, Tokyo, Kampala, Londres, Buenos Aires… et, pour la blague, la base antarctique Amundsen-Scott située à 250 mètres du Pôle Sud. Julianna regarda sa montre.

Mince, nous sommes à l’heure d’été en France. Il y a deux heures de décalage horaire avec l’Islande.

En effet, il était 15h pile à Paris, mais 13h à Reykjavik. Un doute saisit l’adolescente. Pour le coup, l’ultimatum était-il repoussé de deux heures ? Ce délai supplémentaire aurait été le bienvenu pour la jeune femme qui n’avait pas l’ombre du début d’une piste.

Ne rêve pas trop, ma vieille, se raisonna-t-elle. Melchior a toujours annoncé des heures françaises. Il n’y a aucun motif pour que ça change.

Julianna décida de faire plus confiance à son minuteur qu’à sa montre.

H-9 heures avant la fin de l’ultimatum. C’est court.

D’autant plus court que, devant elle, le dédouanement des randonneurs n’en était qu’à la moitié du troupeau. Pour tuer le temps et réfréner son envie de faire avaler à Josette sa collection de gants en mohair, Julianna décida de parfaire son islandais inexistant en décryptant les publicités autour d’elle. Par pitié ou par compassion, les publicitaires islandais avaient traduit presque toutes leurs affiches en trois langues : l’islandais bien sûr, l’anglais, parlé à la perfection dans le pays, et le danois, vestige de la colonisation viking de l’île. L’adolescente reconnut quelques mots de danois, à son grand étonnement car le sien datait de sa petite enfance. Son anglais, lui, était excellent, mais il buta contre la dernière affiche. C’était pourtant la plus intéressante.

Le design était simple. Un seul mot en islandais s’étalait sous cinq ronds concentriques jalonnés de treize sphères plus petites. Le tout était centré autour d’une autre grosse sphère noire.

Julianna bugga. Elle fixa l’affiche un long moment. L’adolescente connaissait ce logo.

— Vous pouvez avancer mademoiselle, l’appela la douanière en anglais.

— Pardon ? sursauta Julianna en sortant de sa stupéfaction.

— Avancez, s’il vous plaît, répéta l’agent des douanes.

Le troupeau de randonneurs s’éloignait vers la sortie en parlant très fort. Ils commentaient toutes les destinations des horloges à base de “j’ai fait tel ou tel pays”. Julianna grimaça. Elle détestait cette expression typique du touriste en terrain conquis partout où il pose ses sandales-chaussettes.

— Ben ouais, le Kenya t’avait attendu pour exister, mon gars, marmonna l’adolescente.

— Vous disiez ? demanda la douanière en inspectant le passeport de Julianna.

— Désolée, je ne supporte pas ce genre de comportement.

L’agent sourit, malheureusement habituée.

— Vous aussi vous partez en randonnée ? l’interrogea la douanière en désignant le sac à dos de Julianna.

— Pitié non ! s’écria cette dernière.

L’agent ouvrit le sac et commença à en passer le contenu au peigne fin. Plus fin qu’à Genève ou Paris. Une certaine nervosité gagna Julianna. Le shocker et le Zippo étaient roulés dans des chaussettes, elles-mêmes tassées au fond de la paire de chaussures de rando. La douanière s’en approchait dangereusement.

— Excusez-moi, commença Julianna pour distraire l’agent.

— Oui ?

— Puis-je vous demander ce que représente cette affiche, s’il vous plaît ?

Un souvenir fugace venait de se superposer à l’étrange publicité. Julianna se rappelait où elle avait vu ce logo. 2 600 kilomètres plus loin. À Sainte Soline. Sur le bureau de Jérôme. Peint sur l’hideux mug servant de pot à crayons. Elle l’avait déplacé pour prendre le registre de livraisons de carburant. Ce ne pouvait pas être un hasard.

La douanière grimaça.

— Þrettán. Treize en islandais.

— Treize ? répéta Julianna.

— Oui. C’est le nom d’une entreprise spécialisée dans la transformation de l’aluminium. D’ailleurs, cette forme bizarre représente un atome d’aluminium avec ses treize électrons.

— Il y a des gisements d’aluminium en Islande ? s’étonna l’adolescente.

— Pas un gramme.

— Vous m’avez perdue.

La douanière raconta alors à Julianna une drôle d’histoire de mondialisation à outrance. L’aluminium demandant de très hautes températures pour être transformé, la facture d’électricité était salée pour les industriels. Coup de chance, l’Islande regorgeait d’électricité à bas coût grâce à la géothermie et surtout aux barrages hydro-électriques. Les industriels du monde entier se ruaient donc depuis plusieurs années sur cette manne providentielle, car il leur revenait moins cher de faire parcourir au minerai brut la moitié du globe à bord de gros bateaux cargos, que de transformer l’aluminium dans son pays d’extraction. Ce secteur était en pleine expansion, avec l’aval des autorités islandaises, trop contentes de sortir leur pays du marasme de la crise économique.

“Treize” était la première société étrangère de transformation d’aluminium à s’être implantée dans le pays, et jouissait actuellement d’un quasi monopole en Islande.

— Pourquoi vous intéressez-vous à cette entreprise ? interrogea la douanière en guise de conclusion à son explication.

— Je pense que ce que je recherche se trouve dans les parages de cette usine. Elle est dans la région ?

— Pas du tout. Elle se situe à Reyðarfjörður. De l’autre côté de l’île. À 6 heures de route d’ici.

— 6 heures ?! se lamenta Julianna.

— Sinon, il y a l’avion.

Julianna releva vivement la tête, très intéressée.

— Icelandair propose trois liaisons par jour pour l’aéroport de Egilsstadir, précisa l’agent. C’est à trente minutes en voiture de Reyðarfjörður. Le vol dure une petite heure.

Julianna se retint de claquer deux bises sur chaque joue de la douanière. Elle rassembla ses affaires en vitesse, remercia chaleureusement l’agent et courut vers le guichet d’Icelandair. La dernière navette de la journée pour Egilsstadir partait dans moins d’une heure. La charmante guichetière proposa même à la jeune femme de réserver un gros 4×4 break qui l’attendrait dès sa descente d’avion vers 17h heure française.

Julianna se sentait électrisée. Les choses s’accéléraient de manière inespérée, et ça lui plaisait beaucoup. Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Jamais elle ne pourrait tenir en place pendant les quarante minutes avant l’appel pour l’embarquement. Une sorte de vivarium géant pour humains attira son attention. Le Business Center du terminal passagers. Derrière de grandes baies vitrées légèrement dépolies, une ribambelle de fauteuils moelleux entouraient de petites tables basses en bois. À leur droite, de longs plans de travail accueillaient des ordinateurs en libre-service par grappe de six. Julianna acheta de quoi museler son estomac affamé et fila déguster son sandwich devant Internet. Quelle pouvait bien être cette mystérieuse société baptisée Treize ?

– 33 –

 

Cyril s’extirpa avec peine et misère de sa Clio. Faire entrer au chausse-pied un mètre quatre-vingt-dix-huit dans une petite citadine était une gageure, mais l’en faire sortir après 700 kilomètres relevait de l’exploit. Une désincarcération en bonne et due forme.

— Punaise, ils devraient les faire encore plus petites leurs voitures.

— À qui le dis-tu !

Cyril se figea. Un arbre avait parlé. Là, juste devant lui. Le militaire était habitué aux fougères carnivores équipées de fusils de haute précision, mais un arbre qui tape la causette en s’avançant vers lui c’était nouveau.

Bon sang, elles ont été longues ces 700 bornes ! J’hallucine.

Le sapin s’arrêta à deux mètres de lui. En fait d’épicéa, c’était un séquoia géant. Pour la première fois depuis sa plus tendre enfance, Cyril se sentit petit. Ça faisait bien quinze ans qu’il n’avait levé la tête pour s’adresser à quelqu’un.

— Tu dois être le Bordelais, supposa l’arbre humain en lui tendant une branche.

— Et toi, Action Man ? répondit le lieutenant en lui serrant vigoureusement les rameaux.

Le jeune militaire cherchait à capter un regard derrière les lunettes de soleil d’Éric. Le colonel lui avait présenté ce (pas si) vieux briscard des forces spéciales comme une légende du 1er RPIMA.

— Tu sais que le panneau rond avec un nombre au milieu, ce n’est pas une suggestion ?

Cyril encaissa la pique sans broncher. Il avait effectivement avalé le trajet depuis Bordeaux en un temps litigieusement record. Un peu moins de six heures.

— C’est la limite de vitesse en dessous de laquelle il ne faut pas descendre, non ? répondit le lieutenant sans se démonter.

— Allez viens, le comique, c’est par là, annonça Éric sans plus de cérémonie. Le chalet est à cinq cents mètres, plein est. Ça te dégourdira les jambes. Mais attention, ces demoiselles sont futées. Elles ont ceinturé la clairière de caméras de sécurité.

— Des caméras ? Où diable les ont-elles trouvées ?

— Je les leur ai vendues, résuma Éric comme une évidence.

Le dos en compote et les genoux qui grincent, Cyril suivit Éric en marchant comme un canard mécanique.

— Qu’est-ce qu’elle a ta patte folle ? s’enquit Éric devant la claudication manifeste du lieutenant.

— OPEX, Afgha, balle dans le haut du tibia. Il y a huit semaines.

— Ça a un rapport avec la présence d’un commando para à la tête d’une patrouille Sentinelle ?

— Ouaip. Le doc m’a remis apte, mais mon unité rentre en France dans deux semaines. Enfin, sept jours maintenant. Le colonel n’avait, je cite, “pas envie de gâcher mon talent à chauffer le banc de touche”. Alors il m’a confié deux élèves officiers à former et l’aéroport de Mérignac comme terrain de jeu. Le colonel a ajouté que plusieurs kilomètres à pattes par jour seraient bons pour ma rééducation.

— Laurent est taquin, confirma Éric qui aurait eu beaucoup à raconter sur les frasques saint-cyriennes de son camarade.

— Ce n’est pas le premier adjectif qui me vient en tête, ronchonna Cyril en décrochant des orties de son pantalon.

Les militaires mirent à profit leur mini virée forestière pour échanger leurs informations. Les pièces du puzzle se mettaient en place doucement, mais l’image finale restait abstraite.

À proximité de la clairière, Éric leva son poing serré, signe international des militaires pour stopper la progression d’une colonne. Les deux hommes s’accroupirent en douceur derrière l’épais tronc d’un vénérable épicéa (un vrai, cette fois). L’aîné désigna au plus jeune quatre boîtiers kaki accrochés en hauteur à chaque coin de la clairière. Le champ des caméras à déclenchement automatique couvrait toute la surface herbeuse entourant le chalet.

Quand, ce matin, Éric était monté à la location sur les indications de Jocelyne, il n’y avait pas vu âme qui vive. Maintenant, le monospace était revenu. La voiture était garée devant la porte d’entrée, capot dans le sens de la fuite. D’où il se trouvait, Cyril en voyait surtout l’arrière. À savoir une tranche d’emmental métallique colmatée au ruban adhésif.

— J’envoie la plaque d’immatriculation au colonel, chuchota Cyril qui pianotait déjà sur son portable.

De la lumière filtrait à l’étage, et un bon feu de cheminée télégraphiait ses signaux de fumée aux oiseaux de passage. Une ombre passa deux ou trois fois derrière la vitre de l’étage. En tendant l’oreille, des voix étouffées et inintelligibles parvenaient jusqu’aux militaires. Des rires. Ou peut-être des jérémiades, comme quand des gosses se chamaillent.

Éric s’appuya contre le tronc et fit la courte-échelle à Cyril. Du haut de leurs quatre mètres conjugués, les militaires tournèrent légèrement la caméra qui les surplombait. Ils réitérèrent l’opération pour chaque dispositif de vidéosurveillance. Un corridor en angle-mort leur ouvrait désormais l’accès au chalet. Le stratagème n’était pas étranger au jeune lieutenant. Le souvenir de Pougnard traficotant les caméras de Mérignac pour introduire en douce les ravisseurs dans l’aéroport était encore tout frais.

Courbés en deux, Éric et Cyril profitèrent du couvert de l’ombre d’un sapin plus grand que les autres pour se faufiler jusqu’au porche du chalet. Cyril dégaina son arme de service et se plaça en appui face au chemin d’accès à la clairière. Éric se glissa plus loin le long de la façade, jusqu’à une première fenêtre. Une odeur de café vint titiller ses narines. Il aventura un œil à l’intérieur. La grande pièce qui occupait tout le rez-de-chaussée n’était éclairée que par les flammes de l’âtre. Un mug de café froid et presque vide trônait sur une table basse devant la cheminée. À ses côtés, l’écran de retour des caméras de surveillances. Tous les deux aussi abandonnés l’un que l’autre.

Mauvais point, les filles ! gronda Éric.

Monsieur Muscles changea de côté de fenêtre. De là, il discernait le reste de l’espace. Des affaires trempées séchaient, accrochées à un vieux porte-manteau rapproché de la cheminée. Derrière ce dernier, sur la table de cuisine, traînaient divers emballages, une petite bouteille blanche et une grosse boîte plastique ouverte qu’Éric identifia comme une trousse de secours.

Quelqu’un est blessé ici.

Cyril rejoignait son collègue quand un bruit retentit. Les deux hommes se figèrent. Une sonnerie de téléphone. Aussitôt suivie d’une cavalcade à l’étage. La lumière s’alluma dans l’escalier, puis dans la pièce de vie. Une toute jeune femme sauta les dernières marches et se précipita vers la poche de son blouson pendu au porte-manteau. L’adolescent qui la talonnait vint se serrer contre elle, et tous les deux plaquèrent une oreille sur le haut-parleur du portable.

— Les enfants Guimarães, chuchota Cyril à son compagnon.

Le lieutenant avait formellement reconnu la jeune qui s’était identifiée comme la fille de Nathalie Guimarães au guichet d’Air Portugal. Quant au petit, la ressemblance avec sa sœur était évidente.

Les militaires étaient trop loin pour entendre la voix de l’interlocuteur. Les deux ados, eux, étaient concentrés sur la conversation. Soudain, ils explosèrent de joie. La sœur et le frère se prirent dans les bras et sautillèrent sur place. Même sans comprendre de quoi il en retournait, leurs effusions faisaient plaisir aux militaires. Éric et Cyril ne purent se retenir d’échanger un sourire.

La voix au téléphone coupa court à l’euphorie générale.

— Attends une seconde, dit la jeune fille à son interlocuteur.

Elle et son frère s’installèrent autour de la table de cuisine. L’ado repoussa du coude le matériel de soin, et sa sœur posa le téléphone en activant le mode haut-parleur. La fratrie était maintenant hors de portée des deux militaires. Ceux-ci se déplacèrent plus à droite. Ils dépassèrent la porte d’entrée pour se poster de part et d’autre de la fenêtre de la cuisine. Outre une vue plongeante sur l’évier et sa vaisselle sale, Éric et Cyril héritèrent d’une place de choix. Les deux adolescents n’étaient qu’à une longueur de bras d’eux, de dos, indifférents à tout sauf à ce que leur racontait leur interlocuteur.

— Treize ? Comme la bande dessinée ? s’écria le garçon.

Oui, enfin non, rectifia le haut-parleur. Treize comme le numéro atomique de l’aluminium.

Cyril leva les yeux au ciel. C’était la voix de l’emmerdeuse de Mérignac.

— Tu peux arrêter de mâchouiller quand tu nous parles, s’il te plaît, sermonna la sœur. On ne comprend rien.

J’ai la dalle, moi ! Il est loin, mon petit-dèj de 3h du mat’. Bon, je reprends pour les dissipés du fond. Soyez attentifs. C’est alambiqué. J’ai trouvé des infos sur Treize par trois canaux. L’entreprise elle-même, qui ne communique que via un site web au contenu lapidaire. Rien de passionnant, quelques photos de l’extérieur de l’usine en construction, aucune de l’intérieur. La présidence islandaise, elle, présente son partenariat avec Treize comme la panacée contre tous les maux de la crise économique et écologique mondiale. Leurs communiqués de presse officiels sont dithyrambiques. C’est limite si Treize ne va pas éradiquer la faim dans le monde. En revanche, le son de cloche est nettement différent du côté des associations d’opposants. Leurs griefs sont nombreux. Je vous les balance en vrac. Treize n’est pas une société islandaise. Des montages financiers volontairement opaques dissimulent l’identité des donneurs d’ordre, ainsi que la provenance des capitaux. Treize avait promis des retombées financières importantes pour les Islandais, mais personne n’en a vu la couleur. Même chose pour l’emploi. Au lieu d’embaucher des Islandais au chômage pour construire et faire tourner l’usine, Treize a fait venir de la main-d’œuvre polonaise bon marché et peu regardante sur les conditions de travail. Tout l’argent des salaires et du chiffre d’affaires part à l’étranger. En fait d’opportunité en or pour le pays, c’est une fuite massive de capitaux.

— Sympathique, commenta Héloïse. Les BCNI ont décidément tout pour plaire.

Et ce n’est pas fini. Non contents de s’en prendre au portefeuille des Islandais, les BCNI attaquent aussi leur environnement. Pour alimenter l’usine, Treize a construit un barrage hydro-électrique géant qui a englouti des écosystèmes entiers. De l’avis des spécialistes, l’installation est surdimensionnée au regard de la production électrique nécessaire actuellement. Les écologistes craignent donc qu’un projet d’agrandissement de l’usine soit déjà dans les cartons.

— Les pourritures ! jura Nicolas.

— Oui, mais je ne comprends pas le rapport avec nos parents, intervint Hélo.

Moi non plus. Rien ne semble lié, sauf peut-être les méthodes d’intimidation de Treize. Les associations d’opposants font état de menaces régulières sur leurs membres. Elles relèvent aussi des dégradations de domiciles ou de véhicules. Voire le pack complet pour les opposants les plus actifs. Oh !… Il faut que je vous laisse. C’est l’appel pour l’embarquement. Je vous recontacte une fois sur place.

— À tout à l’heure, Yanna. Soit prudente !

T’inquiète, ma belle. Soyez prudents vous aussi. Si je ne vous rappelle pas, c’est qu’il me sera arrivé quelque chose. Dans ce cas, filez rejoindre Utopy Town et prévenez les flics.

La conversation coupa avant que les Guimarães aient pu donner leur opinion sur cette dernière consigne. Éric et Cyril déduisirent à leur tête que ce n’était pas un plan qui les enchantait.

— Il n’y a plus qu’à attendre, conclut la fille Guimarães en haussant les épaules. Viens, on va finir de raccommoder tes fringues.

Le frère suivit sa sœur à l’étage, et la lumière s’éteignit dans la pièce de vie.

Les militaires en avaient assez entendu. Ils s’éclipsèrent discrètement pour rendre compte à leur supérieur. Celui-ci également avait des nouvelles pour eux. Le monospace-passoire appartenait à une certaine Julianna Dialolovsky, dite Julianna Diale. Une jeune fille au parcours pour le moins singulier, mais qui n’avait jamais eu de problèmes avec la justice. Cyril reconnut sur la photo la petite emmerdeuse-mordeuse de Mérignac. Celle-là même qui était partie se perdre en Islande, d’après ce que les militaires avaient compris. Le colonel réfléchit une minute, puis passa ses consignes à ses hommes.

Premièrement, établir le contact avec les enfants et les placer sous protection. Effraction douce et intervention musclée si nécessaire, mais tâchez de ne pas les traumatiser non plus. Deuxièmement, auditionner les gamins pour comprendre ce qui se passe et identifier la ou les menaces. Troisièmement, rendre compte régulièrement.

Éric rangea son téléphone et se tourna vers Cyril.

— Allez le comique. Chausse tes crampons. Nous voilà en première ligne pour la seconde mi-temps.

– 34 –

 

L’avion se posa à Egilsstadir avec un retard colossal de six minutes, pour lequel le pilote s’excusa platement. L’absence de contrôle à l’arrivée permit à Julianna de rattraper ces précieuses minutes et de se présenter la première à l’agence de location automobile. La jeune femme récupéra les clés de sa nouvelle monture, en se gardant bien de lui raconter les déboires de son dernier véhicule. Le solide 4×4 Toyota break était taillé pour les routes accidentées d’Islande. Pour preuve de cette symbiose, sa carrosserie anthracite jouait la carte du mimétisme avec son milieu naturel. Gris foncé sur camaïeu de noirs.

Julianna régla le GPS et s’élança vers la ville portuaire de Reyðarfjörður à trente minutes de là. Elle jeta un œil à l’insolent minuteur de sa montre. 15h18 à Reykjavik, 17h18 en France, H-6h42 avant la fin de l’ultimatum.

La route n°1, récemment refaite, descendait en pente douce jusqu’à l’océan. Aussi appelée Hringvegur, cette voie circulaire de 1300 kilomètres, principale artère d’Islande, louvoyait sur tout le pourtour de l’île.

Reyðarfjörður se nichait tout au fond du plus grand fjord d’Islande. Ses maisons basses aux couleurs vives se massaient en fer à cheval autour de son port en eaux profondes. L’ensemble était ceinturé d’écrasantes crêtes rocheuses à la cime enneigée. Leurs parois tombaient abruptement d’un haut plateau sommital, puis s’adoucissaient à mi-pente jusqu’à venir mourir sur la grève. Toutes les activités humaines se situaient là, sur l’étroite bande plane entre la montagne et l’eau.

La ville n’était pas très animée en ce milieu de dimanche après-midi. Les quartiers d’habitations étaient excentrés, et le centre entièrement dévolu aux activités industrielles ou portuaires. Julianna pouvait compter les passants croisés sur les doigts d’une main. Ce qui l’arrangeait. Elle préférait faire passer sous les radars.

La voie descendant de l’aéroport traversait la ville pour rejoindre la route 92 qui longeait la côte nord du fjord. À leur jonction, plusieurs panneaux indiquaient les directions de villages aux noms imprononçables. En-dessous, une petite pancarte beige jouait la carte de la discrétion. Un mot de sept lettres devant le symbole d’un atome d’aluminium. Þrettán, Treize. Le panneau pointait à gauche, vers le nord-est.

Julianna s’engagea sur une large route en grande partie aménagée sur des terres gagnées sur la mer. Si le paysage autour de la ville était grandiose, les abords de la voie rapide, eux, étaient bien moins bucoliques. Entrepôts gigantesques dissimulés derrière de hautes palissades en tôle, zones commerciales désaffectées et dépôts pétrochimiques se disputaient le front de mer.

3,5 kilomètres de landes rases après la sortie de la ville, émergea un monstre industriel. Treize était là. Immense. Posée elle aussi sur une plateforme artificielle de plus de 2 kilomètres de long grignotée dans les eaux du fjord, l’usine occupait une superficie quasi égale à celle de la ville.

Julianna ralentit pour détailler l’animal, puis réaccéléra immédiatement. Une voie secondaire, en contrebas de la route 92, traversait toute l’usine avant de rejoindre la route principale via deux embranchements, un à chaque extrémité de la plateforme. Deux sas lourdement gardés contrôlaient les entrées du site. Une batterie de caméras surveillait chaque centimètre carré de la zone. Plusieurs étaient ostensiblement tournées vers la voie rapide, histoire de décourager les curieux. D’ailleurs, les larges bas-côtés s’étaient volatilisés à l’approche de l’usine. Le stationnement à proximité de Treize n’était pas conseillé. Au cas où le message n’eût pas été assez clair, quelques centaines de mètres plus loin, Julianna croisa un binôme de gardes discrètement armés qui patrouillaient entre les deux pans de la double clôture. Celle-ci devait faire dans les cinq mètres de haut avec son couronnement de tubes barbelés.

Malheureusement pour Julianna, la route 92 s’éloignait des bâtiments à mesure qu’elle avançait vers l’est. La lande légèrement bombée masquait les activités les plus lointaines.

Comme par hasard… On aurait voulu le faire exprès, on ne s’y serait pas pris autrement.

Pourtant, Julianna était sûre que l’unité de transformation de l’aluminium se situait là-bas, au loin. Une douzaine de lignes électriques à haut voltage dévalaient la montagne pour converger vers une série de transformateurs, eux-mêmes accolés à deux longs toits bleus d’où émergeaient à intervalles réguliers de hautes cheminées grises.

Bientôt, l’usine ne fut qu’un enchevêtrement de tuyaux surdimensionnés dans son rétroviseur.

Il me faut un meilleur point de vue.

La route principale filait sur encore quatre kilomètres avant de contourner l’éperon rocheux séparant Reyðarfjörður du fjord voisin. Julianna ne poussa pas si loin, mais s’arrêta au croisement suivant pour faire demi-tour. En fait de croisement, ce n’était que l’entrée d’un chemin difficilement carrossable qui montait en zigzaguant vers le plateau.

Et pourquoi pas ?

Au lieu de revenir sur ses pas, la jeune femme jaugea la pente. Elle était assez raide, mais pas insurmontable. Une main cramponnée au volant, l’autre au levier de vitesse, Julianna lança son 4×4 à l’assaut du massif. La voie s’éleva rapidement. Le capot du Toyota pointait à 45 degrés vers le ciel. De gros graviers roulaient sous les pneus, rendant les virages périlleux. Les suspensions du break gîtaient à chaque nid-de-poule. Julianna avait l’impression d’être dans un navire en pleine tempête.

Après cinq ou six lacets, la route s’interrompit brutalement. Une sorte de mini rond-point avait été aménagé juste avant le pierrier qui s’étendait au pied des falaises. Impossible de monter jusqu’au plateau sommital sans matériel d’escalade.

Julianna gara son véhicule (toujours dans le sens de la fuite), et mit pied à terre. Un air froid, humide et légèrement iodé inonda ses poumons. L’odeur de la toundra baignée d’une rosée perpétuelle lui rappela son Marais Poitevin natal. Ce fut bien la seule chose. Ici, pas de frémissement de feuillage car pas d’arbres, pas non plus de chants d’oiseaux. Ce silence frappa la jeune femme. À Coulon, même tard le soir, on entendait au moins un merle expliquant la vie à un moineau. Ici, à Reyðarfjörður, le peu d’oiseaux qui passaient ne pipaient mot. Il n’y avait que le murmure lointain des vagues s’écrasant sur les bords du fjord et le bruit du vent. Un vent violent soufflant en rafales. Les quelques herbes qui avaient l’outrecuidance de dépasser les dix centimètres étaient plaquées au sol sans ménagement.

Julianna ouvrit le coffre et attrapa son matériel. Elle jeta un œil aux alentours. Pas de regards indiscrets. La jeune femme changea de vêtements en vitesse. L’air glacé lui fouettait les cuisses alors qu’elle s’échinait à enfiler son pantalon de randonnée. Le frottement de sa polaire sur son sous-pull créa de l’électricité statique qui hérissa ses frisottis. Yanna prit un peu d’eau dans sa gourde pour se recoiffer, en pure perte. Le vent lui crêpait les cheveux.

Tant pis, je ne vais pas au bal, se résigna-t-elle en remontant sa capuche sur sa broussaille capillaire.

Julianna arrima solidement son sac sur son dos, vérifia le verrouillage du Toyota et s’avança prudemment entre le pierrier et la lande. Le clapotis du ressac sur les berges du fjord disparut pour la laisser seule avec ses semelles crissant sur le gravier et le sifflement du vent sur son visage.

Yanna suivit le pied de la falaise pour remonter vers l’usine, soit un trajet de deux bons kilomètres. Elle contourna quelques gros rochers tombés du plateau et enjamba de profonds ruisseaux qui drainaient l’eau de fonte des neiges. La jeune femme aurait pu se rapprocher du littoral et progresser plus rapidement, mais elle comptait sur ses vêtements presque aussi foncés que la bande rocailleuse pour rester hors de vue des gardes.

Finalement, Julianna arriva au pied d’une série de pylônes alimentant l’usine. Les fils électriques crépitaient au-dessus de sa tête. Elle les suivit sur quelques centaines de mètres, jusqu’à doubler le haut d’une arête rocheuse. La jeune femme se glissa ensuite derrière un amoncellement de rochers un peu plus bas sur le flanc de l’éperon. Avançant un peu plus entre les blocs de basalte, Julianna se ménagea un point de vue imprenable sur sa proie. Juste à temps d’ailleurs ! Les nuages assombrissaient le ciel.

Comme on dit en Islande, « si le temps ne te plaît pas, attends juste cinq minutes. »

Ce proverbe islandais sur la météo très variable avait fait sourire Julianna pendant ses recherches au Business Center. Maintenant qu’elle y goûtait, elle en rigolait un peu moins. Qu’à cela ne tienne, la jeune femme avait une mission et rien ne pouvait l’en détourner.

16h22 à Reykjavik, 18h22 en France, H-5h38 avant la fin de l’ultimatum.

Julianna sortit de sa poche un petit carnet, et se mit à noter tout ce qu’elle voyait.

Posé outrageusement en bordure de la nature brute et préservée des landes islandaises, le monstre de tôles beiges et bleues vrombissait comme un matou en colère. Aux pieds de Treize, le trait de côte, autrefois découpé et sauvage, avait été empierré pour le rendre rectiligne. Plus loin, une immense digue formait une crique artificielle. Un phare gardait l’entrée de l’unique passe aménagée dans cet affreux amoncellement de cubes de béton. Un cargo stationnait dans ce bassin. Sa coque aussi noire que les eaux du fjord était à peine signalée par les lumières rouges qui ponctuaient sa silhouette massive. Entre le navire et l’usine, une grue géante et un tapis roulant monumental débarquaient du minerai brut. De l’autre côté du bassin, une seconde zone servait à l’embarquement des produits finis. Rubans d’aluminium en rouleau, poutrelles de toutes tailles, grilles de chantier, plaques en alu de différentes formes, objets divers et non identifiés… tout un inventaire bigarré en quantités extravagantes patientait sur une vaste esplanade en compagnie de trois ponts transbordeurs.

Les bâtiments, eux, se divisaient en trois blocs. Le premier, à droite, était en réalité le dernier de la chaîne de production. Le stockage des produits finis. Il n’intéressait pas Julianna. Ses hangars, fermés seulement sur trois côtés, étaient desservis par un ballet continu de chariots élévateurs. Si Nathalie était retenue dans l’usine, ce n’était certainement pas dans un local ouvert aux quatre vents.

Le bloc du milieu, plus petit que les autres, abritait l’administration. En témoignaient un panneau d’accueil en plusieurs langues et les places de parking nominatives de la direction. Là aussi, les allées et venues étaient nombreuses, même un dimanche. La porte du hall ne restait pas longtemps fermée. La probabilité d’y trouver Nathalie frisait donc le zéro absolu.

Le troisième bloc attirait nettement plus Julianna. L’unité de transformation. Elle occupait les quatre cinquièmes du site. Du minerai d’aluminium brut était extrait du cargo par le grand tapis roulant et acheminé vers le cœur de l’usine. Là, un très long bâtiment l’avalait d’un côté, le digérait dans ses fourneaux et rejetait des fumées noires par les cinq grosses cheminées qui ponctuaient son toit. Le magma informe rejoignait ensuite l’autre bout du bâtiment pour être façonné selon les demandes des clients. Toute la chaîne de production tenait dans ce tube géant. Son étroitesse et sa toiture en berceau rappelaient furieusement à Julianna une enfilade de wagons de trains.

Sur une bande de terrain parallèle à ce bâtiment, une seconde unité de production, en tous points semblable, était en construction.

Les écologistes avaient raison. L’usine s’agrandit en douce.

Si l’ensemble du complexe tenait du camp retranché, le chantier, lui, bénéficiait d’un allègement de sa sécurité. À l’extérieur de l’enceinte, une sorte de village en préfabriqué accueillait la zone de vie des ouvriers polonais. Il n’était ceint que de grilles amovibles vissées entres elles et enfouies peu profondément dans le sol. Le point le plus haut ne devait pas dépasser trois mètres, et aucun barbelé à l’horizon. Une simple barrière rouge et blanche, gardée par un petit homme en uniforme gris assis dans sa guérite, séparait l’usine du village.

Julianna mit à profit son temps d’observation pour tout noter. Elle releva les plaques des voitures stationnées sur le parking des employés, recensa le nombre d’ouvriers et les tâches de chacun, mémorisa le nom du cargo et jaugea à la louche la taille de son équipage… La jeune femme traça aussi un schéma des parties visibles des bâtiments. Elle symbolisa en vert toutes les issues et les voies d’accès. Le rouge fut réservé aux champs des caméras et aux postes de contrôle. Ce plan était parcellaire, mais il avait le mérite d’exister. Julianna pointa également dans un tableau les horaires de passage des patrouilles à certains endroits précis. Les gardes étaient précis comme des coucous suisses. Un binôme toutes les 11 minutes.

La fin d’après-midi s’étira ainsi en longueur. Le soleil s’était décidé à réapparaître alors que la nuit n’était plus très loin. Fatiguée par son voyage, Julianna songeait très sérieusement à plier bagage. Depuis une bonne demi-heure, son travail d’observation ne lui apportait plus aucune nouvelle information. Alors qu’elle s’apprêtait à ranger ses affaires, une silhouette se profila sur la voie rapide. Grosse, noire, à quatre roues et vitres fumées.

Encore une Cayenne ! Les BCNI ont des actions chez Porsche ou ils les achètent par paquet de dix ?!

Le véhicule fila se garer sur un parking à l’extrémité est de l’usine. Un homme en descendit. Costume sombre, crâne rasé et barbe blonde fournie, il était plus petit que ses homologues suisses mais tout aussi musclé. D’un pas rapide, l’homme contourna les bâtiments et rejoignit un vaste terrain vague aménagé entre le trait de côte et la voie rapide. Arrivé près de cette étendue d’herbes rases, l’homme joua des épaules pour réajuster sa veste noire, et remonta ses lunettes de soleil sur son nez. Il semblait aussi mal à l’aise qu’un candidat avant un entretien d’embauche.

Se risquant hors de sa cachette, Julianna avança de rocher en rocher vers cet intrigant manège. Arrivée à 300 mètres de l’homme, la jeune fille remarqua un équipement jusque là masqué par le plus haut bâtiment de l’usine. Un mât de deux ou trois mètres soutenant une manche à air orange et blanche. À en juger par l’immobilité de celle-ci, le vent venant du large était tombé.

Soudain, l’homme à la barbe blonde leva les yeux de son téléphone portable. Julianna tendit l’oreille. Un léger vrombissement. Le bruit se rapprochait. Imitant l’homme au costume, la jeune fille scruta le ciel. Il était là. Sa trajectoire bien ajustée sur l’axe de la piste. Le jet privé blanc et bleu roi. Sa bande dorée brillait intensément dans le soleil couchant. L’avion sortit ses trains d’atterrissage et se posa en douceur sur l’herbe. À petite vitesse, le jet cahota jusqu’à l’extrémité de la piste, puis, dans un virage bien maîtrisé, vint s’immobiliser aux pieds de l’homme à la barbe blonde. D’un geste nerveux, ce dernier joua une dernière fois des épaules comme pour se donner du courage, puis s’approcha à grands pas de la porte qui se déverrouillait déjà. Un des pilotes, facilement reconnaissable à sa chemisette blanche impeccable surmontée d’un insigne doré en forme d’ailes d’oiseau, déploya la volée de marches. La crainte se lisait sur son visage quand il s’effaça pour laisser descendre ses passagers.

Courbé en deux pour ne pas se cogner au plafond, Melchior n’adressa aucun signe de remerciement au pilote. En haut de l’escalier, il étira sa haute stature, puis toisa avec dédain l’homme à la barbe blonde. Celui-ci s’était instinctivement incliné devant son hôte. Manifestement, Melchior avait plus d’importance dans cette organisation que Julianna ne l’aurait cru.

Dans son sillage, Balthazar, Gaspard et le chauffeur Sylvain émergèrent de la carlingue. Julianna jubila. Les deux premiers étaient dans un sale état. L’accolade virile des sapins avait laissé des traces. Le chauffeur, lui, n’avait pas embrassé de conifères, mais n’était pas beaucoup plus frais. Les trois se tenaient à bonne distance de leur patron et gardaient constamment un œil sur ses mains.

Melchior leur a mis une tannée.

Le Boss ne les regardait pas. Ou plutôt, il les ignorait ouvertement. Melchior était furax. Même à 300 mètres de lui, Julianna voyait ses yeux brûler de rage.

Sans ménager leurs acolytes boitillants, Melchior et “Barbe blonde” quittèrent rapidement la piste pour s’engouffrer dans l’usine. Les pilotes ne s’attardèrent pas non plus. Sitôt ses passagers disparus, le jet fit demi-tour en sifflant, accéléra et décolla pour une destination inconnue.

Le calme était revenu, mais une tempête se déchaînait sous la capuche de Julianna. La présence de Melchior avait dissipé ses doutes. Nathalie était ici, dans l’unité de production. Ça, c’était la bonne nouvelle. En revanche, tous les BCNI s’étaient regroupés pour la garder, et ça n’augurait rien de bon. Même blessés, les trois pieds nickelés restaient dangereux. Leur patron, lui, était une machine à tuer, et “Barbe Blonde” semblait un homme de main assidu.

Il y en a peut-être tout un nid là-dedans. Perspective peu réjouissante.

Le trafic sur la voie rapide s’intensifia soudainement. Un flot de voitures bouchonnait aux entrées de Treize. Julianna regarda sa montre. 17h45 à Reykjavik, 19h45 en France, H-4h15 avant la fin de l’ultimatum.

L’équipe de nuit, se rappela la jeune femme.

Le blog des opposants à l’usine expliquait que, pour optimiser les rendements, Treize limitait les temps de jonction entre équipes en les faisant travailler en douze heures. À 18h pile, une sirène retentit alors qu’une lumière aveuglante déchirait le ciel. De puissants spots chassèrent instantanément la moindre ombre. Le travail devait continuer, et rien ne devait l’entraver, pas même la nuit. Des portes s’ouvrirent, et un ballet de zombies en tenue orange flashy échangèrent leurs postes. Les travailleurs de jour, les yeux cernés et le dos courbé par la fatigue, saluèrent d’un geste las leurs collègues encore fringants. Une minorité s’engouffra dans leur véhicule pour rejoindre la ville et leur foyer douillet, alors que la majorité des ouvriers traînèrent leurs pieds lourds jusqu’au village préfabriqué des Polonais.

Julianna en avait assez vu. Elle était épuisée et frigorifiée. Il lui fallait remettre ses idées en ordre, et avant cela se dégeler les neurones. La jeune femme préférait partir tant qu’il faisait jour. Marcher dans le noir aurait été trop périlleux pour ses chevilles et allumer sa lampe de poche alerterait les gardes. Yanna laissa les phares du dernier véhicule s’éloigner, puis rebroussa chemin vers son 4×4.

– 35 –

 

Grrrooouuuiiinn

— Rho, c’est bon. Tais-toi. On arrive.

Comme tous les sandwiches d’aéroport, celui que Julianna avait avalé en vitesse à Reykjavik était composé à 90% d’air. Résultat des courses, son estomac feulait comme un lynx en pleine saison des amours.

À l’aller, la jeune femme avait aperçu un petit restaurant ouvert sur le vieux port. Elle fit un rapide passage devant pour s’assurer qu’aucune Porsche Cayenne noire ne rôdait dans les parages.

Tiens donc…

En fait de SUV noir, c’était un petit van floqué aux “armoiries” de Treize qui trônait sur le parking.

Julianna gara son véhicule tant bien que mal dans une rue adjacente. Ses doigts engourdis par le froid peinaient à manier le volant, si bien qu’une bordure de jardinet manqua d’en faire les frais. La jeune femme descendit de voiture et réajusta ses vêtements de ville enfilés à la va-vite après son périple dans les landes. Elle essaya une énième fois de dompter ses cheveux emmêlés par le vent et la pluie, mais dut se résigner au style cocker mouillé. L’adolescente gagna ensuite le coin du bâtiment et tendit prudemment l’oreille. Des éclats de voix et quelques rires mêlés à des bruits de vaisselle qui s’entrechoque lui parvinrent. L’endroit était animé. Ce devait être le seul lieu de Reyðarfjörður ouvert un dimanche soir. Yanna s’avança jusque sur la terrasse en bois, et prit un instant pour observer l’intérieur par les fenêtres à petits carreaux. L’établissement n’était pas bondé, mais les affaires marchaient bien et sa fréquentation était intéressante. Surtout du côté droit de la salle. Une grande tablée accueillait une douzaine de Playmobils orange fluo tout droit sortis des lignes de production de Treize. L’ambiance était festive, et il y avait plus de verres que d’assiettes sur la table.

Julianna se décida à passer le seuil. Elle fut immédiatement accueillie sur deux tons très différents. Le premier convivial et chaleureux de la part des tenancières du restaurant. Il s’en fallait de peu pour que ces deux sœurs soient jumelles. Deux ans d’écart maximum. Le second accueil était nettement moins charmant. Sifflets et commentaires égrillards fusèrent depuis le coin des Playmobils. Les deux sœurs claquèrent le museau des malappris et installèrent Julianna à bonne distance.

— Je suis désolée. Ne faites pas attention à eux. Tenez, voici la carte.

La restauratrice s’éloigna. Du mélange de polonais, d’islandais et d’anglais, Julianna comprit que les joyeux compères fêtaient le retour dans leur pays demain de leurs collègues polonais. Ça parlait familles, gros salaire et manière de le dépenser. Si les pères de famille restaient pragmatiques en invoquant les études de leurs très chères (dans tous les sens du terme) petites têtes blondes, les célibataires, eux, avaient des projets très précis concernant leurs prochaines soirées. Ils incluaient tous des jeunes filles dans les âges de Julianna. Ces gougnafiers ne manquaient pas de le souligner en dévisageant la jeune femme tout en se passant leur langue dégueulasse sur les lèvres.

Julianna réprima un haut-le-cœur et se cacha derrière le maroquin de cuir vert présentant le menu.

Pâtes à l’encre de seiche, sot-l’y-laisse de dinde, poissons en tous genres… détailla la jeune femme. Sot-l’y-laisse ?

Julianna sourit. Une idée venait de germer dans son esprit retors. L’air de rien, la jeune fille passa commande. En attendant d’être servie, une des deux sœurs lui apporta un grand mug de café noir et un plaid tout moelleux. L’hospitalité islandaise n’était pas une légende.

— Est-ce-que ça vous dérange si je sors quelques minutes pour téléphoner ? demanda Julianna à son hôtesse.

— Aucun problème. Votre commande sera prête d’ici un petit quart d’heure.

Julianna s’emmitoufla dans son plaid noir doublé de laine d’agneau islandais. Sa tasse de café brûlant à la main, la jeune femme s’adossa au garde-corps de la terrasse. Devant elle, une quarantaine de maisons peintes de couleurs vives s’étalaient sur l’étroite plaine enserrée entre les falaises abruptes et la vaste baie maritime. Toutes tournées vers l’océan, ces habitations de bois semblaient attendre les pêcheurs partis affronter le grand large. Les quelques chalutiers présents tiraient mollement sur leurs amarres au fond du petit port historique de Reyðarfjörður. De l’autre côté du fjord, le reste de la côte hypnotisait littéralement Julianna. L’écume montait en nappes sur une longue plage de sable noir, puis, au lieu de rebrousser chemin, elle disparaissait soudainement entre les grains de basalte. La mer, tantôt turquoise, tantôt bleu électrique, savait aussi se faire noire de jais pour se confondre avec le ciel nocturne qui gagnait rapidement du terrain. L’océan s’embrasa juste avant que le soleil n’aille se coucher derrière l’arête rocheuse. Les vagues étaient en feu. Elles passèrent du rouge flamboyant au rose tendre, puis parme et enfin violet avant d’arborer toutes les nuances de bleu jusqu’aux plus sombres. Ce spectacle ne dura pas plus de cinq minutes, mais il s’en dégageait quelque chose d’intemporel.

Julianna resta un petit moment à le contempler. Dolce Tramonto de Luca Barbarossa résonnait dans sa mémoire. Elle caressa pensivement les fins bracelets d’or qui ne quittaient jamais son poignet gauche. Ils étaient tous sur le même modèle. Un pendentif au milieu d’une délicate chaîne. Chacun symbolisait un élément important dans la vie de Yanna : un chapiteau pour Utopy Town, un chien pour Anatole, les deux masques de la tragédie et la comédie pour sa mère, une note de musique dans le creux d’une guitare classique pour son père, une feuille de ginkgo biloba que son arrière-grand-père avait choisi comme emblème de la famille pour sa force et sa longévité, et un petit arbre pour ses racines dans le Marais Poitevin.

Il faudra que je les enlève avant de retourner à l’usine, soupira la jeune femme.

Julianna ne l’aurait jamais avoué devant eux, mais cette demi-journée seule, loin d’Héloïse et son frère, lui avait fait du bien. Ces derniers jours l’avaient éreintée plus qu’elle ne voulait bien l’admettre. Tenir pour trois minait les forces de la jeune femme.

Julianna finit son café cul-sec pour éviter de succomber aux assauts de la fatigue.

Allez secoue-toi, ma vieille ! Quelle heure est-il ? 18h52 à Reykjavik, 20h52 en France, H-3h08 avant la fin de l’ultimatum.

Julianna sortit son portable prépayé et appela le seul numéro enregistré dans le répertoire. Héloïse décrocha dès la première sonnerie.

Ça y est ? Tu as libéré maman ? demandèrent Nicolas et Héloïse sans préambule.

Cette entrée en matière doucha légèrement Julianna.

— Je fais ce que je peux ! Pour les miracles, les seuls qui détiennent des records homologués sont morts, donc ce n’est pas facile de leur demander la marche à suivre. En revanche, j’ai quelques bonnes nouvelles.

Julianna leur fit un récit détaillé de ses observations. L’arrivée inopinée de Melchior et sa bande confirmait la présence de Nathalie dans le bloc de transformation du minerai brut d’aluminium.

— D’ailleurs, à propos des BCNI, grinça Yanna, vous n’étiez pas censés surveiller l’aéroport de Sainte Soline et me prévenir si le jet se montrait ?

Oups.

— Oups ? C’est tout ce que tu trouves à dire, Hélo ?! J’ai failli me retrouver nez à nez avec ces pourritures ! Qu’est-ce que vous foutiez, bon sang ?

Ça doit être notre faute, intervint une voix grave.

— Bordel, jura Julianna en reconnaissant le gérant du surplus militaire.

Appelle-moi plutôt Éric.

Et moi, c’est Cyril, mais tu le sais déjà.

— Sentinelle ?! Mais qu’est-ce que tu fais à Sainte Soline ?

Ce n’est pas grâce à toi, je te signale.

S’en suivit une litanie de reproches de la part d’Éric et Cyril sur le thème : pourquoi Julianna n’avait pas prévenu les forces de l’ordre ou au moins Sentinelle quand elle était à Mérignac ?

— Hop hop hop, les mecs ! J’ai essayé de convaincre un nombre incalculable de fois les deux entêtés à côté de vous, sans résultat. Alors vos récriminations, vous les leur servez à eux, pas à moi.

Julianna entendit distinctement Éric grogner en se tournant vers Héloïse et Nicolas. Elle imaginait sans peine les Guimarães se tasser sur leurs sièges et glisser subrepticement sous la table.

— Bon, les enfants, vous règlerez ça entre vous plus tard, rappela à l’ordre Julianna. Je n’ai pas beaucoup de temps.

Tu as un plan ? demanda Éric.

— Oui, ça mijote doucement, répondit la jeune femme en se tournant vers les fenêtres du restaurant.

À l’intérieur, les décibels grimpaient en flèche à mesure que les verres de bière descendaient.

Écoute Julianna, commença Cyril, la gendarmerie est dans la boucle, et… hum… d’autres officines françaises aussi. La situation est délicate sur le plan diplomatique, car Treize a reçu le soutien appuyé de la présidence d’Islande. Les collègues tâtent le terrain du côté des autorités islandaises pour voir à qui ils peuvent faire confiance. Ces vérifications prennent du temps, donc impossible de compter sur eux pour le moment. Quant à Éric et moi, nous sommes trop loin pour te rejoindre avant la fin de l’ultimatum. Tu vas devoir agir seule. Tu t’en sens capable ?

— Ça ne fera jamais que la deuxième fois que je libère un otage aujourd’hui.

Jusque là, Julianna n’avait aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler un briefing opérationnel. Maintenant, elle était fixée. Cyril et Éric lui donnèrent une foultitude de conseils. Mais le temps leur manquait pour détailler chaque étape du plan de Julianna. Celle-ci adressa à Héloïse et Nico un dernier au revoir qui sonnait comme un adieu, puis demanda à parler à Éric en privé. Le militaire coupa le haut-parleur et s’éloigna du groupe.

Oui, ma grande ?

— S’il m’arrive quelque chose, je voudrais que tu fasses deux choses pour moi.

Tout ce que tu voudras.

— La première, mets une déculottée à Jérôme, le mec de l’aérodrome de Sainte Soline. Il maltraite son chien et collabore avec les BCNI.

Avec grand plaisir.

— La deuxième, promets-moi de protéger Nicolas et Héloïse jusqu’à ce que les BCNI soient définitivement neutralisés.

Je te le promets, poupette. On se charge des gamins. Rentre dans cette usine et mets une pâtée à ces salauds. Enfin, le mieux c’est de jouer le coup en toute discrétion.

— Hum… là tout de suite, ça va plutôt être l’inverse.

Julianna salua une dernière fois ses amis et coupa la conversation. La jeune femme rejoignit sa table alors que son plat arrivait. Assise contre le mur aveugle de gauche, à mi-chemin entre la fenêtre donnant sur la terrasse et le comptoir du bar, Yanna avait vue sur toute la salle et ses différents accès. De là, rien ne lui échappait.

Les pintes s’enchaînaient chez les fêtards. À vue de nez, il restait encore une petite demi-heure de cuisson avant que les poivrots soient à point. Soit pile le temps de savourer ses délicieux spaghettis à l’encre de seiche, et peut-être un petit dessert.

Julianna vérifia que personne ne pouvait se glisser dans son dos pour lire par dessus son épaule et sortit son carnet. L’heure était aux révisions. Studieuse, la jeune femme passa son repas à remettre quelques griffonnages au propre, peaufiner sa stratégie, et apprendre par cœur le plan extérieur de l’usine.

La bascule tant attendue par Julianna intervint alors qu’elle finissait sa glace au nougat et coulis de chocolat (une tuerie !). Le chef de bande des Playmobils orange glissa de son tabouret et s’étala en arrière sous les rires gras de ses potes. C’était ce moment où le plus alcoolisé de l’équipe passe de festif et joyeux à gros lourd embarrassant.

Ding ! La dinde est cuite ! 19h25 à Reykjavik, 21h25 en France, H-2h35 avant la fin de l’ultimatum. Monsieur est presque en avance.

Julianna lapa les dernières gouttes du nappage au chocolat, rassembla ses affaires et se leva pour payer. En se frayant un chemin jusqu’au comptoir, la jeune femme laissa volontairement son sac frôler le pochard en chef. L’homme, un Islandais fort en gueule, beugla un truc salace auquel Julianna opposa toute son indifférence. Elle évita soigneusement son regard en retraversant la salle pour gagner la porte. Alors qu’elle arrivait à sa hauteur, Yanna sentit la paluche du pochetron s’abattre sur ses fesses.

Lancement des hostilités.

Julianna chopa la main de l’homme, lui tordit les doigts à l’envers puis le bras dans le dos. D’un coup derrière le genou, elle le bascula vers la table et lui écrasa la tête dans son assiette. Avant que l’homme ait réagi, elle se pencha et lui siffla à l’oreille :

— La connerie humaine avant ma camomille du soir, il faut éviter. Je frappe à la jugulaire.

Julianna relâcha sa prise et sortit. Trop aviné pour réfléchir correctement et malgré les tentatives de ses potes pour le retenir, le Playmobil la suivit dans la rue. Bien décidé à laver l’affront, il saisit le poignet de la jeune femme pour l’attirer contre lui.

— Qu’est-ce’tu m’as dit, poufiasse ?

— Va prendre un bain dans le fjord pour dessaouler.

— Toi d’abord.

Le gars tira Julianna vers le port. Alors qu’ils arrivaient au bord de l’eau, la jeune femme vérifia qu’ils se trouvaient à bonne distance de la bande de potes, puis sortit discrètement son shocker de sa poche. Elle écrasa le pied de son agresseur, se libéra de son emprise et lui administra une légère décharge dans la cuisse. Déséquilibré, le Playmobil bascula dans le port.

Une salve d’applaudissements salua le plongeon. Tous les clients et le personnel du restaurant étaient sortis pour assister au spectacle. Julianna leur adressa un petit signe de la main, puis fendit la foule et s’éclipsa en douce.

Grouille, Yanna !

Au pas de course, la jeune femme contourna le restaurant et entra par la porte de service. Depuis l’arrière du comptoir, elle pouvait voir les clients et le personnel pliés de rire devant la bande de potes partis à la pêche au blaireau aquatique. Toute l’attention de la foule était tournée vers la pêche miraculeuse. Pile l’effet recherché.

Julianna se glissa près de la table des Playmobils et subtilisa la veste de travail la plus petite. Elle fit ensuite le tour des poches de toutes les vestes abandonnées par les employés de Treize, et réquisitionna les badges d’accès. Sa moisson finie, Julianna sortit comme elle était venue. Direction son 4×4 et l’usine des BCNI.

– 36 –

 

— À tout à l’heure, mon grand. Sois sage.

Julianna flatta l’aile avant de son 4×4 Toyota, et s’éloigna dans la nuit.

La jeune femme était repassée devant l’usine en se faisant la plus petite possible derrière son volant, puis avait garé son véhicule un virage après l’extrémité est de l’usine, en lisière du halo de lumière qui inondait Treize. Elle laissait derrière elle les clés sur le contact et les portières non verrouillées. À la fois en prévision d’une éventuelle fuite mouvementée, et aussi pour éviter que les clignotants du verrouillage centralisé n’alertent les gardes.

19h46 à Reykjavik, 21h46 en France, H-2h04 avant la fin de l’ultimatum.

Le temps manquait. L’adolescente choisit d’aller au plus court. Revêtue de ses vêtements les plus sombres, elle se coula dans le profond fossé qui bordait la voie rapide. Au bout d’une vingtaine de mètres, Yanna dissimula un sac en plastique noir et étanche au milieu des herbes hautes. Comme le matin même à Saint Gingolph, la jeune femme y avait caché tous les effets personnels dont elle n’aurait pas besoin dans l’usine, et surtout le moindre élément nominatif.

Hors de question que les BCNI fassent le lien entre Héloïse et moi si je suis prise. Elle pourra continuer à jouer la naïve.

L’esprit et le sac à dos plus légers, Julianna chemina courbée en deux jusqu’à l’endroit où la lande rejoignait la piste d’atterrissage. L’aérodrome était un ajout récent, et les spots géants peinaient à l’éclairer correctement. Les caméras étaient aussi moins nombreuses dans cette zone en chantier. Treize avait économisé en installant une poignée d’appareils de vidéosurveillance à balayage au lieu d’une myriade d’engins fixes. Leur rythme lent et désynchronisé ménageait un patchwork d’angles-morts que la jeune fille entendait bien exploiter. Sa cible s’étendait de l’autre côté de cette surface pelée : le village préfabriqué des ouvriers polonais.

Julianna sortit ses jumelles, son carnet et sa montre. Si les gardes maintenaient leur rythme de l’après-midi, les patrouilles s’enchaîneraient toutes les onze minutes. Justement, un binôme pointait le bout de ses pistolets.

Ces gars ont bouffé un métronome.

Non seulement la patrouille était pile à l’heure, mais les gardes étaient adeptes du pas cadencé. Gauche, droite, gauche, droite… Un pas toutes les secondes. Julianna s’enfouit dans le fossé quand la parade militaire arriva à sa hauteur. Le souffle coupé et le nez piqué dans l’herbe, la jeune femme ne bougea pas d’un ongle alors que les semelles des gardes martelaient le sol à quelques mètres d’elle. Le défilé s’éloigna. Julianna releva la tête et laissa le binôme prendre une confortable avance. Dès qu’elle fut hors de vue, l’adolescente jeta un œil aux caméras. Elles lui tournaient le dos.

Go !

Julianna jaillit de son fossé. Elle traversa la lande en courant presque à quatre pattes. Arrivée sur la piste, quelques graviers roulèrent sous ses chaussures, si bien que l’adolescente s’étala comme une crêpe sur la mousse détrempée. Heureusement pour Julianna, les planètes s’alignaient en sa faveur. La marée montait et le vent du large s’engouffrait avec force dans le fjord. Les rafales hurlaient aux oreilles des gardes malgré leurs bonnets enfoncés jusqu’aux sourcils. La jeune femme se redressa prestement et décampa sans demander son reste.

Les grilles n’étaient plus très loin. Yanna les entendait s’entrechoquer sous les assauts du vent. Au-dessus de sa tête, les caméras de sécurité amorçaient leur voyage retour. Les deux cents mètres restants ne seraient dans leurs angles-morts que quelques secondes encore. Julianna n’avait plus le choix. Elle sprinta à s’en claquer les quadriceps. Les caméras n’étaient plus qu’à quelques degrés de sa position. Ses poumons étaient en feu. Encore trente mètres à couvrir. Un point de côté transperçait le flanc droit de l’adolescente. Quinze petits mètres. Enfin ses doigts s’agrippèrent aux treillages. Yanna s’accroupit au pied des grilles, juste en dessous d’une des deux caméras. Sa collègue de droite ne poussa pas le zèle de quelques degrés supplémentaires et repartit dans l’autre sens.

Premier obstacle franchi. Plus qu’une quantité astronomique d’autres.

Le premier étant de réussir à hisser son postérieur jusqu’en haut des grilles. Le treillage était composé de tiges verticales épaisses et de fils plus fins à l’horizontale. Les montants verticaux n’étaient pas très espacés. Julianna eut du mal à y glisser le bout de ses chaussures de randonnée pour s’en faire une échelle improvisée. Plusieurs fois, elle dérapa et manqua de faire basculer la palissade. Finalement, après un dernier effort, elle atterrit à califourchon sur le tube métallique supérieur.

Heureusement que je ne suis pas un mec. Bon, ne séchons pas ici.

Regard à droite côté lande, regard à gauche côté usine. La voie était libre. Julianna se suspendit au sommet de la grille. Entre son mètre soixante-cinq et le sol, à peine un mètre trente de vide. La jeune femme se laissa directement tomber au sol. Rapidement, elle gagna l’ombre d’une des cabanes préfabriquées et reprit son souffle en inspectant les environs.

Yanna se trouvait à l’opposé du village des Polonais par rapport à la guérite marquant la séparation avec l’usine. Entre les deux, deux douzaines de baraquements s’alignaient par séries de six, à l’extérieur de la haute double ceinture de grillages barbelés qui enserrait Treize.

Je ne risquerai pas mon fond de culotte sur cette clôture-ci.

Solution de repli : la simple barrière zébrée blanche et rouge qui donnait accès à l’usine.

Julianna suivit les ombres des préfabriqués pour s’approcher de l’issue. Dans les baraquements sommaires et mal chauffés, les expatriés polonais avaient reconstitué une vie de village ordinaire. Derrière les rideaux improvisés des fenêtres à guillotine, les visages étaient fatigués, marqués par les longues et pénibles heures de travail à l’usine. La plupart des ouvriers étaient attablés devant un résumé des compétitions sportives du weekend. Julianna en aperçut deux en pleine lessive, pendant qu’un troisième étendait son linge mouillé. Plus loin, une chambrée entière bouclait ses valises en prévision de leur départ le lendemain. Sûrement d’autres membres de l’équipe des Playmobils du restaurant. Dans le dernier baraquement, le plus proche de la guérite du gardien, la lumière bleu-gris d’un téléviseur diffusait une énième saison d’Urgences en polonais. L’hémoglobine coulait à flot et le suspense tenait les téléspectateurs en haleine. Aucune ne songeait à décoller son regard de l’écran pour jeter un coup d’œil à l’extérieur.

Le gardien n’était pas beaucoup mieux logé que les ouvriers polonais. Son minuscule préfabriqué atteignait difficilement les trois mètres sur deux. Il était si mal fichu qu’aucune alimentation électrique n’avait été prévue lors de sa conception. Le pauvre gardien ne devait son salut qu’à une rallonge tirée depuis l’usine. Cette installation de fortune avait autant d’avantages que d’inconvénients. Si elle permettait d’alimenter une lampe de bureau, un chargeur de talkies-walkies, le système d’ouverture de la barrière et un petit radiateur, la rallonge obligeait aussi la porte à rester entrouverte. Heureusement, le concepteur avait disposé l’ouvrant de la porte vers l’extérieur, car, avec tout le matériel entassé, l’espace de travail du gardien se réduisait à moins de deux mètres carrés. Il avait tout de même libéré un peu de place sur son bureau pour un petit téléviseur de voyage. Urgences, ici aussi, faisait des émules.

Des voix tirèrent Julianna de ses observations. Un trio de Polonais revenait de la ville avec des plats à emporter. Ils se penchèrent pour passer sous la barrière.

— STOP ! hurla le gardien.

Même absorbé par sa série, le garde gardait un œil de lynx. Le mur de son préfabriqué face la barrière avait été remplacé sur les deux tiers de sa partie haute par une vitre en plexiglas. Rien ne pouvait entrer ou sortir sans qu’il le voie. Les Polonais soupirèrent et se résignèrent à montrer patte blanche. Ils revinrent sur leurs pas et glissèrent leurs badges par le petit guichet qui perçait la paroi côté usine. Son frère jumeau équipait le mur côté village. L’agent ne plaisantait pas avec la sécurité, mais il n’avait pas non plus envie de perdre une miette de sa série. Sans se retourner, il se pencha en arrière pour scanner les badges. Les roulettes de son siège de bureau grincèrent méchamment sous la contrainte. Trois bips de validation leur répondirent. Le gardien tendit le bras vers un gros bouton vert, et la barrière libéra l’accès une poignée de secondes avant de retomber bruyamment sur son chevalet.

Julianna sortit ses badges volés. Même avec la meilleure volonté du monde et une bonne dose de maquillage, jamais elle ne ressemblerait, ne serait-ce que vaguement, aux ouvriers sur les photos. Il lui fallait trouver une autre idée.

20h07 à Reykjavik, 22h07 en France, H-1h53 avant la fin de l’ultimatum. Punaise, ça urge !

Julianna empoigna son shocker et avança à quatre pattes vers la porte de guérite qui donnait du côté du village des Polonais. Avec une peu de chance, elle pouvait avoir le garde par surprise. La jeune femme se cacha derrière la porte entrouverte, prête à bondir.

Trois, deux, un… Zut !

Des phares arrivaient le long de l’usine. Un van de la société Treize se présenta à la barrière. Le véhicule était bourré d’ouvriers à moitié endormis. Tous ronchonnèrent quand le gardien leur intima de descendre pour présenter leur badge un par un. La journée avait été longue et ils avaient envie de dormir. De guerre lasse, chacun obtempéra et s’aligna en file indienne pour faire valider les pass.

Toujours hypnotisé par sa télévision, le gardien se pencha de nouveau en arrière pour scanner les codes-barres des badges. Les roulettes martyrisées gémirent sinistrement. Depuis l’arrière de la porte, Julianna pouvait voir le siège se tordre de douleur et deux branches du support de roulettes se soulever. Suivant le reste de l’araignée de métal, son regard butta sur un long caoutchouc noir qui serpentait au sol.

La rallonge !

Le câble passait juste devant les roulettes. Ni une, ni deux, Julianna attrapa la rallonge électrique et tira de toutes ses forces. Le câble se tendit, poussa les roulettes et fit basculer le siège du gardien. L’homme tenta de se retenir à son bureau, mais entraîna celui-ci dans sa chute. L’arrière de sa tête heurta violemment la tablette du guichet côté usine. Le courant coupa dans le préfabriqué et un fracas monstrueux accompagna la dégringolade.

Quelques secondes de stupéfaction accueillirent le silence qui suivit. Puis un grand tumulte. Paniqués, les Polonais appelèrent le gardien assommé. Devant son absence de réaction, le groupe souleva la barrière et se précipita à son secours. Les ouvriers marquèrent un arrêt devant le fatras qui jonchait la guérite, puis organisèrent son déblaiement à la recherche du pauvre garde évanoui.

Julianna profita de la confusion pour se faufiler hors de sa cachette. Elle ramassa un talkie-walkie qui avait roulé jusqu’au dehors et se glissa sous la barrière, bien dissimulée derrière le van toujours sagement stationné.

La jeune femme poussa son avantage jusqu’à couvrir d’une traite le court plateau qui la séparait du bloc de transformation du minerai d’aluminium. Tant pis pour l’éclairage aveuglant ou les éventuelles caméras, ici, à découvert, le vrai risque était la prochaine patrouille.

D’ailleurs, les pas cadencés approchaient.

Julianna fonça jusqu’à la porte d’accès la plus proche. Elle se plaqua contre la paroi. Le métal vrombissait comme une ruche. L’adolescente ressortit ses badges et les présenta un à un devant la serrure électronique. Accès refusé… Accès refusé… Les quatres premiers badges allumèrent une lumière rouge accompagnée d’un Pouet démoralisant.

Les semelles des gardes accéléraient. Julianna pouvaient les entendre courir dans sa direction.

La jeune femme passa le cinquième badge devant le détecteur. Bip, lumière verte et claquement de serrure. Julianna s’engouffra dans l’usine sans regarder à l’intérieur et repoussa la porte derrière elle.

Les gardes dépassèrent l’issue et obliquèrent leur course vers le village des ouvriers. Les Polonais avaient donné l’alerte sur l’accident dont venait d’être victime leur collègue. Julianna observa quelques secondes de plus. Personne ne semblait chercher d’autre coupable à ce triste incident que la rallonge.

Soulagée, la jeune femme se tourna enfin vers les entrailles du monstre industriel.

Oh la vache !

– 37 –

 

Julianna enfila sa veste de Playmobil volée et plaqua ses mains sur ses oreilles. Elle jeta un coup d’œil à la ronde, puis se coula entre la paroi extérieure de l’usine et un faisceau de tubes verticaux chauffés à blanc. De sa cachette, l’adolescente pouvait détailler les environs.

Dans un vacarme assourdissant, une tripotée de Playmobils orange s’affairaient autour de marmites géantes dans lesquelles bouillonnait un magma informe d’aluminium et de scories. Tantôt hauts creusets volcaniques, tantôt piscines de l’enfer, ces fourneaux s’alignaient par blocs de six de part et d’autre d’une allée centrale démesurée. Au-dessus de celle-ci, quelques énormes godets supplémentaires, pleins jusqu’à la gueule de matière en fusion, naviguaient à quatre mètres du sol suspendus à de gros rails d’acier, eux-mêmes accrochés sous la voûte de tôle. Ils allaient et venaient d’un four à l’autre en frôlant les têtes des travailleurs. Combien y avait-il de fourneaux ? Cent, deux cents… Julianna était bien en peine de les compter. D’où elle se trouvait, la jeune femme n’apercevait même pas le bout du bâtiment long de plus d’un kilomètre.

Preuve de la totale “innocuité” des opérations de transformation, chaque ouvrier portait casque blanc, lunettes de protection, oreillettes anti-bruit, gants ignifugés et masque respiratoire à double filtre. Les vapeurs toxiques brûlaient les poumons et les yeux de Julianna plus sûrement que la température ambiante.

Il me faut un de ces équipements sinon je vais suffoquer, estima l’adolescente à qui l’air vicié collait déjà une atroce migraine.

Julianna réfléchit en tournant sur elle-même. Son regard s’arrêta sur la porte par laquelle elle venait de pénétrer dans le bâtiment. Au-dessus, grésillait la lampe du très international panonceau vert “Exit”. Julianna sourit. Qui disait panonceau Exit, disait plan d’évacuation à proximité. Elle l’aperçut de l’autre côté de la porte, un brin dissimulé derrière une affiche syndicale. Julianna traversa en vitesse et décrocha le plan.

Comment dit-on “vestiaires” en islandais ? Ah ben non, au temps pour moi, tout est écrit en anglais. Alors si je suis là, “Locker room” est à environ vingt-cinq mètres sur ma gauche. Une minute…

Julianna rapprocha le plan de la lumière. C’était difficile à distinguer dans la pénombre, mais chaque zone de l’usine se singularisait par un fond d’une couleur particulière. La jeune femme sortit de sa poche les badges volés. Sur chacun d’eux, un bandeau coloré comportait une série de couleurs répondant au code de certaines zones.

Une couleur, une autorisation d’accès.

Julianna sélectionna le badge présentant le plus d’autorisations (sûrement un contre-maître) et jeta un œil à sa montre.

20h20 à Reykjavik, 22h20 en France, H-1h40 avant la fin de l’ultimatum. J’ai le temps.

Aidée du plan d’évacuation, la jeune femme se dirigea vers les vestiaires en veillant à rester dans l’ombre. Trop occupés à leurs tâches, aucun ouvrier ne releva la présence de cette personne étrangère à Treize qui se glissait dans la salle des casiers. La minuterie se mit en marche dès que Julianna fit un pas à l’intérieur. Les néons tremblotants écrasaient de leur lumière bleuâtre plusieurs enfilades de casiers métalliques numérotés. L’oreille aux aguets, la jeune femme passa devant chaque travée. Pas âme qui vive. Julianna avait le champ libre pour tester les petites portes une à une.

Punaise, ce n’est pas possible d’être aussi peu négligent !

Julianna arrivait à la moitié des travées et aucun ouvrier n’avait eu le bon goût d’oublier de verrouiller son casier.

— Rha ! Je t’en foutrais de la discipline moi ! pesta-t-elle tout haut.

— Il y a quelqu’un ? demanda une voix en ouvrant la porte d’entrée.

La personne qui avait prononcé cette phrase parlait anglais avec un fort accent slave. Julianna fila sur la pointe des pieds se planquer dans la dernière travée.

— Qu’est-ce qu’il y a ? répondit une seconde voix grave plutôt teintée d’islandais.

— La lumière est allumée.

— Bah, un gars vient de sortir. C’est tout. Ne soit pas si parano. Bon, elles sont où ces clopes ?

Les hommes dépassèrent la quatrième travée.

— Dans mon casier. Je t’ai rapporté vingt cartouches depuis la Pologne.

Une porte métallique grinça.

— Parfait. Tu as eu assez de fric ?

Julianna se rapprocha. Les deux hommes étaient juste derrière, à côté du premier casier.

— Ouais. Pile ce qu’il fallait. Allez, dépêche-toi de ranger ton barda qu’on rentre pioncer. Je suis claqué.

Le Polonais déposa dans son casier tout son équipement, pendant que son collègue faisait de même plus près de l’entrée. Il repoussa négligemment la porte de son vestiaire et s’éloigna en la laissant se refermer toute seule. Julianna tendit le bras et glissa un badge entre le pêne et la gâche. Pas de petit clac de verrouillage.

— Ne m’attends pas. Je dois déposer ces papiers au bureau des contre-maîtres. Avec ces maudits mecs en costards, on ne peut plus passer par le bloc 18. Il faut faire le tour par dehors.

— Ouais, ça prend des plombes, mais je n’irai pas me frotter à eux pour leur dire ma façon de penser. Tu as vu leur chef ? Il a une gueule de tueur.

— Les six autres ne sont pas mieux. Bon, j’y vais. À demain.

— Je suis de repos demain, donc à mardi. Tchao.

La porte d’entrée se referma au moment où la minuterie s’arrêtait. Julianna alluma la lampe de son portable. Elle tira sur la porte du casier qui s’ouvrit sans opposer de résistance. La jeune femme posa avec soulagement les oreillettes anti-bruit sur ses oreilles. Le casque était nettement trop grand pour Julianna, mais elle pouvait y enrouler ses cheveux. Le masque respiratoire sentait la sueur et l’haleine de tabac. Quant aux gants, Julianna aurait pu glisser trois mains dans chacun.

Impossible de tenir quoi que ce soit avec ces palmes, constata l’adolescente en les tassant au fond d’une poche de la veste.

Julianna ramassa son pass tombé par terre et le compara au plan d’évacuation.

Bloc 18… bloc 18, Ah voilà, bloc 18, couleur violette.

Aucun badge en sa possession ne donnait accès à cette zone. En revanche, celui d’un électricien ouvrait les armoires à haut voltage du bloc 17.

Évidemment, c’est à l’opposé. H-1h23.

Plus le temps de traîner. Julianna sortit des vestiaires et traversa l’usine au pas de charge. Dissimulée derrière le casque et son masque, elle se fondait à peu près dans le paysage. Quelques ouvriers se retournèrent sur son passage pour la saluer machinalement. Elle leur répondit d’un simple geste de la main et accéléra un peu plus encore. Même au pas de course, il lui fallut presque un quart d’heure pour traverser Treize de part en part. Les obstacles étaient nombreux. Il fallait montrer patte blanche entre chaque zone, éviter les gerbes de métal en fusion qui jaillissaient des piscines infernales, ne pas glisser dans les escaliers couverts de poussières de scories, ou bien laisser la priorité aux creusets volants qui rasaient les coursives.

Julianna atteignit enfin l’extrémité de ce coupe-gorge et la fameuse zone 17. C’était le dernier bloc d’alimentation électrique avant la bouche d’arrivée du minerai brut depuis le tapis roulant extérieur. Les roches tombaient dans d’immenses fosses bétonnées et y patientaient jusqu’à leur chargement dans les creusets. Entre les fosses et le bloc 17, un ensemble de cubes en parpaings ménageait diverses pièces de service et autres remises. Ce coin de l’usine aurait pu paraître aussi anodin que les autres si ce n’était les deux gardes en armes qui en interdisaient l’accès de chaque côté. Leurs fusils étaient à peine plus petits que ceux équipant Sentinelle à Mérignac.

En s’approchant de la zone interdite, Julianna fit mine d’avoir un travail extrêmement urgent à mener dans le bloc 17 et bifurqua vers les coursives supérieures. La jeune femme serpenta dans un dédale d’armoires électriques grésillantes jusqu’à se retrouver à l’aplomb des cubes de parpaing. D’ici, elle disposait d’un joli panoramique sur les pièces de service. Surtout, les gaines électriques y étaient un peu plus espacées qu’ailleurs. Julianna se défit de son équipement et de sa veste flashy, puis les poussa dans le trou. Un petit coup de poignet les envoya valser jusque sur le toit d’un cube de parpaing voisin. Aucun garde ne réagit. Ils regardaient tous les deux vers l’extérieur de la zone interdite, et le bruit mat du casque sur le béton se perdit dans le brouhaha ambiant.

Allez ma vieille, à ton tour.

Julianna glissa une jambe dans le vide, et la rentra immédiatement. La porte d’un des cubes venait de s’ouvrir. Trois silhouettes familières en surgirent. Melchior en tête.

Bon sang ! Les emmerdes, c’est comme le droit à l’américaine. Les peines sont cumulatives. Ils ne pouvaient pas être partis piquer un roupillon, ceux-là !

Melchior arborait un sourire mauvais. Entre la hyène et la murène. Gaspard et Balthazar n’étaient pas en reste. Ils semblaient attendre avec impatience minuit. Le Boss lança un ordre dans un talkie-walkie en tout point semblable à celui piqué par Julianna. La jeune femme cala le sien contre son oreille mais ne capta aucun message. Pourtant, elle devinait à son visage que Melchior avait obtenu une réponse.

Les BCNI n’utilisent pas la même fréquence que la sécurité.

Melchior continuait de parler. Yanna se dépêcha de passer tous les canaux de sa radio, jusqu’à tomber sur la voix grave du Boss. Le maître sifflait sa meute. D’ailleurs Sylvain, le chauffeur, et son acolyte Barbe Blonde rappliquaient ventre à terre. Leur teint aussi était terreux. Les deux bleus semblaient gênés aux entournures par ce que s’apprêtaient à faire leurs aînés. Un bref conciliabule s’en suivit, puis tout ce beau monde s’éclipsa par l’allée centrale. En partant, Melchior tendit une clé à un des deux gardes et les laissa seuls aux commandes. À croire qu’il y avait un ange gardien bodybuildé pour les apprenties libératrices d’otages.

H-50 minutes. La fenêtre de tir est étroite.

Julianna ne perdit pas une seconde de plus. Elle se faufila avec peine et misère entre les gaines électriques.

Punaise, la glace au nougat était de trop !

Suspendue par les bras à la corniche d’une poutrelle d’acier, la jeune femme imprima un mouvement de balancier à son corps pour se donner de l’élan.

Tu n’as droit qu’à un seul essai, ma grande !

Effectivement, si elle se loupait, Yanna avait une chance sur deux de s’étaler sur les pieds du garde le plus proche. Finalement, elle choisit d’atterrir en un plat magnifique sur le toit du cube de parpaings.

Note artistique : -10/20.

Julianna récupéra son matériel et sauta de cube en cube jusqu’à rejoindre une petite impasse cernée de murs aveugles. Un tas de barils vides lui fournit un parfait escalier. Yanna contourna des emballages abandonnés et se glissa jusqu’à l’allée centrale. Les gardes n’avaient pas bougé. Comment approcher du local d’où Melchior et sa clique venaient de sortir ? Il fallait déjà traverser l’allée centrale sans se faire repérer.

Un mélange d’odeurs plus nauséabondes que toutes celles régnant dans l’usine chatouilla les narines de la jeune femme. Julianna tendit le cou vers la porte à sa droite. Elle était constellée de pictogrammes : “Danger”, “Risque d’explosion”, “Matières inflammables”, tête de mort, main rongée par l’acide… et toute une kyrielle d’autres que Julianna ne reconnut pas. La jeune femme se retourna vers l’escalier de barils et choisit le plus petit qu’elle bourra de morceaux d’emballages en cartons.

Tu es la meilleure, Hélo, remercia Julianna en sortant le Zippo de sa poche de pantalon.

Julianna alluma une bonne flambée et poussa le baril vers la porte de la remise de produits chimiques. La fumée commença à envahir l’espace.

— Ça sent le cramé, non ? lança bientôt le premier garde sans se retourner.

— Cite-moi un truc qui ne sent pas le brûlé dans cette usine, répondit son collègue pas plus inquiet que ça.

Julianna leva les yeux au ciel. Évidemment, un feu au milieu de la fournaise… la bonne blague. Il fallait forcer la dose. Elle saisit un monceau de détritus et les jeta tous dans le brasier. Une fumée noire se répandit immédiatement. Julianna réenfila son masque respiratoire avant de finir asphyxiée et se renfonça dans son impasse. L’adolescente n’eut pas à attendre longtemps. Deux jurons tonitruants saluèrent le feu de joie. Les deux gardes, extincteurs en mains, se précipitèrent pour étouffer le brasier avant qu’il ne se propage aux produits chimiques.

Julianna ne leur en laissa pas le temps. Dès que leurs costards-cravates arrivèrent en vue, la jeune femme se rua sur eux, shocker au poing. Le premier garde se figea sous le choc de l’impulsion électrique. Le second eut la mauvaise idée de résister. Julianna attrapa l’extincteur du premier garde et asséna à son collègue un coup en plein dans la tempe. Les deux portes-flingues s’affaissèrent au sol comme des pantins désarticulés.

Yanna jeta un coup d’œil à la ronde. Personne en alerte malgré le ramdam. L’adolescente fit les poches de ses victimes et y retrouva la clé aperçue plus tôt. La serrure du local d’où avaient émergés les BCNI s’ouvrit sans difficulté. La pièce était plongée dans le noir. Julianna alluma sa lampe et sursauta. Là, au milieu du halo de lumière, un corps assis à même le sol se balançait d’avant en arrière. Nathalie Guimarães n’avait plus rien de la belle quinquagénaire toujours tirée à quatre épingles. Son chemisier était en lambeaux et son pantalon maculé de taches dégoûtantes. Il lui manquait une chaussure. Nathalie était recroquevillée, ses bras enserrant ses jambes repliées devant elle.

— Nathalie, c’est moi Julianna, murmura l’adolescente en s’approchant.

La quinquagénaire eut un léger mouvement de recul, mais ne leva pas le regard vers la meilleure amie de sa fille. Ses yeux fixaient le vide. La mère d’Héloïse était totalement tétanisée par la peur.

Avec une infinie douceur, Julianna parvint à mettre Nathalie debout puis à l’asseoir à l’extérieur de la remise. Elle tira ensuite dans le local les deux gardes qui reprenaient leurs esprits, et les enferma à double tour avant de jeter la clé et leurs talkies-walkies sur le toit du cube de parpaing.

— Venez, Nathalie. Il faut part…

Sylvain, tu m’entends, coupa la radio de Julianna.

Oui patron.

Sylvain, amène-moi la femme. Il est presque l’heure.

L’ordre de Melchior tomba comme le couperet d’une guillotine. Julianna regarda sa montre. H-18 minutes. Nathalie sortit tout d’un coup de sa torpeur. Paniquée par les voix de ses bourreaux, elle se débattit et commença à crier. Yanna plaqua sa main sur sa bouche. Nathalie y planta profondément les dents. Prise de court, Julianna fourra un de ses gants ignifugés dans la bouche de Nathalie et lui entrava les poignets avec la dragonne de son shocker.

L’adolescente se pencha en arrière. La large stature de Balthazar accompagnée de son fidèle chauffeur Sylvain se profilait dans l’allée centrale.

— Allez Nathalie, un peu de nerf, intima Julianna en soutenant la mère d’Héloïse. Avancez ! Il y a une issue de secours là, plus loin, près des fosses.

Nathalie fit quelques pas d’une lenteur accablante. Yanna était désespérée. Elles allaient se faire cueillir si près de la sortie. Mais Héloïse n’appelait pas Julianna “tête de mule” pour rien. La jeune fille testa plusieurs portes et poussa Nathalie à l’intérieur du premier local qui s’ouvrit. C’était un minuscule placard de ménage. L’endroit était trop exigu pour deux. Yanna assit Nathalie au milieu des balais, puis la dissimula derrière un empilement de seaux et de serpillières.

— Je reviens rapidement. Promis. Ne faites pas de bruit.

Le conseil était superflu. Nathalie avait déjà repris son balancement mécanique et semblait indifférente au reste du monde.

Julianna referma la porte et s’éloigna au pas de course. Il ne fallait pas qu’elle soit vue dans la zone 18 sous peine de devoir s’expliquer avec les BCNI. La jeune femme attendit quelques secondes le passage d’un creuset volant. Balthazar et Sylvain, le nez en l’air pour s’assurer que le volatile de plusieurs tonnes gardait ses distances, ne virent pas Julianna dépasser la limite et regagner la zone 17. L’adolescente chercha une échappatoire mais se heurta à des murs d’armoires électriques sur plusieurs mètres de long. Balthazar et le chauffeur arrivaient droit sur elle. La rencontre était inéluctable. Yanna remonta le col de sa veste orange, rabattit le casque sur ses yeux, et s’assura que son masque respiratoire était bien planqué sur son visage.

Le “mètre cube” et Sylvain adressèrent un vague salut en croisant cet ouvrier un peu plus maigrichon que la moyenne. Julianna leur répondit d’un petit hochement de casque.

— Le patron veut faire ça dehors, expliquait Balthazar. Il aime la méthode traditionnelle, à la lame, mais c’est salissant. La dernière fois, le sang a giclé partout et a salopé toute la pièce. On a mis des heures à nettoyer.

— Mais si sa fille a trouvé…

— Pareil. Pas de témoin.

Julianna serra son shocker mais se retint d’en faire usage. Une simple pichenette du “mètre cube” la mettrait au tapis direct. Au lieu de cela, l’adolescente bifurqua dès que possible et attendit à l’abri que les voix s’éloignent. Quand Yanna ne perçut plus que le ronron habituel de l’usine, elle contourna un pilier métallique pour se rapprocher de la zone 18.

Sylvain était là-bas, plus loin. Il cherchait quelque chose. Sûrement les gardes.

Mais où est…

Une main énorme s’abattit sur la gorge de Julianna. Balthazar resserra sa prise et décolla l’adolescente du sol.

— Alors fillette, la Suisse t’a plu ? Ça t’a donné envie de découvrir un autre pays ? Sylvain ! Dis au patron que j’ai chopé la gamine de ce matin.

– 38 –


Balthazar renifla Julianna comme un fox-terrier.

— Le même parfum, commenta-t-il le nez dans le cou de la jeune femme.

L’adolescente comprit immédiatement. Balthazar avait trouvé son écharpe oubliée dans la grange de la fermette suisse.

— C’était bien ton séjour en Suisse ? Tu as vu de belles choses ?

— Un monceau de raclures, articula la jeune femme au bord de l’étouffement.

— Tu nous as bien baisés ce matin, poufiasse, siffla le “mètre cube” en poussant Julianna contre une armoire électrique. Tu nous suis depuis combien de temps ? La voiture de ce matin, au lac, j’étais sûr de l’avoir déjà vue. Un Chrysler bleu nuit, ça ne court pas les rues. Tu étais à Saint Gingolph hier matin.

En plus d’avoir du flair, l’homme était observateur. Le monospace ne lui avait pas échappé quand il était descendu acheter ses clopes samedi.

— Qui est ton complice ? Celui qui conduisait la voiture ce matin ? Où est-il ?

Balthazar se retourna et lança à la cantonnade :

— Sors de ton trou, meu cara. C’est pas très viril de laisser ta copine prendre tous les risques.

Julianna s’apprêtait à renvoyer ce macho dans les cordes quand plusieurs coups secs l’interrompirent. Balthazar, lui aussi intrigué, tira la jeune femme jusqu’à l’allée centrale de l’usine. À l’autre bout, Sylvain, le chauffeur, attaquait à coups d’extincteur une porte du bloc 18. L’ouvrant résista un moment, mais abdiqua sous l’impact d’un talon bien placé. Les deux gardes émergèrent de la pièce en titubant.

— Chef, la femme n’est plus dans sa cellule ! cria Sylvain après inspection des lieux.

— Bordel ! jura Balthazar en secouant Yanna. Deux fois ! Ça fait deux fois que tu me chies dans les bottes aujourd’hui.

Barbe Blonde se pointa sur ces entrefaites.

— Le boss veut que tu amènes la gamine dehors. Il fera d’une pierre deux coups avec la femme.

— Ne retourne pas le couteau dans la plaie, toi, envoya amèrement Balthazar au blondinet qui ne comprenait pas le problème. Sylvain et toi là, Machin dont j’ai oublié le nom, vous venez avec moi livrer la gamine au patron.

Le mètre cube expédia ensuite Barbe Blonde et le garde qui tenait le moins sur ses jambes fouiller l’usine à la recherche de Nathalie.

— Commencez par le bloc 17. C’est là que j’ai chopé cette morue.

Bien que la situation soit mal embarquée pour elle, Julianna se raccrochait à un minuscule motif de réjouissance : les sbires partaient dans la mauvaise direction et s’éloignaient de Nathalie et son cagibi.

— Eh, faites gaffe, chef, avertit le premier garde. Cette connasse a un tazer.

Balthazar tourna des yeux ronds vers Julianna. Trop tard. Celle-ci frappa du poing le pli du coude du “mètre cube” pour lui faire lâcher sa gorge et s’éloigna en lui assénant une grosse secousse électrique dans les roubignolles.

Röstis frits !

Julianna détala à toute vitesse. Sylvain et le premier garde enjambèrent leur chef roulé en boule au beau milieu de l’usine, puis s’élancèrent à sa poursuite.

La chaleur étouffante des hauts fourneaux brouillait l’esprit de la jeune fille. Hors d’haleine, Yanna zigzaguait à travers le dédale de coursives qui dominaient l’ensemble de l’usine. Elle avait l’impression de jouer une partie de Pac-Man géante avec les BCNI. Un petit cri de douleur lui échappa lorsque ses mains frôlèrent les tuyaux brûlants qui s’enchevêtraient partout autour d’elle et ses poursuivants.

En bas, les ouvriers fondeurs, caparaçonnés dans leurs équipements de sécurité, continuaient leurs tâches sans soupçonner leur présence. Le bruit assourdissant des bouches ardentes masquait tout autre son.

Julianna devinait plus qu’elle ne voyait les acolytes de Balthazar lancés à ses trousses. Elle n’osait pas risquer un regard par-dessus son épaule de peur de trébucher, et ainsi perdre le peu de distance qu’elle avait réussi à gagner sur eux. Tournant une nouvelle fois précipitamment sur sa droite, la jeune femme entendit nettement une balle ricocher sur la conduite qu’elle avait dépassée une seconde plus tôt.

— Chopez-moi cette salope, éructa Balthazar depuis le sol.

Le virage suivant stoppa instantanément la course folle de Julianna. Un cul de sac ! L’adolescente pesta. Elle venait de se piéger toute seule. Le bruit de plus en plus distinct des pas de ses poursuivants ne lui laissait plus beaucoup de temps. Bien décidée à vendre chèrement sa peau, Julianna se mit à ouvrir frénétiquement la moindre vanne à sa portée. Une, deux, trois, quatre… Elle tournait les petits volants deux à deux le plus vite possible.

Alors que la jeune fille s’attaquait à une grosse vanne récalcitrante, elle se figea. Plus aucun bruit de pas martelant les coursives métalliques. En se concentrant un peu, Julianna parvenait même à distinguer des respirations rapides à travers le vacarme des hauts fourneaux. L’adolescente se retourna lentement. Balthazar et ses sbires l’observaient placidement depuis l’entrée de l’impasse. Un sourire carnassier se dessinait sur leurs visages.

— Tu ne devrais pas faire ça, cria Sylvain pour couvrir le barouf ambiant. Finir cuite, façon cocotte-minute, n’est pas une manière très agréable de mourir.

— J’en connais une beaucoup plus rapide et un peu moins douloureuse, renchérit Balthazar en montrant sa main droite terminée par un impressionnant pistolet. Allez, vous deux ! Attrapez-la ! Sylvain, prends-lui son tazer. Quant à toi, gamine, dis-moi où se trouve la mère Guimarães.

— Jamais ! s’écria Julianna en se retenant d’ajouter : « plutôt mourir ».

— Dans ce cas, Messieurs, faites preuve d’imagination. Tôt ou tard, tu parleras, fouinasse ! Ensuite, tu iras faire un plongeon tête la première dans l’aluminium en fusion. 660°C. N’oublie pas la crème solaire.

Paralysée d’effroi, Julianna ne se débattit pas quand Balthazar et ses acolytes se saisirent d’elle. Un canon enfoncé au creux des reins, et le bras droit maintenu par la poigne de fer de Balthazar, la jeune fille était totalement à leur merci.

— Alors, gamine, tu as revu ta position ? lui susurra le “mètre cube” en postillonnant dans son oreille.

Devant l’absence de réaction, il accentua la douloureuse pression de son arme dans le dos de Julianna.

— On va être sympas. Si tu nous dis où se trouve Guimarães tout de suite, tu échapperas au fourneau. Une simple petite balle dans ta jolie petite tête, et hop, tout sera fini. Sans douleur. Tu ne t’apercevras presque de rien.

Julianna manqua de perdre l’équilibre. Ses jambes ne la portaient plus, et sa vue se brouilla. Il lui sembla qu’un vampire invisible venait de lui pomper jusqu’à sa dernière goutte de sang. Elle allait mourir ici, tuée par des gens appartenant à une organisation dont elle ne savait rien, dans un pays qu’elle ne connaissait pas et pour une raison qui, à bien y réfléchir, lui échappait totalement.

Une gifle monumentale la sortit de sa torpeur. Sylvain n’avait pas retenu son coup. Julianna avait la lèvre inférieure ouverte et la joue gauche en feu. Très fier de son œuvre, le sbire la toisait de son mètre quatre-vingt-cinq en souriant de toutes ses dents. Il ficha son regard dans celui de la jeune fille, pendant que Balthazar resserrait l’étreinte sur son poignet. Yanna ne baissa pas les yeux. La gifle avait eu l’inverse de l’effet escompté. Piquée dans son orgueil, la jeune fille était fermement décidée à affronter la douleur, voire la mort, debout sans ciller. Levant crânement le front pour défier le chauffeur, son regard fut attiré un peu plus loin.

— Ok, je vous dis où est Nathalie si je suis sûre d’échapper au four, se résigna tout à coup Julianna.

Surpris par cette soudaine capitulation, les trois hommes de main mirent quelques secondes à réagir.

— D’accord, finit par balbutier Balthazar. Tu nous dis où tu l’as cachée, et tu auras droit à une mort rapide et propre.

— C’est par là, répondit Julianna en désignant d’un coup de menton la coursive qui leur faisait face.

Balthazar la fit avancer d’une pichenette de canon dans le dos avant de lui emboîter le pas.

— Entre nous, je n’étais pas chaud pour la balancer dans les fourneaux, glissa le garde à Sylvain qui fermait la marche. C’est un peu crade quand même !

En file indienne, le trio avançait lentement le long du labyrinthe de coursives métalliques. Les trois porte-flingues échangeaient des banalités comme si ce n’était qu’une journée de travail ordinaire pour eux. Devant, Julianna les guidait tout à l’opposé de la cachette de Nathalie. À droite. Deux fois à gauche. Maintenant tout droit, puis encore à gauche.

Imperceptiblement, Julianna accéléra le pas. À chaque embranchement, sa marche se faisait plus rapide. Gêné par ses petites jambes, le “mètre cube” suivait de plus en plus mal le rythme. Le pistolet avait quitté le creux des reins de Julianna. Trois bons mètres séparaient maintenant la jeune fille de ses cerbères, et cette distance ne faisait qu’augmenter. Sylvain et le garde ne pouvaient rien faire, bloqués derrière Balthazar sur l’étroite passerelle.

Au virage suivant, Julianna prit son courage à deux mains et se mit à courir. Les trois hommes se lancèrent à sa poursuite. Une première balle passa sous le bras gauche de l’adolescente. Julianna accéléra encore. Un second projectile vint frapper le sol grillagé entre ses pieds. Un troisième le suivit de près. Au quatrième coup de feu, Yanna s’arrêta net. Elle se retourna, mains en l’air en signe de reddition.

Fous de colère et hors d’haleine, les trois poursuivants s’arrêtèrent à quelques mètres d’elle pour reprendre leur souffle. La tenant en joue, ils l’obligèrent à s’agenouiller. Julianna s’exécuta et baissa les yeux.

BONG

La jeune fille redressa la tête et sourit. Son plan avait fonctionné. Un godet de métal en fusion lancé à pleine vitesse venait de percuter Balthazar et le troisième garde. Les deux geôliers n’eurent pas le temps comprendre ce qui leur arrivait. Le garde, emporté par sa haute stature, bascula dans le vide. Son corps heurta dans un craquement sinistre le sol de béton quatre mètres plus bas. Balthazar, lui, avait disparu du champ de vision de Julianna.

La jeune femme se releva et aperçut des doigts accrochés à la poutrelle d’acier soutenant la passerelle. Hurlant de douleur, l’homme avait les yeux exorbités par la peur. Ses mains glissaient sur le métal surchauffé par les vapeurs torrides des hauts fourneaux tout proches. Sylvain s’élança pour lui venir en aide mais fut stoppé par un nouveau train de creusets volants. Julianna, plus proche, se précipita à son tour. Elle se glissa à plat ventre sous la rambarde de la passerelle. L’adolescente tendit une main vers Balthazar et cramponna l’autre à un montant de métal. Une brûlure atroce attaqua sa paume gauche. Le “mètre cube” n’était qu’à cinq centimètres de son bras tendu. Impuissante, Julianna vit les doigts de Balthazar lâcher prise un à un. Un instant, leurs regards se rencontrèrent. Puis l’homme plongea. Non pas vers le béton, comme son compagnon d’infortune, mais sur le rebord d’une piscine de l’enfer. Sa tête et son torse heurtèrent la margelle tandis que le magma rongeait déjà le bas de son corps. Balthazar poussa un cri suraigu puis se figea, mort de douleur avant d’être englouti par la matière en fusion. Une odeur immonde de chair carbonisée envahit l’usine.

Yanna recula de dégoût. Ce faisant, elle constata avec horreur qu’une partie de la peau des doigts du “mètre cube”, brûlée, était restée collée à la poutrelle. À l’autre extrémité de la passerelle, Sylvain, livide, fixait la piscine de l’enfer. Son regard passa au corps désarticulé de son autre collègue. Le chauffeur était sidéré, incapable de réagir.

Ce n’était pas le cas des ouvriers. Passé un bref moment de flottement, la panique se répandit au sein des troupes. Un contre-maître bondit sur le signal d’urgence. Aussitôt, une sirène stridente hurla dans toute l’usine. L’alimentation électrique coupa et les fourneaux se mirent automatiquement en sécurité. Le ballet des creusets volants s’immobilisa. L’un d’eux s’arrêta presque au milieu de la passerelle, entre Sylvain et Julianna.

La jeune femme se détourna de la scène abominable quatre mètres plus bas, et saisit sa chance. Elle se releva et prit ses jambes à son cou. Au rez-de-chaussée, les ouvriers couraient en tous sens, comme une fourmilière dans laquelle un sale gosse aurait donné un coup de pied. L’adolescente se mêla à la foule. Au milieu du tumulte, elle aperçut Barbe Blonde et l’autre garde accourir vers la piscine infernale, immédiatement rejoints par Melchior et Gaspard. Le contre-maître expliquait avec force gestes les deux chutes tragiques.

Julianna s’en voulait. Personne ne devrait mourir de cette façon. Pas même une ordure comme Balthazar. Mais pas le temps de tergiverser. Profitant de la coupure électrique et des lecteurs de badges inactifs, la jeune fille fonça vers le bloc 18. Elle essaya plusieurs portes avant de retrouver la bonne. Nathalie était là. Recroquevillée au fond de son placard de ménage. Toujours oscillante d’avant en arrière, toujours aussi indifférente au reste du monde.

Julianna remit Nathalie sur ses jambes et la poussa sans ménagement vers l’issue de secours la plus proche. L’adolescente glissa prudemment un œil à l’extérieur. L’usine était en état de siège. Toutes les patrouilles de sécurité avaient convergé vers l’unité de transformation. L’endroit était ceinturé de véhicules. Leurs gyrophares rouges et bleus perçaient la lumière crue des spots géants, et éclairaient sinistrement les visages tendus des gardes. Au loin, les Polonais s’agglutinaient contre la barrière de sécurité de leur village préfabriqué.

Déjà des colonnes d’hommes en armes se formaient, prêts à pénétrer dans l’usine pour en fouiller chaque recoin. Les ouvriers étaient invités à évacuer uniquement par deux portes, puis entièrement fouillés avant d’être parqués avec les Polonais.

Flûte ! Impossible de sortir par ici.

Julianna referma doucement la porte. Elle tourna plusieurs fois sur elle-même à la recherche d’une autre issue.

Le tapis roulant.

La longue langue de fonte et de caoutchouc était à l’arrêt comme toute l’usine. Julianna retira son costume de Playmobil, et guida Nathalie vers la coursive supérieure. De là, une grande découpe dans la tôle ménageait un passage vers la bouche du tapis roulant et l’extérieur. Le toboggan géant était désert. Les cales du cargo devaient être vides. Julianna se coucha sur le ruban de caoutchouc, entre les parois verticales du couloir mécanique, et installa Nathalie tant bien que mal sur son dos. Rampant comme une grosse tortue luth, le duo descendit jusqu’à atteindre la limite entre l’usine et la crique artificielle. Ici, la double clôture barbelée disparaissait au profit des gros blocs de béton de la digue. Julianna n’avait pas beaucoup d’alternatives. Elle vérifia qu’aucun garde ne regardait, et fit enjamber à Nathalie le sommet du monticule artificiel. Elles étaient maintenant à l’extérieur de Treize, mais loin d’être sorties d’affaire. Les spots balayaient une large zone autour de l’usine. Les deux femmes ne pouvaient pas avancer à découvert sans se faire attraper.

Julianna soupira. Elle avait espéré ne pas en arriver là.

— Nathalie, il va falloir nager.

Lentement, l’adolescente glissa avec Nathalie jusque dans l’eau. La mer était glaciale. La respiration de Julianna se coupa quelques instants, mais elle reprit le dessus. La jeune fille remonta Nathalie sur son dos et passa ses bras autour de son cou, comme un sac à dos humain. Puis Julianna s’éloigna du bord pour gagner l’obscurité du fjord. Le courant était violent et la marée contraire. L’adolescente s’épuisait vite à nager à contresens. Inlassablement, les vagues la ramenaient vers la rive et les BCNI. Dix mètres, trente mètres, cinquante, cent… enfin après plus de deux cents mètres d’une nage éprouvante, Julianna se laissa dériver jusqu’à la plage. Loin, hors de vue de Treize, la jeune femme frictionna énergiquement Nathalie dont les doigts bleus signalaient l’hypothermie avancée. Exténuée, Yanna remonta une dernière fois Nathalie sur son dos et traversa la lande battue par le vent jusqu’à rejoindre son 4×4. Elle installa Nathalie sur la banquette arrière, poussa le chauffage au maximum et démarra, direction la ville du fjord suivant et son service d’urgences.

– 39 –

 

Julianna avait consciencieusement fait ses gammes en préparant sa visite de Reyðarfjörður. Depuis le Business Center de l’aéroport de Reykjavik, la jeune femme avait repéré postes de police et centres de secours. Manque de bol pour elle, le commissariat et la caserne de pompiers les plus proches se situaient à Egilsstadir, soit à une demi-heure de trajet dans l’autre sens. Heureusement, le système de santé islandais recelait une petite subtilité relevant du bon sens : il y avait un cabinet médical dans presque chaque ville, et chacun d’eux disposait d’une garde d’urgence 24 heures sur 24. Hors de question pour Julianna et Nathalie de repasser devant Treize pour gagner Reyðarfjörður et son centre de soins. Direction donc Eskifjörður, 8 kilomètres plus loin, au fin fond d’une branche secondaire du fjord.

Julianna roulait à tombeau ouvert, en espérant que ce ne soit pas prémonitoire. La brûlure de sa main gauche, anesthésiée par les eaux glaciales du fjord, se réveillait et empêchait la jeune femme de tenir efficacement le volant. Heureusement, la route longeant les fjords était toute neuve, plutôt rectiligne et lisse comme un billard. Si bien que Nathalie et sa conductrice déboulèrent à Eskifjörður en moins de cinq minutes. Julianna suivit le fléchage d’un mot imprononçable associé à une petite croix verte, et atterrit sur le parking d’un bâtiment moderne à deux étages. Des néons rouges annonçant “Urgences” en islandais et en anglais invitaient à se présenter sous un porche spécialement dimensionné pour y glisser une voiture.

La lumière s’alluma automatiquement lorsque Julianna débarqua de son 4×4. Elle appuya sur le bouton d’appel. Après une brève attente, deux femmes ensommeillées, blouses blanches froissées et cheveux en bataille, s’empressèrent autour de Nathalie. Julianna expliqua succinctement la situation à une équipe médusée, et insista pour qu’on prévienne la police. La jeune fille suivit ensuite docilement le cortège, alors que l’équipe médicale installait la mère d’Héloïse et Nicolas dans un box de soins.

L’adolescente se retrouva plantée, seule, au milieu du couloir. Des ordres fusaient de l’autre côté du rideau fermé, mais elle n’en comprenait pas un traître mot. Face au matériel d’urgence empilé sur les étagères et aux brancards rangés le long du mur, les images des corps de Balthazar et du garde désarticulé ressurgirent. Les hurlements du “mètre cube” supplantèrent le silence du couloir. La peur et le stress contenus par l’impératif d’action des dernières heures déferlèrent comme une vague et noyèrent la jeune femme. Elle s’effondra à genoux sur le carrelage, en proie à une violente crise de tremblements.

Un infirmier vint à sa rescousse. Il posa une épaisse couverture sur ses épaules et la guida vers un box voisin. Avec douceur, le jeune homme la réchauffa puis pansa sa brûlure. Sa bienveillance valait toutes les bouées de sauvetage au milieu de la tempête qui faisait rage dans la tête de Julianna. Elle se pelotonna sur son brancard, ferma les paupières et s’autorisa à pleurer pour la première fois depuis quatre longs jours.

≡≡≡≡≡≡

Julianna avait depuis longtemps épuisé son stock de larmes, quand elle entendit le rideau de son box bouger. Elle rouvrit les yeux et se trouva nez à nez avec la médecin qui s’occupait de Nathalie. Celle-ci lui expliqua, dans des termes que la française eut du mal à traduire, que Nathalie Guimarães avait subi de nombreux sévices. Son état psychologique et physique était très inquiétant. La médecin allait demander son évacuation rapide sur l’hôpital de Reykjavik et ses services spécialisés, voire un rapatriement direct vers la France. Cette dernière option était à l’appréciation du magistrat qui serait chargé de l’enquête. D’ailleurs, la police n’allait plus tarder.

La discussion touchait à sa fin quand la secrétaire de l’accueil, une toute petite dame à la soixantaine solide, passa son nez derrière le rideau.

— Excusez-moi, il nous faut vos papiers d’identité à toutes les deux pour régulariser votre admission, s’il vous plaît.

Julianna avait totalement oublié les incontournables formalités administratives.

— Bien sûr, mais je n’ai pas ceux de Nathalie, répondit la jeune fille en songeant au passeport de Madame Guimarães resté avec son sac à main quelque part du côté de l’aéroport Mérignac. Oh mince, mon sac à dos ! J’ai oublié de le récupérer en route.

Les affaires de Julianna végétaient donc aussi quelque part dans la nature. La jeune femme soupira. Sans passeport, elle n’était pas près de rentrer à la maison. Il lui fallait aussi son téléphone portable pour informer Héloïse et Nicolas que leur mère était tirée d’affaire, ou du moins d’enfer. Pas le choix. L’adolescente devait retourner chercher son sac au fond du fossé bordant Treize. En espérant que les BCNI n’aient pas déjà mis la main dessus.

Julianna demanda l’autorisation de s’éclipser une petite demi-heure, puis sortit dans le couloir. Le calme régnait dans le service. La secrétaire rejoignit les deux infirmiers derrière le comptoir d’accueil à petits pas pressés. Un peu trop pressés même. Les trois soignants dévisageaient Julianna. Ou plutôt quelque chose dans son dos. Elle se retourna lentement.

— J’ai trois mots pour toi, siffla Melchior. Caméras de sécurité.

Julianna eut juste le temps de voir Gaspard surgir à sa droite, avant qu’une douleur violente ne lui transperce le crâne et qu’un trou noir ne l’engloutisse.

– 40 –

 

Une odeur d’humidité moisie mêlée aux effluves rances de graisse mécanique emplit le nez et la bouche pâteuse de Julianna. Sous elle, le sol vibrait en produisant un bourdonnement sourd et continu qui résonnait dans son crâne endolori. L’adolescente avait l’impression d’être sur un de ces ferries transmanches qui infligeaient d’horribles nausées tout au long de la traversée.

Derrière ses paupières closes, la jeune femme devinait un soleil haut dans le ciel. Combien de temps était-elle restée inconsciente ? Aucune idée. Son ventre affamé grondait, et elle aurait tué père et mère (si cela n’avait pas déjà été fait) pour un verre d’eau. Julianna rassembla les quelques forces qui lui restaient et ouvrit les yeux.

Une lumière crue éclairait l’immense pièce autour d’elle. Cette vaste halle d’environ vingt mètres sur dix culminait à une douzaine de mètres de haut. D’épais piliers de béton montaient sur trois murs aveugles et soutenaient de grandes baies vitrées sur le quatrième côté. L’endroit, correctement entretenu, fleurait bon les années 1960, mais sans accuser son âge. La jeune fille était allongée sur un sol carrelé de noir. Face à elle, s’élevaient les pièces maîtresses du lieu. Deux gros alternateurs gris souris trônaient sur des plateformes de béton basses peintes en blanc.

Une centrale hydro-électrique.

Julianna laissa ses yeux s’habituer au contre-jour. Le sublime paysage qu’encadraient les fenêtres n’avait rien à voir avec l’Islande. Une forêt luxuriante nimbée de brume s’ouvrait en fer à cheval sur une vallée encaissée.

Je suis où là ? Dans Jurassic Park ?

L’atmosphère chaude et moite tendait à lui donner raison. Les fougères suspendues avec goût aux balustrades des deux mezzanines aménagées à chaque extrémité de la pièce aussi.

Julianna fit un effort pour accommoder et lire les quelques inscriptions autour d’elle : “paragem de emergência“, “levada“, ” Faja da nogueira“…

Du portugais ?!

Un bruit attira son attention. Il y avait quelqu’un à sa gauche. La jeune femme tenta de se redresser sur ses coudes, mais n’y parvint pas. Ses poignets étaient liés dans son dos. Le bruit recommença. Lancinant et répétitif. Julianna le connaissait. Se tortillant comme un ver de terre, la jeune femme réussit à se retourner. Elle ne s’était pas trompée. C’était le balancement de Nathalie. Prostrée dans un coin, la quadragénaire oscillait d’avant en arrière. Elle fixait l’autre côté de la pièce. Yanna suivit son regard.

Là-bas sous la mezzanine, dans la pénombre, deux yeux noirs la fixaient. Une flamme orange jaillit dans un crissement métallique. La lumière sépia se posa sur les traits anguleux de Melchior. Armé du Zippo d’Héloïse, il enflamma des dossiers et les jeta dans une corbeille à papier. Julianna reconnut ces chemises cartonnées. Elle avait brassé les mêmes dans le bureau des Guimarães, jeudi soir.

Les dossiers volés.

Les BCNI effaçaient leurs traces.

— Bienvenue à Madère ! claironna Melchior trop jovial pour être honnête. Tu as bien dormi ?

— J’ai l’impression que quelqu’un broie mes neurones à coups de boules de pétanque, avoua Julianna.

— L’idée m’a traversé l’esprit, ricana Gaspard.

La jeune fille sursauta. Elle n’avait pas décelé le chauve dans son dos.

— Cette pensée n’a pas dû heurter grand-chose, persifla Yanna pour se donner une contenance.

L’adolescente avait d’autres vannes en stock, mais une nausée plus violente que les autres prit le dessus. La jeune femme vomit pile entre les chaussures de Melchior.

— Une sédation longue non à jeun, ça ne pardonne pas, commenta-t-il en esquivant placidement. J’avais demandé à la doctoresse d’Eskifjörður une dose d’anesthésiant pour huit heures. Elle n’y est pas allée de main morte. Maintenant, debout !

JD essaya de relever son corps engourdi.

— Pas grave. On va t’aider.

Gaspard infiltra un gros crochet entre les liens de Julianna, puis saisit une télécommande jaune qui pendait au bout de son câble. Le palan de maintenance fixé au plafond répondit dès la première pression sur un bouton. Il grinça, puis sa lourde chaîne tira l’adolescente à la verticale.

— Tu le reconnais ? demanda Melchior en sortant le shocker de sa poche. Mon chauffeur dit qu’il te l’a confisqué.

Le boss fit jouer l’objet entre ses mains.

— Très bon choix. Bonne marque. Batteries fiables. Pas trop encombrant. On le tient bien en main.

Une décharge électrique claqua dans l’air. Nathalie tressauta et se cacha derrière ses genoux.

— Alors ma belle, commençons par quelque chose de simple. Ton nom par exemple.

Julianna garda le silence. Les BCNI n’avaient donc pas trouvé son sac à dos avec ses papiers d’identité.

— Non ? D’accord. Je t’explique les règles. Tu as tué deux de nos amis…

— C’était un accident !

— Ils sont morts par ta faute ! hurla Gaspard fou de rage.

— Tu vas payer pour ça, reprit Melchior. Je vais te tuer. Mais avant tu vas souffrir. Longtemps. Donc il ne te reste plus qu’une option pour que j’abrège ton calvaire. Parler.

Un nouveau silence lui répondit. Suivi d’une gifle magistrale. Melchior n’avait pas loupé Julianna. Sa lèvre fendue s’était rouverte sous l’impact et du sang coulait sur son menton.

— Dans l’ordre, tu vas me dire : comment tu t’appelles, où est le gamin que tu as libéré en Suisse, pour et avec qui tu bosses, et surtout, où sont Gérard Guimarães et ce qu’il nous a volé ?

— Je ne sais même pas de quoi vous parlez ! explosa Julianna

— Des disques durs, bordel ! Dis-moi où ils sont !

— Je ne les ai jamais vus, ces disques, moi !

— Tu mens !

— Non ! Je vous jure que non !

Les yeux de Julianna s’emplirent de larmes de colère et d’épuisement mêlés. Toutes ses barrières s’effritaient.

— Punaise, je ne comprends rien à vos histoires ! murmura-t-elle, puis se tournant vers Melchior : Vous allez me tuer. Vous l’avez dit. J’ai au moins le droit de savoir pourquoi. S’il vous plaît.

Melchior réfléchit un court instant, et finit par hausser les épaules.

— Soit. Va pour une dernière volonté. Tu es bonne en géographie ?

— Pas mauvaise.

— Tu vois où se trouve Madère sur une carte ? Cette situation en fait un carrefour de plusieurs routes maritimes desservant le monde entier. De nombreux cargos croisent au large. Certains nous appartiennent. Ils remontent du minerai d’aluminium jusqu’à notre usine de transformation en Islande, puis redescendent à vide vers les pays extracteurs pour chercher un nouveau chargement. En parallèle, d’autres navires font des allers-retours inverses. Ils montent à vide vers Reyðarfjörður, récupèrent les produits finis, puis partent les livrer partout autour du globe. Jusque-là tu suis ?

— Oui. Mondialisation jusqu’à la lie. Je vois bien.

— Toutes ces traversées à vide génèrent des pertes financières colossales qu’il nous faut amortir. C’est pourquoi mon patron a décidé de… disons… optimiser, oui c’est le mot juste… il a décidé d’optimiser chaque voyage. Drogue, armes, faux médocs, clandestins… Peu importe la cargaison ou sa provenance, nos bateaux convoient tout ce qui peut nous rapporter du fric. Nous faisons également profiter certains de nos concurrents de nos services. Ils ont des besoins, nous avons l’offre. Nous sommes un genre de prestataire au service des réseaux illégaux internationaux.

— Vous faites feu de tout bois, mais quel est le rapport avec les Guimarães ?

— Tu as déjà séjourné dans leur hôtel ?

— Je n’ai jamais mis les pieds à Madère. Enfin, jusqu’à aujourd’hui.

— Quel dommage ! Leur hôtel est perché sur une des plus hautes collines de Funchal. La vue depuis les balcons est sensationnelle. Le panorama embrasse toute la baie, jusque loin, très loin, en haute mer.

— Vous vous servez de l’hôtel comme de vigie pour contrôler vos trafics. Madère est votre plaque tournante.

— Exact. Tu percutes vite. Les cargos font escale en face de Funchal, à quelques encablures du port et de ses douaniers. Là, les marchandises sont transbordées sur de plus petits navires, direction nos réseaux sur les continents européen et africain. Nous avons aussi quelques débouchés de l’autre côté de l’Atlantique, mais la concurrence américaine est rude.

— Pauvre chéri, grinça Julianna entre ses dents. Je dois verser une larme ?

— Nous louons à l’année la totalité du dernier étage de l’hôtel, continua Melchior en ignorant royalement les sarcasmes de la jeune femme. La suite royale était l’endroit rêvé où installer notre bureau de gestion. De là, nous redispatchons nos marchandises sur notre flotille sans avoir à approcher des cargos. Pas vu, pas pris. Petit bonus supplémentaire, les autres chambres de cet étage privatisé nous permettent d’accueillir quelques confrères ayant un besoin urgent de se mettre au vert, loin de la police. Moyennant finances évidemment.

— Notre hospitalité jouit d’une belle réputation à travers le Monde, renchérit fièrement Gaspard.

— Jusqu’à mercredi dernier, c’était un partenariat gagnant-gagnant entre les Guimarães et nous, reprit Melchior. La manne financière est importante pour eux, et nos appuis dans l’administration locale leur ont obtenu certaines facilités, notamment lors de l’agrandissement de l’hôtel il y quatre ans.

— Qu’est-ce qui a changé ?

— Gérard Guimarães a eu les yeux plus gros que le ventre. Il a voulu une plus grosse part du gâteau. Pour faire pression, cet imbécile nous a volé les deux disques durs contenant le détail de nos transactions. Sans ces informations, nous ne pouvons pas livrer les marchandises aux personnes qui les ont commandées.

— Un chantage, murmura Julianna.

— Oui, un chantage, répéta Melchior en collant son visage à quelques centimètres de celui de l’adolescente. Un chantage qui nous met dans une merde noire. Mon patron est furieux. Il veut des résultats. Donc tu vas nous dire où est Gérard et ces putains de disques durs !

Melchior appuya sa demande d’une longue décharge électrique dans les côtes de la jeune femme. Une autre suivit immédiatement après. Et encore une. Julianna arrêta de compter à la douzième, qui était pourtant loin d’être la dernière. Entre les salves, Melchior et Gaspard répétaient les mêmes questions.

— Qui es-tu ? Où est Gérard ? Qu’a-t-il fait des disques ?

Sur tous les tons.

— Où sont les gamins Guimarães ? Qui t’a envoyé les sauver ?

Parfois avec des tournures alambiquées pleines de chausse-trappes.

— Qui était ton complice du chalet ? Où se cache-t-il ?

Entrecoupées de belles promesses.

— Parle, et tout s’arrête. On te laissera repartir tranquille, promis. Tiens, on te déposera même où tu veux en jet. Très loin de ce merdier.

Ces voix incessantes empêchaient Julianna de se concentrer. La douleur bouillonnait dans tout son corps. Les impulsions électriques tétanisaient ses muscles. Ils se bandaient sous l’effet des décharges prolongées entraînant ses os proches de la fracture. Mais la jeune femme tenait bon. Elle ne disait rien. Pourtant, Julianna sentait son point de rupture approcher. Elle le savait. Tout le monde craquait à un moment ou un autre sous la torture. Parler condamnerait Héloïse et Nicolas. Alors, elle se décida. Julianna emmènerait le secret de leur cachette dans sa tombe. Et pour cela, elle devait mourir. Vite.

La jeune femme releva crânement la tête et toisa ses tortionnaires.

On va voir combien de temps vous tiendrez, mes cocos.

Si Julianna avait bien un talent, c’était de taper sur les nerfs des gens. Elle passa immédiatement à l’attaque.

— Tu aimes l’électricité ? Je veux… continua Gaspard.

— … boire un grand verre d’eau de Javel, coupa Julianna.

— Je vais… enchaîna Melchior.

—… me jeter d’une falaise.

— Ah ça, je ne crois pas. Non, J’ai…

— … pas assez de couilles.

— Putain, laisse-moi… reprit Gaspard.

—… sauter par la fenêtre. Avec plaisir !

— Mais, ferme… hurla le boss.

—… moi la porte en pleine gueule. Libère-moi et je t’arrange ça tout de suite.

Melchior s’éloigna. Les yeux fermés, il respira plusieurs fois à pleins poumons. Son calme retrouvé, il s’approcha lentement de sa proie.

— J’en ai connu des fortes têtes, mais toi, ma chère, tu entres directement dans le top 5.

Le boss sortit de sa poche un objet ovoïde que Julianna ne reconnut pas.

— Ceci est une grenade. Un des nombreux articles que nous fournissons à certaines nations frappées d’embargo.

Melchior se pencha vers Nathalie, et glissa l’objet entre ses mains ligotées. Madame Guimarães se remit à osciller, ses yeux exorbités posés sur l’explosif.

— Tu te souviens du carambolage sur l’A10 jeudi soir ? C’est fou les dégâts engendrés par une petite grenade sous un bus.

— C’était vous ?! Vous avez fait sauter le car d’un club du troisième âge ! C’est abject !

Julianna était révulsée. Les images du carambolage tournaient en boucle à la télévision depuis jeudi. Une vingtaine de personnes avaient péri dans ce que les autorités qualifiaient encore de tragique accident. Une cinquantaine de blessés, parfois dans un état grave, venaient grossir ce terrible bilan.

— Ben quoi ? Il faut faire des économies sur les retraites, non ? Et puis, le feu d’artifices a opportunément occupé les flics pendant qu’on mettait la main sur cette connasse et son chiard.

À ces mots, Melchior dégoupilla la grenade et resserra les mains de Nathalie sur la crosse.

— Attention, pas bouger, sinon boum. Bien, bonne fifille, ajouta-t-il en lui tapotant la tête avant de se relever.

— C’est monstrueux, s’indigna l’adolescente.

— Et ce n’est qu’un début, susurra Gaspard à son oreille.

Julianna entendit derrière elle le bruit d’une dalle qu’on soulève et qu’on fait glisser sur le carrelage. Une odeur de marigot saisit la jeune femme à la gorge. Gaspard fourra un sac sur la tête de Julianna et actionna le palan. La chaîne tordit les épaules de la jeune fille en arrière et la décolla du sol. Yanna sentit Melchior lui saisir une cheville et tirer la chaîne.

— Vas-y, lança le boss à son sous-fifre.

La chaîne lâcha d’un coup, précipitant Julianna dans l’eau. Le courant extrême de la conduite forcée entraîna la jeune femme sur quelques mètres avant que la chaîne ne se tente à nouveau. Yanna retint son souffle. Les secondes défilèrent. Le manque d’oxygène battait à ses tempes. Une minute. Deux… Julianna craqua. Malgré elle, sa bouche s’ouvrit, laissant échapper les quelques bulles d’air qu’il lui restait. Julianna sentit ses alvéoles pulmonaires se remplir d’eau et l’arracher inexorablement à la vie.

– 41 –

 

À demi-consciente, Julianna sentit la chaîne se tendre un peu plus. Sa laisse d’acier vibra et s’ébranla vers la trappe. Elle hoquetait à chaque maillon butant contre le rebord de l’ouverture. Brinquebalée au milieu du bouillon de la conduite forcée, Julianna se cogna la tête plusieurs fois contre les parois de métal. Ses bras entravés dans son dos l’empêchaient de se protéger, et sa cagoule de velours opaque lui interdisait toute anticipation. Enfin, le palan la tira hors d’eau.

Suspendue comme un saucisson en cours d’affinage, Julianna suffoquait. Le tissu mouillé de la cagoule collait contre sa bouche et son nez. Aucune particule d’air n’entrait dans ses poumons noyés. La jeune fille se débattit avec force, mais il ne lui en restait plus une once.

Dans la panique, il lui semblait que Melchior lui parlait. Ou plutôt, il lui hurlait dessus. Mais le boss avait beau s’égosiller, ses invectives ne dépassaient pas les oreilles assourdies par l’eau de Julianna.

— Tu vas répondre, éructa une nouvelle fois Melchior en arrachant la cagoule.

Julianna sentit avec délice l’oxygène envahir son corps. Elle toussa à s’en fracturer des côtes, et cracha une impressionnante quantité de liquide brunâtre.

— Ton nom, c’est quoi ton nom ? continuèrent Melchior et Gaspard.

Une nouvelle gifle claqua.

— Où sont les trois autres Guimarães ? Tu bosses pour qui ?

Gaspard tira les cheveux de l’adolescente pour lui relever la tête.

— Où sont les disques ?

Leur rengaine tournait en boucle dans la demi-inconscience de Julianna.

— Ta prochaine baignade sera sans filet, prévint Melchior en lui assénant un coup de poing en plein diaphragme. Tu vas crever hachée menu par les turbines.

Le boss arracha le pansement couvrant la paume gauche de Julianna. Avec un sourire sadique, Melchior appuya violemment sur sa brûlure. La jeune femme hurla.

— Ah ben voilà ! commenta le boss. Tu réagis enfin !

Était-ce sous l’effet de la douleur ou grâce à sa respiration retrouvée, toujours était-il que les pensées de Julianna se précisaient.

— Passons au niveau supérieur, annonça Melchior.

Il regarda Julianna droit dans les yeux et glissa le Zippo entre eux. D’un coup de pouce, le boss fit jaillir la flamme orangée. Ses yeux noirs toujours plantés dans ceux de la jeune femme, le boss approcha le briquet de la paume de Julianna. La flamme mordit profondément la peau fine de l’adolescente. Celle-ci serra les dents. Elle ne voulait pas donner à Melchior la satisfaction de la voir souffrir. Le boss, lui, frisait l’ivresse. Il guettait avec envie le premier signe de capitulation de sa proie. Son plaisir pervers était communicatif. Gaspard, shocker en main, piaffait d’impatience en réclamant son tour de jeu.

Une odeur âcre de chair brûlée s’éleva. La même qu’à Treize, quand Balthazar avait chuté dans la piscine de l’enfer.

Hors de question de finir au barbecue !

Julianna saisit la chaîne de sa main valide et lança ses deux pieds en l’air. Le coup atteignit Melchior au creux de son épaule droite levée. Déséquilibré, le boss replia instinctivement son bras meurtrier. Le Zippo caressa son costume en sergé de laine et enflamma le tissu.

— Salope ! jura Melchior en jetant briquet et veste au sol. Un costume tout neuf !

Le boss étouffa les flammes du bout de sa semelle.

— T’aurais pas dû faire ça, sale punaise ! beugla Gaspard en tirant Julianna vers la conduite forcée. Je…

— Patron ? appela une voix masculine au dehors.

— Quoi ? gueula Melchior furibond.

— C’est…euh… Attendez. J’arrive.

Sylvain, le chauffeur, entra dans la pièce par une petite porte de service. Son regard interloqué passa successivement de Gaspard, télécommande du palan en main, à Julianna se tortillant au bout de sa chaîne, pour enfin se poser sur Melchior dansant la gigue sur sa veste calcinée.

— T’occupe, éluda le boss. Qu’est-ce qu’il y a ?

Sylvain s’approcha de son patron pour lui parler à l’oreille, puis lui tendit un téléphone satellite. Melchior leva les yeux au ciel et soupira.

— Continue sans moi, ordonna-t-il à Gaspard. Mais ne la tue pas. Je me réserve ce plaisir.

Le boss ramassa les restes de sa veste et partit téléphoner dehors en compagnie de son chauffeur.

— Allô patron ?… Oui, c’est en cours… Non, je ne les ai pas encore. La petite n’a pas parlé mais ça ne saurait tarder… J’ai eu un tuyau sur Guimarães. Un gars du port l’aurait vu se barrer sur un bateau de pêche, direction Les Canaries ou Agadir. J’ai envoyé des équipes vérifier…

Bien que haut placé, Melchior ne restait qu’un exécutant. Un supérieur tirait les ficelles, et il ne semblait pas content. Julianna ne put saisir que ces quelques bribes avant que la porte de service ne se referme.

— Bien, à nous deux, fouinasse.

L’entame de Gaspard n’annonçait rien de bon.

— Je n’ai pas besoin de ce genre de gadget, expliqua-t-il en posant avec dédain le shocker sur l’estrade d’un alternateur. Tu sais, j’étais champion de boxe thaï dans mon jeune temps.

L’évidence ne sautait pas aux yeux. Le chauve était taillé comme un stylo bille.

— Tu faisais le punching-ball ? ne put se retenir Julianna.

Un uppercut monumental plia la jeune femme en deux.

— Alors ? Qu’en dis-tu ?

— Samson avait tort, toussa l’adolescente. La force ne réside pas dans les cheveux.

Le porte-flingue devait être chatouilleux sur sa calvitie. Le coup suivant éjecta Julianna de son crochet et l’envoya valser dans un coin, près de Nathalie. La mère d’Héloïse et Nicolas n’avait pas bougé d’un centimètre. Elle ne se balançait plus, tétanisée. Dans ses mains, la grenade dégoupillée hypnotisait ses yeux cernés. La quinquagénaire était épuisée. Elle ne tiendrait pas longtemps. Ce n’était qu’une question de minutes avant que Nathalie ne relâche la crosse, et que toutes les deux partent en confettis.

À quelques mètres des deux femmes, Gaspard fixait Julianna à moitié KO. Sous l’impact, le t-shirt de la jeune fille s’était entièrement relevé. Sa poitrine dénudée excitait l’imagination du sous-fifre. L’homme se mit à respirer bruyamment. Comme un taureau en rut. Il porta la main à sa ceinture et dégrafa la boucle. Lentement, le chauve se pencha sur Julianna. Il était lourd, et l’adolescente entravée. Elle sentait ses mains parcourir son corps, sa poitrine, son ventre et descendre vers ses cuisses.

Gaspard se releva légèrement pour tirer sur le pantalon de Julianna. Celle-ci lui décocha un grand coup de tête en plein front. Groggy, le chauve tomba à la renverse. L’adolescente s’extirpa de sous son agresseur et lui balança la pointe coquée de sa chaussure de randonnée dans l’abdomen.

Julianna regarda autour d’elle. Melchior n’allait plus tarder, et avec ses poignets liés, elle restait une proie facile pour Gaspard. D’ailleurs, le chauve revenait à lui.

Comment se débarrasser de cette ordure ?

En se redressant, Julianna glissa. Ici, près de la trappe où les BCNI avaient voulu la noyer, le sol était trempé. L’adolescente suspendue à son palan avait inondé une partie de la pièce. Julianna suivit les flaques et tomba sur Gaspard pataugeant dans la plus grande. Elle vérifia que Nathalie était au sec, et bondit sur l’estrade de l’alternateur. Yanna attrapa le shocker du bout de ses doigts ligotés dans son dos, puis se pencha en arrière. À l’abri hors d’eau, l’adolescente plongea les ergots du shocker dans la flaque et appuya sur le bouton. L’électricité se propagea jusqu’à Gaspard. Électrisé, l’homme se cabra un instant, puis s’affaissa. Julianna était déçue. Le chauve était toujours conscient. Sans remord aucun, elle lui asséna une deuxième longue rasade. Cette fois-ci, si Gaspard avait encore eu des cheveux, ils auraient été piqués sur son crâne, façon punk à crête. L’homme finit par tomber inerte dans sa flaque. Julianna fit la moue.

Celle-ci, c’est juste pour la vengeance !

Elle appuya une troisième fois sur le bouton “Shock”. Mais rien ne se passa. Julianna regarda son engin.

Batteries HS ?! Et zut !

La jeune femme abandonna le shocker et chercha un moyen de se libérer de ses entraves. Là-bas, à l’endroit où Melchior avait éteint sa veste en flammes, brillait le Zippo abandonné. Julianna le ramassa mais renonça à l’utiliser.

Je n’ai pas d’yeux dans le dos, et j’ai eu mon compte de brûlure pour aujourd’hui.

Prise par le temps et rechignant à fouiller Gaspard, l’adolescente jeta son dévolu sur l’alternateur. Une fenêtre donnait un accès direct à l’axe du rotor. Celui-ci tournait à une vitesse vertigineuse. Yanna glissa ses poignets près du cylindre d’acier en rotation. Millimètre par millimètre, le métal grignota la corde en un temps record. Il entama un peu la peau de Julianna au passage, mais rien de dramatique.

L’adolescente sauta de son estrade et vérifia que Gaspard copinait toujours avec Morphée. Elle s’agenouilla ensuite près de Nathalie. À court d’idées et pas démineur pour deux sous, Julianna détacha son élastique à cheveux et enserra délicatement la grenade en veillant à bien bloquer la crosse. Puis elle posa l’explosif par terre à l’autre bout de la pièce.

Sans avoir besoin de s’en approcher, Yanna distinguait parfaitement par les baies vitrées Melchior en grande conversation. Ses signes à Sylvain laissaient comprendre que son interlocuteur était un vrai raseur. Son chauffeur, lui, se moquait tout en jouant avec les clés de son véhicule. Barbe Blonde était là aussi, accoudé au 4×4.

Encore une Cayenne ! Les BCNI ont privatisé le modèle ou quoi ?

Ces considérations ne donnaient pas de porte de sortie aux deux femmes. D’en bas, Julianna ne voyait que trois issues à la centrale hydro-électrique : deux portes de service en plein dans le champ visuel des BCNI et la trappe de la conduite forcée.

Voyons voir les mezzanines.

L’adolescente monta quatre à quatre le premier escalier de béton. Il donnait sur un petit bureau spartiate, tout juste bon pour traiter rapidement l’administratif sans y passer plusieurs heures. Le second escalier montait vers un étroit ponton. Celui-ci permettait l’entretien du palan accroché à une poutrelle toute proche. À son extrémité, une échelle à crinoline escaladait le mur pour rejoindre le toit. Julianna grimpa tant bien que mal avec sa main blessée et déverrouilla une sorte d’écoutille ronde. L’air chaud et humide du dehors balaya la pièce. La jeune femme redescendit chercher Nathalie et l’entraîna à sa suite.

— Nathalie, il va falloir grimper. Cette fois-ci, vous allez devoir le faire toute seule. Je serai derrière vous, pas d’inquiétude.

Comme un automate téléguidé par les encouragements de Julianna, Nathalie attrapa les barreaux et monta échelon par échelon vers la liberté.

La centrale hydro-électrique de Fajã da Nogueira était bâtie au fond d’un amphithéâtre naturel, près des plus hauts sommets de Madère. Les eaux collectées depuis les cimes dévalaient la pente pour actionner les turbines, avant de repartir vers la côte le long d’un dédale de petits canaux creusés par l’homme, les levadas.

L’arrière du toit de la centrale s’appuyait sur le flan de la montagne. De chaque côté du bâtiment, une pente assez raide rejoignait la plateforme de basalte servant de fondations à l’usine. Julianna cornaqua Nathalie à travers les rochers saillants et la végétation humide. Le terrain était si glissant que les deux femmes finirent leur trajet sur les fesses.

En bas de la pente, Julianna passa prudemment la tête vers la façade. Melchior avait rangé son portable. Lui, Sylvain et Barbe Blonde se dirigeaient vers l’entrée de l’usine.

C’est maintenant ou jamais.

Nathalie et Julianna enjambèrent un parapet en béton au moment où les BCNI fermaient la porte derrière eux. En contre-bas, plusieurs bassins en gradin ralentissaient la course de l’eau avant de la renvoyer vers l’aval. Ces mini lacs artificiels faisaient la joie d’un couple de canards. Entre les cuves, d’étroits murs de béton ménageaient des chemins pas plus larges qu’une poutre de gymnastique. Quelques mètres derrière les bassins, l’unique route en cul-de-sac desservant la vallée.

Un juron tonitruant fit voler en éclat le calme du cirque naturel.

Julianna poussa Nathalie sur les murets. À petits pas, elles serpentèrent en se cachant derrière les bassins les plus hauts.

— Elles sont où, bordel ?

Yanna plaqua Nathalie contre un mur, sous une large valve de purge. Melchior était sorti avec Barbe Blonde sur ses talons. Sylvain suivait en soutenant un Gaspard comateux. Tous se précipitèrent vers leur 4×4 pour en extraire plusieurs armes de poing.

— Chut Nathalie, murmura Julianna.

Madame Guimarães s’était remise à gémir et se balancer en entendant Melchior. Les quatre poursuivants se rapprochaient lentement. Leurs semelles crissaient sur le gravier.

— Toi, tu fouilles à gauche, et toi, tu contrôles à droite.

Les ordres de Melchior claquaient. Il était juste au-dessus des deux femmes. Julianna se mit en apnée, une main sur la bouche de Nathalie.

— Sylvain, bloque la route avec la voiture. Ces connasses ne sont pas loin. Je le sens.

— Elles sont peut-être planquées dans la centrale, chef, suggéra Barbe Blonde.

— Il n’y a pas trente-six endroits où se cacher là-dedans. Mais tu as raison. Je vais y refaire un tour rapide.

Les pas de Melchior s’éloignèrent. Julianna respira.

Alors ? Par où…

Coin !

Monsieur Canard fusillait les deux femmes de ses petits yeux noirs. Nathalie et Julianna étaient trop près de sa couvée à son goût.

— Fiche le camp ! souffla Yanna.

Coin ! Coin ! Coin !

— Mais barre-toi, merde ! Tu vas nous faire repérer !

— Trop tard, fillette, doucha Melchior accroupi au-dessus de sa tête.

– 42 –

 

— C’est bon les gars. Je les ai trouvées.

Perché sur son muret comme un chat hautain narguant un roquet furibard, Melchior jubilait. Une lueur cruelle animait son regard sombre, tandis que son index se repliait avec envie sur la détente de son arme.

— Remontez, Mesdames. C’est très impoli de partir sans dire au revoir. Nous n’avions pas fini notre conversation.

Julianna soutint Nathalie par les épaules et l’entraîna à contrecoeur vers le petit escalier de béton. Monsieur Canard leur adressa un dernier Coin en forme de “Et n’y revenez plus ! “, puis sortit fièrement de l’eau en se dandinant.

L’adolescente posait le pied sur la première marche quand une explosion formidable ébranla la centrale électrique. Les baies vitrées volèrent en éclat et projetèrent sur l’assemblée une pluie de débris acérés. Le souffle puissant repoussa Gaspard et Barbe Blonde vers les parois montagneuses, incrusta Sylvain dans la portière de son SUV et catapulta Melchior de son perchoir. Yanna et Nathalie, à l’abri derrière leur épaisseur de béton, savourèrent le magnifique salto avant du boss jusqu’au beau milieu du bassin à leurs pieds.

La grenade ! Preuve, s’il en fallait encore une, qu’un élastique à cheveux rond, ça glisse.

Julianna ne laissa pas le temps à Nathalie de réaliser ce qu’il venait de se passer. Elle empoigna sa main et la tira à sa suite le long du muret. Les deux femmes sautèrent parmi les herbes hautes, dépassèrent Barbe Blonde empêtré dans un buisson épineux, et rejoignirent le couvert de la forêt.

Sylvain, plus jeune et rapide que ses collègues, mitrailla les fuyardes. Le rideau de lauriers séculaires protégea Julianna et Nathalie en encaissant jusqu’à la dernière balle du chargeur. Melchior, transformé en soupe humaine, s’élança à leurs trousses. Ses vêtements lui collaient au corps et ralentissaient sa course. Se sachant distancé, le boss s’arrêta et mit en joue Nathalie et Julianna. Cette dernière entendit distinctement le percuteur claquer, mais la détonation se fit attendre. Le pistolet n’avait pas apprécié la baignade. Melchior jura comme un charretier et fila un coup de pied enragé dans une branche morte.

— Par ici Nathalie, ordonna Yanna.

Devant les deux femmes, plusieurs levadas convergeaient vers un canal plus large. Celui-ci plongeait ensuite dans les entrailles de la montagne pour gagner l’autre versant et à terme la côte. Julianna n’avait jamais posé un orteil à Madère, mais Héloïse lui avait souvent parlé du système d’irrigation très ingénieux de l’île. Madère, terre portugaise au large du Maroc, avait la particularité d’être coupée en deux par les précipitations. La moitié nord recevait en abondance pluies et humidité apportées par les alizés. Tandis que sa partie sud, aride surtout l’été, ne goûtait que rarement aux nuages stoppés par les montagnes du centre de l’île. Pour alimenter ce côté le plus peuplé de Madère, les habitants se retroussèrent les manches pendant des siècles et creusèrent à flanc de falaises un vaste réseau de canaux, les levadas. Les bruyères et la forêt subtropicale couvrant les montagnes du nord captaient les pluies et la brume quasi perpétuelle des cimes. Les fines gouttelettes ruisselaient sur les feuilles des lauriers et s’accumulaient en grappes au bout des branches, comme les pampilles d’un lustre. Certaines glissaient le long des troncs pour pénétrer le sol jusqu’aux racines des arbres. Beaucoup tombaient directement dans les canaux et alimentaient les 2000 kilomètres du réseau hydraulique de l’île.

Courbées en deux pour ne pas s’assommer contre la voûte rocheuse, Julianna et Nathalie couraient sans se retourner sur les rebords glissants des levadas. L’adolescente n’avait aucune idée de la direction à prendre. Elle choisit de suivre la voie tracée par ces nuages si proches qu’elle aurait pu s’imaginer les toucher. Les moutons de brume dévalaient les montagnes, glissaient à mi-hauteur dans la vallée et profitaient de cette autoroute naturelle pour filer jusqu’aux villes côtières.

À force de descendre, nous finirons bien par rencontrer quelqu’un.

Au loin, Melchior n’en démordait pas. Ses ordres résonnaient entre les parois de basalte noir. Il expédia Gaspard et Sylvain intercepter les deux femmes en voiture, pendant que lui-même et son fidèle toutou Barbe Blonde cavalaient sur leurs talons.

Nathalie et Julianna s’engagèrent dans un des nombreux tunnels émaillant le réseau hydraulique. Le boyau sombre et étroit zigzaguait tant que l’adolescente n’en voyait pas l’extrémité. L’écho renvoyait les souffles courts de leurs poursuivants. À l’extrémité, le canal se scindait en deux. L’un descendait vers quelques cultures en escalier, pendant que le court principal continuait son petit bonhomme de chemin. Julianna choisit les jardins et ses possibles agriculteurs au travail. Mal lui en prit. La Porsche Cayenne déboula sur la route de terre en contre-bas. Depuis le siège passager, Gaspard tira quatre balles qui ricochèrent sur des rochers et partirent en tous sens. Le SUV cahotait sur la piste en herbe et rendait impossible une visée correcte.

— Arrête, ducon ! beugla Barbe Blonde en se protégeant des projectiles en perdition.

Melchior et lui reculèrent sous l’abri du tunnel, tandis de Julianna et Nathalie sautaient de terrasse en terrasse. Le chemin n’était pas large et le SUV arriva rapidement en bout de course. Sylvain enclencha une marche arrière furieuse. La Cayenne s’évapora, sûrement pour attendre les fuyardes plus loin. Ces dernières avaient également distancé leurs deux poursuivants à pied, mais Julianna savait que leur avance ne durerait pas. Elle devait trouver une autre solution.

Au bout de la parcelle agricole, l’adolescente avisa un profond collecteur. Elle y poussa Nathalie et y plongea à son tour. L’eau glaciale soulagea sa main brûlée. Julianna posa son index sur les lèvres de Nathalie. Melchior et son sbire galopaient dans leur direction. Les deux femmes retinrent leur souffle et s’immergèrent jusqu’aux cheveux. Les ombres du boss et du viking caressèrent la surface de l’eau et les dépassèrent. Yanna attendit quelques secondes, puis remonta jusqu’à ce que ses yeux atteignent le rebord. Personne. Les bruits de cavalcade s’évanouissaient plus bas dans la vallée.

Ils nous cherchent devant eux alors que nous sommes derrière. Voilà qui nous laisse une chance.

Nathalie et Julianna, trempées jusqu’aux os, reprirent leur descente en veillant à choisir les chemins les moins évidents. Les BCNI réfléchiraient à deux fois avant de les suivre dans ces passages sinueux, si d’aventure ils revenaient sur leurs pas.

Entre longs tunnels étriqués, marches glissantes, racines assassines et canaux serpentant à quelques centimètres de gouffres vertigineux, leur fuite s’annonçait compliquée et le fut plus encore.

En début d’après-midi, alors que Julianna accordait une énième brève pause à Nathalie, un moteur ronronna en haut de la falaise. Les BCNI avaient compris l’entourloupe et repris leur chasse depuis son point de départ. Les deux femmes détalèrent.

Ces embuscades se reproduisirent à intervalles irréguliers tout au long de leur descente. La traque était interminable. Julianna évaluait leur fuite à plus de 7 heures maintenant. Quel dénivelé venaient-elles d’avaler ? Peut-être 1000 mètres. Sûrement plus.

La jeune fille était épatée par l’endurance de Nathalie. Comme un automate docile et muet, la quinquagénaire avançait sans se plaindre, ni du froid, ni de la faim et encore moins de la fatigue.

Machico, lut Julianna sur le panneau indicateur d’un golf.

Les deux fuyardes traînaient leurs corps éreintés tout au fond d’un profond canyon. De part et d’autre, sur les crêtes, les lumières des maisons s’allumaient à mesure que l’ombre de la nuit gagnait. Yanna aurait aimé sonner à la porte d’une de ces habitations, mais les versants en orgues basaltiques étaient aussi lisses que du silex. Impossible de grimper.

Quelques kilomètres en aval, une ville s’illuminait autour d’une baie en demi-lune. Le vent iodé du large pénétrait avec force dans l’étroite gorge. Il amenait avec lui un souffle de liberté qui galvanisait les deux fuyardes. Qui disait ville, disait secours.

Le sifflement suraigu caractéristique d’un freinage d’urgence retentit sur la voie rapide surplombant la ravine. Une portière claqua.

— Elles sont là, chef ! beugla Barbe Blonde. Je les ai vu bouger.

Julianna et Nathalie se tapirent entre les broussailles. Deux autres portières claquèrent, et les faisceaux de trois lampes torches fouillèrent l’obscurité. Les halos se croisèrent à quelques centimètres des deux femmes.

— On descend, ordonna Melchior. Sylvain, va nous attendre plus bas !

La voiture démarra. Les trois BCNI enjambèrent le parapet. Nathalie et Julianna prirent leurs jambes à leur cou. Trop occupés à se retenir aux branches pour ne pas chuter dans la pente abrupte, les trois acolytes n’aperçurent que de vagues silhouettes foncer vers la côte. Plus elles s’en approchaient, plus un enchevêtrement complexe de routes leur barrait le passage. Sylvain connaissait les lieux comme sa poche. Il suivait leur progression de près. Un coup, le chauffeur postait son véhicule pour leur interdire l’accès à une zone pavillonnaire ; un coup, elles le retrouvaient piqué à faire le guet depuis un promontoire dégagé.

La ville elle-même se trouvait à leur droite. Derrière la crête. Toute proche. Pourtant, Nathalie et Julianna n’arrivaient pas à l’atteindre pour chercher du secours. Le trio armé leur collait aux basques, les poussant toujours plus vers l’Atlantique. Yanna pouvait entendre les vagues maintenant. Au-dessus d’elles, le trafic routier s’intensifiait. Plusieurs voies rapides convergeaient pour traverser l’arête rocheuse par de longs tunnels. Julianna et Nathalie pilèrent. Les fondations des routes bouchaient le ravin sur toute sa largeur.

— Vous êtes bloquées, les punaises, grinça Melchior, essoufflé.

Les BCNI n’étaient qu’à une petite trentaine de mètres derrière. Sylvain, lui, venait de stationner en biais sur la bande d’arrêt d’urgence juste au-dessus. Des camionneurs furieux lui exprimèrent leur façon de penser à coups de klaxon. Il exhiba son arme pour leur intimer le silence. Effet “motus et bouche cousue” immédiat.

En contre-bas, les deux femmes étaient dos au mur. Littéralement. À part se transformer en oiseau dans la seconde, elles étaient cuites.

Non, ce n’est pas possible, ragea Julianna. Pas aussi bêtement. La mer est à un jet de pierre… Mais c’est vrai, ça ?!

L’adolescente venait de réaliser. Les embruns qui lui chatouillaient les narines venaient bien de quelque part. Comment avaient-ils franchi la barrière bétonnée ? Guidée par son flair et le vent sur ses joues brûlantes, Julianna suivit le haut mur. Le souffle forcissait et l’iode lui donnait envie d’éternuer. Une forme se dessina dans l’ombre. Les doigts de la jeune femme tapèrent contre un rebord arrondi. À ses pieds, le mince ruisseau à l’origine du canyon disparaissait derrière d’épais buissons. Yanna écarta une brassée de branches piquantes.

Une conduite d’évacuation !

Haute, tout au plus, d’un mètre trente, et longue d’une vingtaine, la canalisation métallique transperçait en ligne droite le caisson bétonné. Au bout, les vagues reflétaient toutes les nuances incendiaires du soleil couchant.

— Allez, Nathalie, encouragea Julianna. Nous ne sommes plus à un tunnel près. Attention à la tête.

La jeune femme se glissa à son tour dans l’ouverture.

— Stop ! lui intima Barbe Blonde.

Le viking arrivait à une longueur de bras d’elle. Julianna lui lâcha les branches épineuses en plein visage. Déséquilibré, l’homme recula et gêna ses deux compères.

— Bouge de là, imbécile ! ordonna Melchior en l’éjectant de son chemin.

Trop tard. Les deux fuyardes étaient déjà loin. Pataugeant jusqu’aux genoux dans le torrent, Nathalie et Julianna voyaient le bout du tunnel. Au sens propre comme au figuré. Si elles en avaient encore eu, la vue leur aurait coupé le souffle. La canalisation débouchait à flanc de falaise. L’arête montagneuse était amputée de son extrémité atlantique pour laisser place à la route circulaire ceinturant toute l’île. Le panorama sur la baie de Machico et ses îlots au large était imprenable. Imprenable mais aussi périlleux. Le ruisseau cascadait sur cinquante mètres de haut avant de rejoindre l’océan en se glissant sous la route par un petit pont. Inutile de chercher à le suivre, c’était le cimetière assuré. Seul point de passage, un très étroit sentier de maintenance descendait en pente raide vers la voie côtière. Cramponnant comme elle pouvait les rochers rouges mis à nu, Julianna guida Nathalie jusqu’à l’asphalte. Derrière elles, Gaspard, trop pressé, manqua de peu une chute mortelle. Melchior le rattrapa in extremis par la lanière de son fusil. Les BCNI, plus larges d’épaules que les deux femmes, peinaient à garder leur équilibre sur le mince raidillon.

En bas, les fuyardes traversaient déjà la route pour se réfugier sur le trottoir courant tout le long de la jetée artificielle. Elles disparurent derrière le virage quand Melchior posait ses mocassins vernis sur la route. De là, Julianna et Nathalie sautèrent le garde-corps rouillé, roulèrent au bas du talus et se retrouvèrent sur l’esplanade piétonne de Machico. L’adolescente entendit au-dessus de sa tête Melchior jurer et ordonner à ses hommes de planquer leurs armes. L’endroit était très fréquenté en ce début de soirée.

La vaste place pavée et ponctuée de jeunes palmiers s’ouvrait sur une plage de gros galets gris. Au centre de celle-ci, une longue jetée de béton avançait d’une quarantaine de mètres dans l’Atlantique. Des petits comiques y avaient planté un mât couvert de panneaux indicateurs fantaisistes : Rotorua (Nouvelle-Zélande) 18 658 km, Tasmania (Australie) 17 215 km, Wicklow (Irlande) 2 395 km, Asten (USA) 7 818 km, Millau (France) 2 126 km…

Julianna nourrissait des ambitions plus modestes : trouver du secours auprès de la première personne venue. Soutenant Nathalie à bout de forces, la jeune femme se dirigea vers un commerce voisin. L’adolescente n’eut pas le temps de prononcer un mot. Le cafetier les intercepta à quelques mètres de ses tables et les chassa avec force gestes. De ce que Julianna en comprit, leur allure misérable allait faire fuir ses clients. Ceux-ci, guère plus altruistes, fixèrent ostensiblement leur dîner ou assaisonnèrent les deux femmes de quolibets multilingues.

Furieuse, Julianna s’en alla tenter sa chance chez le commerçant suivant. Alors qu’elle s’approchait du vendeur de souvenirs, les BCNI firent irruption entre deux réverbères.

Et zut !

Melchior et ses sbires leur bouchaient le passage. Julianna fit un tour sur elle-même. À sa gauche, le cafetier irascible. Derrière elle, la mer. En face, trois connards armés. À droite, un empilement de verre, d’acier et de béton.

Fórum de Machico, déchiffra l’adolescente sur le linteau du bâtiment.

La construction futuriste occupait tout le côté ouest de l’esplanade. Deux immenses pavés blancs se dressaient, l’un sur un centre commercial entièrement vitré, l’autre sur de fins et longs piliers carrelés de pierres basaltiques brunes. Le rez-de-chaussée de ce dernier ménageait des préaux délicatement éclairés de couleurs changeantes, où de jeunes madérois improvisaient des parties de football. Le Fórum était un centre culturel multiactivités. L’une d’elle interpella Julianna. Par une porte de service entrouverte, l’adolescente distinguait un environnement familier. Des murs peints en noir mat, un lino sombre, des marquages blancs ou jaunes partout, ainsi qu’une collection de lourdes malles marron montées sur roulettes avec des coins renforcés. Les coulisses d’une salle de spectacle.

Et si on inversait les rôles, mes petits chéris ?

Depuis jeudi, les BCNI menaient la danse. Ils avaient toujours été maîtres du terrain. Julianna et Héloïse n’avaient fait que les suivre. Mais, dans une salle de spectacle, Yanna jouait à domicile. La jeune femme sourit et s’engouffra dans l’issue de secours avec sa compagne d’infortune. Elle dégagea d’un coup de talon la cale en bois et referma la porte d’aluminium sur les doigts de Melchior.

Dès sa première respiration entre les lourdes tentures noires encadrant la scène, Julianna se sentit à la maison. L’odeur des coulisses était la même quel que soit l’endroit du monde. Un mélange de chaleur sèche tombant des projecteurs, de métal, de colle de ruban adhésif et de poussières en suspension.

La jeune femme prit une seconde pour céder à sa madeleine de Proust : lever les yeux vers les cintres. Au-dessus du plateau scénique, s’étendait tout un univers invisible pour les spectateurs. Sur une hauteur double de celle de l’ouverture de la scène, un mikado géant de longues barres métalliques parallèles supportait projecteurs et décors. Un jeu savant de poulies et de machineries desservies par des passerelles actionnait les éléments scéniques. Petite, Julianna passait des heures à regarder cette mosaïque et son ballet de techniciens. Ce monde de l’ombre l’avait toujours attiré. Bien plus que de briller sur les planches comme ses parents. C’était ainsi que Utopy Town avait pris vie. Dans ses rêves de petite fille émerveillée.

Ce retour aux sources inattendu fit un bien fou à Julianna. Maintenant, elle savait quoi faire. Suivant le fléchage au sol, elle gagna le côté spectateurs de la salle. Le lieu était moderne et spacieux. Sur un lino jaune-vert d’un goût douteux, une travée centrale de gradins montait sur une quinzaine de rangs vers la cabine des ingénieurs du son et des techniciens lumière. De part et d’autre de la salle, deux larges couloirs menaient aux sas à doubles portes isolant la salle des bruits du hall d’accueil.

Julianna assit Nathalie au premier rang et se dirigea vers le premier couloir. Habituellement, une petite porte dissimulée dans un mur près de l’entrée donnait accès à un escalier montant vers la cabine technique. Depuis le sol, l’adolescente apercevait les consoles de mixage allumées. Les techniciens ne devaient pas être très loin.

— Rien de ce côté, glissa la jeune femme en repassant devant Nathalie. Allons voir l’autre.

La petite porte était là. Noire sur fond noir. Impossible à distinguer si on ne la cherchait pas expressément. Julianna tendait la main pour l’ouvrir quand les doubles portes battantes coté hall grincèrent. La jeune femme aperçut la calvitie de Gaspard dans le hublot. Un bruit similaire résonna dans le couloir d’en face. Julianna se précipita vers les gradins, empoigna Nathalie et sauta sur la scène, alors que Melchior et Gaspard jaillissaient des sas d’entrée. Yanna poussa Nathalie entre les tentures pour gagner les coulisses. Un coup d’œil aux cintres.

Yes !

L’adolescente se jeta sur le panneau de contrôle à sa droite. Melchior et Gaspard galopaient vers le plateau scénique, arme au poing.

Il est où, bordel ? Ah voilà !

Julianna appuya sur le gros interrupteur “Fire Safety“. Aussitôt, un rideau coupe-feu tomba entre la scène et la salle. Cette paroi d’acier de plusieurs tonnes isolait totalement le cadre scénique. Melchior et Gaspard pouvaient vider leurs chargeurs sur elle, les deux femmes ne craignaient rien.

— Venez Nathalie. On dégage d’ici.

Yanna et Madame Guimarães retraversèrent les coulisses pour sortir par où elles étaient venues. L’adolescente fit jouer le loquet de l’issue et tomba nez-à-nez avec Barbe Blonde. Le viking faisait le guet pendant que ses patrons avaient fait le tour. Julianna referma immédiatement la porte, mais l’homme, rapide, coinça son pied dans l’embrasure. L’adolescente tira de toutes ses forces sur la poignée. Barbe Blonde parvint qu’en même à passer une épaule à l’intérieur. Le viking posa son autre pied contre le montant de la porte, s’arquebouta et accentua sa pression. Alors qu’il était au maximum de ses capacités, Julianna lâcha la poignée d’un coup. Emporté par son effort, l’homme partit à la renverse. Sa cabriole fit gagner un temps précieux aux deux fuyardes.

Nathalie et Julianna repartirent vers les coulisses. La quinquagénaire trébucha sur un faisceau de gros câbles sombres scotchés au sol.

Ne jamais courir dans les coulisses, se remémora la jeune fille en relevant sa compagne.

Comme un réflexe de Pavlov, Yanna récita mentalement le reste des consignes de sécurité sans cesse rabâchées dans le métier.

Toujours regarder où on pose les pieds. Rester statique si on doit regarder en l’air. Garder ses outils accrochés à la ceinture quand on monte dans les cintres. Tout objet qui tombe peut tuer quelqu’un en dessous… Bref, sur une scène, le danger est partout.

Un souffle rauque indiqua aux deux femmes que Barbe Blonde était de retour dans la course. Julianna traversa de nouveau la scène et cacha Nathalie entre deux caisses de transport.

— Je me rends, s’écria-t-elle en levant les mains.

Au milieu du plateau, Barbe Blonde marqua un temps d’arrêt, interloqué. Il pointa son fusil semi-automatique sur l’adolescente. Le laser de visée se posa en plein cœur.

— Où est la femme ? éructa le viking.

— Là, répondit Julianna en désignant un recoin sombre dans la mauvaise direction.

Machinalement, l’homme jeta un œil vers l’endroit indiqué. Immédiatement, Julianna tendit le bras vers le panneau de contrôle et abaissa une manette. Une trappe s’ouvrit sous les pieds de Barbe Blonde qui disparut happé par les ténèbres. Seule demeura son arme, en équilibre sur le rebord.

J’avoue, elle était perfide, celle-ci, s’en voulut Julianna en récupérant le fusil.

Un gémissement s’échappa de l’ouverture.

— Putain ! Tu m’as pété la cheville, connasse.

Nathalie et Julianna ne s’embarrassèrent pas d’excuses. Elles détalèrent vers l’issue de secours en abandonnant à son sort le viking boiteux.

Dehors, la nuit était tombée (moins douloureusement que Barbe Blonde). Le cafetier irascible faisait salle comble. Son groupe de salsa cubaine électrisait la foule. Des couples se déhanchaient partout sur l’esplanade. Personne ne prêtait attention aux deux fuyardes. L’adolescente emprunta la veste de Nathalie et dissimula le fusil.

Par où fuir ?

Julianna ne connaissait pas du tout Machico. Y avait-il au moins un commissariat dans cette ville ? Aucune idée.

Une exclamation retentit à l’autre bout de la place. Melchior et Gaspard se frayaient un passage en dégageant sans ménagement les danseurs de leur chemin.

La jeune femme avisa une large allée qui prolongeait la place le long de l’océan. La main de Nathalie serrée dans la sienne, Julianna reprit sa course folle. Les pas de la quinquagénaire se faisaient de plus en plus lourds. L’adolescente la portait presque. Elle-même perdait en lucidité. Il fallait qu’elles se cachent pour reprendre leur souffle. Après peut-être trois cents mètres de marche, l’allée effectuait un virage à 180 degrés autour d’un gros roc et s’arrêtait net. Aux alentours, l’obscurité et le déferlement métronomique des vagues. Devant, le parapet s’appuyait sur une étroite bande de galets filant au pied des rochers.

Julianna aida Nathalie à se glisser sous la barrière et sauta à son tour sur la grève. Le petit chemin menait à une minuscule crique cernée d’un côté par la mer et de l’autre par la montagne. Depuis son sommet, la paroi tombait en à-pic sur un tiers de sa hauteur, puis se terminait en un haut et large éboulis. Une route mal bitumée émergeait d’entre les rochers.

— On va remonter par là, Nathalie, expliqua Julianna pour motiver sa compagne. L’aéroport de Funchal ne doit pas être loin. Regardez ces lumières. Ce sont des avions qui volent très bas.

— Tu ne vas nulle part, ma cocotte.

Melchior avait lancé sa sentence avec le plaisir d’un prédateur acculant sa proie.

— N’approchez pas, prévint Julianna en braquant sur eux son fusil semi-automatique.

La jeune femme se plaça en écran devant Nathalie et commença à reculer vers un amas rocheux.

— Donne ça, fillette, ordonna le boss en s’approchant. Tu vas te blesser.

— Tu ne sais même pas t’en servir, railla Gaspard.

— J’apprends vite, répliqua Julianna en montant d’un cran le petit levier placé au-dessus de la crosse de détente.

Nul besoin d’être grand sorcier pour deviner la signification des trois pictogrammes : arme en sécurité, une balle par tir ou trois balles par tir. L’apprentissage express de Julianna rafraîchit l’ambiance chez les BCNI. Melchior fit sauter la sécurité de son pistolet, tandis que Gaspard passait son fusil en mode “trois balles”. Plus aucun des deux ne fanfaronnait.

— J’ai dit, n’approchez pas, répéta Yanna en se glissant avec Nathalie derrière les rochers.

Trop bien entraînés pour avoir besoin de se concerter, Melchior et Gaspard se divisèrent le champ de bataille. Le boss, arme devant le visage et genoux fléchis, contourna avec souplesse la planque des deux femmes pour leur interdire toute fuite vers la route. Son acolyte, accroupi derrière un éboulis, gardait l’accès par la mer. Les fuyardes étaient cernées.

La situation se figea un instant. Puis, une première salve de trois ogives fusa du chargeur de Gaspard. Melchior suivit. Et, pour la première fois de sa vie, Julianna tira sur des gens. Sans aucune hésitation. La crosse martelait son épaule. Un coup vers le boss, un autre vers le chauve, puis on recommence. Les balles traçaient dans la nuit. Les détonations assourdissantes tournaient dans la petite crique et couvraient le déferlement des vagues.

Julianna économisait ses balles. Elle n’avait qu’un chargeur pour tenir à distance deux adversaires. À ses côtés, Nathalie, recroquevillée sur les galets, avait repris son balancement. Elle sursautait à chaque salve.

L’adolescente entendit Melchior recharger. L’homme était prévoyant. Combien avait-il de munitions en rab ? Sûrement plus que Julianna. Gaspard, lui, ne devait pas en manquer, car il arrosait copieusement les deux femmes.

Le boss puis le chauve, le boss puis le chauve, se répétait l’adolescente pour garder le rythme. Le boss puis le chauve, le boss puis le chauve, le boss puis le… Qu’est-ce que ?! Merde !

Le fusil ne répondait plus, à cours de munitions. Les BCNI tirèrent encore quelques coups, puis un silence s’installa. Ils avaient compris.

— Tu as un problème, fillette ? ricana Melchior. Rends-toi sagement maintenant. C’est…

La fin de sa phrase se perdit dans un grondement. Julianna tourna la tête vers l’océan. Elle aperçut une ombre dans la nuit et deux phares clignotants. Un blanc et un rouge. Ceux d’un hélicoptère. Un bestiau de belle taille à en juger par son rugissement. L’engin passa à proximité de la crique, puis continua son chemin vers Machico.

Julianna tenta sa chance. Ne s’avouant pas vaincue, elle sortit de sa poche le Zippo d’Héloïse et enflamma la veste de Nathalie avant de la jeter par-dessus les rochers. Le vêtement atterrit dans les fourrés secs. Après quelques secondes de flottement, de hautes flammes attisées par le vent du large embrasèrent les broussailles. La torchère devait se voir de loin, mais l’hélico avait disparu.

— Tu as raté ton coup, gamine, se moqua Gaspard émergeant de son éboulis. Tu as entendu le patron. Sors de ton trou.

Les BCNI se relevèrent et avancèrent prudemment vers les deux femmes. Ils n’étaient plus qu’à un jet de pierre, ou plutôt de galets.

Soudain un faisceau puissant éclaira la scène. Le juron de Melchior se perdit au milieu du fracas des pales de l’hélicoptère. L’engin avait surgi à très basse altitude depuis l’océan. Des tirs nourris tracèrent une frontière entre les deux femmes et les BCNI. Le boss regagna en vitesse sa planque. Gaspard courut se réfugier à ses côtés. Tout proche du but, il chuta. Son patron le tira près de lui. Ensemble, ils arrosèrent d’ogives l’intrus en approche rapide. De nouveaux tirs de barrage leur firent baisser la tête.

Julianna s’était jetée sur Nathalie pour la protéger. Toutes les deux se faisaient les plus petites possible au milieu de la mitraille.

L’hélico n’était plus qu’à une dizaine de mètres de sol, quand un klaxon retentit. La Porsche Cayenne déboula de la route. Depuis la fenêtre passager, Barbe Blonde appliqua un tir massif sur l’aéronef qui reprit instantanément de l’altitude. Melchior et Gaspard en profitèrent pour se jeter dans le hayon grand ouvert. Sylvain repartit à toute vitesse en marche arrière et effectua un demi-tour au frein à main dans le premier virage. Le SUV essuya une pluie de balles, avant de disparaître dans la nuit.

L’hélicoptère renonça à les suivre et redescendit à trente centimètres de la plage. Plusieurs binômes de soldats sautèrent au sol et progressèrent jusqu’au fond de la crique. Ils ratissaient chaque centimètre carré. Deux grandes silhouettes se détachèrent du groupe, et s’approchèrent des deux femmes.

— Eh, l’emmerdeuse, t’es encore en vie ?

Jamais Julianna n’avait été aussi heureuse d’entendre l’agaçant Sentinelle.

— Ça va, poussinette ? Pas de bobo ?

La voix grave d’Éric réchauffa le cœur de Julianna. Les deux militaires serrèrent la jeune fille dans leurs bras, puis emmitouflèrent les deux femmes dans d’épaisses couvertures de laine rêche.

— Mais, comment… balbutia l’adolescente stupéfaite.

— Je t’avais dit qu’on veillait sur toi de loin, résuma Cyril avec un clin d’œil.

Les deux hommes entraînèrent Julianna un peu plus loin. Trois soldats portugais portant des écussons avec une croix rouge étaient penchés sur Nathalie. Ils avaient besoin de place pour la soigner.

— Tu te souviens de notre dernière conversation, avant que tu ne t’introduises chez Treize ? commença Éric. On t’avait expliqué que les autorités françaises étaient en liaison avec leurs homologues islandais. Ils tâtaient le terrain, mais la présidence islandaise restait frileuse. Ces messieurs-dames ne voulaient pas froisser leur meilleur client. Ils ont campé sur cette position jusqu’à ce qu’on perde ta trace.

— Comme tu n’as pas rappelé après la libération de Madame Guimarães, nous avons compris qu’il s’était passé quelque chose de moche, continua Cyril.

— Au même moment, la police islandaise a reçu l’appel d’un centre de soins. Deux françaises venaient d’être enlevées dans leurs locaux.

— Là, les autorités islandaises ne pouvaient plus fermer les yeux. Des alertes sont tombées dans tous les sens.

Julianna sourit. Les deux militaires avaient-ils répété leur numéro de duettistes ? Ils étaient mignons à finir la phrase l’un de l’autre.

— Puisque les ravisseurs utilisaient un jet privé avec transpondeur éteint, ils passaient sous les radars civils, mais n’ont pu échapper à un radar militaire.

— Résultat, nous avons vu l’avion faire une dépose rapide à Madère, puis repartir aussi sec vers l’Europe de l’est.

— Ensuite, plus rien. On perd votre piste. Ils ont dû vous transférer quelque part en voiture. C’est ça ?

— Oui, probablement. J’étais dans les vapes. Quand je me suis réveillée, nous étions dans une centrale hydro-électrique. Là-haut, dans la montagne.

Julianna n’en dit pas plus. Elle n’avait pas envie de s’étendre sur sa détention. Pas maintenant. Pas encore. Il fallait qu’elle prenne du recul.

— Vous avez le droit de regarder chez les voisins ? questionna-t-elle pour masquer son trouble.

— Version officielle, “Bien sûr que non, enfin ! La France ne s’avilirait jamais à espionner des pays amis”, répondit Cyril en mimant à la perfection Valéry Giscard d’Estaing et ses airs de grande noblesse.

— Pas besoin de regarder par la fenêtre quand le voisin vous invite à entrer, rectifia Éric avec diplomatie. Les armées française et portugaise travaillent régulièrement ensemble. Certains gradés ont téléphoné à leurs homologues, et nous voilà.

— Nous sommes arrivés à Funchal il y a moins de trois heures. Les collègues madérois nous ont tout de suite embarqués en patrouille avec eux.

— On revenait vers la capitale quand la tour de contrôle a alerté les pilotes. Des pêcheurs venaient de signaler aux garde-côtes des détonations près de Machico.

— En arrivant sur zone, personne n’a rien vu.

— Puis le mécanicien de bord a aperçu l’incendie.

— Oh mince, le feu ! sursauta Julianna.

La jeune femme avait totalement oublié les flammes qui dévoraient les broussailles. Les militaires portugais, non. Armés d’extincteurs empruntés à l’hélicoptère, les soldats venaient à bout des dernières fumerolles. Julianna poussa un soupir de soulagement. Elle s’en serait voulu à vie d’avoir ravagé la végétation exceptionnelle de Madère.

— Há sangue aqui, cria une voix jeune en désigna la dernière planque des BCNI.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Julianna qui ne parlait pas portugais.

— “Il y a du sang ici”, traduisit Éric. C’est le vôtre ?

— Non. Nous ne sommes pas allées par là-bas.

— Alors un des deux types a morflé. Le comique, dis aux collègues portugais de surveiller les hôpitaux. Quelqu’un va en avoir besoin.

— Nathalie aussi, intervint Yanna.

Effectivement, l’empressement des médecins autour de Madame Guimarães laissait présager du pire. Toujours prostrée entre ses rochers, elle refusait qu’on la touche, mais son état d’épuisement était évident. Les secouristes posèrent un brancard près d’elle et s’apprêtèrent à l’y allonger. Nathalie eut un violent mouvement de recul.

Julianna fit signe à tous ces messieurs de s’éloigner. Elle s’assit aux côtés de Nathalie et lui parla doucement. Peu à peu, Madame Guimarães se blottit contre sa compagne de cavale. La partie était loin d’être gagnée, mais Nathalie progressait à petits pas. Yanna lui expliqua qu’elles devaient aller à l’hôpital. Elles y seraient en sécurité. Pour de vrai cette fois, pas comme en Islande. L’adolescente désigna les nombreuses ecchymoses sur les avant-bras de la quinquagénaire et lui montra sa propre main brûlée.

— Nous avons besoin de soins.

Éric et Cyril échangèrent un regard. Ils n’avaient pas vu la blessure de Julianna avant, et se demandaient quelles autres épreuves les deux femmes venaient de traverser.

L’adolescente invita Éric à s’approcher. Elle le présenta à Nathalie. À son tour, il s’accroupit et parla avec douceur. Quand il sentit Nathalie moins sur la défensive, le militaire lui demanda l’autorisation de la porter dans ses bras jusqu’à l’hélicoptère. Madame Guimarães se laissa faire.

Une fois Nathalie bien installée dans l’appareil, Éric aida Julianna à grimper puis se tourna vers Cyril.

— Tirs bien en cible, garçon, le félicita-t-il en abattant son immense paluche sur son épaule. On fera peut-être quelque chose de toi, le comique.

Le commando para ne répondit pas, se contentant de rougir jusqu’aux oreilles.

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Le balancement de l’hélicoptère donnait la nausée à Julianna. La nuit avait été longue. Entre passage par les Urgences et interrogatoires serrés, l’adolescente n’avait pu fermer les yeux qu’une petite heure. La police madéroise avait de nombreuses questions à lui poser. Puis, quand les enquêteurs l’avaient enfin libérée sur l’insistance d’Éric et Cyril, une équipe d’Europol avait débarqué sans crier gare pour reprendre toute sa déposition depuis le début.

Assise entre ses deux anges gardiens bodybuildés, Julianna regardait le paysage défiler par le hublot. Le Puma gris clair de l’Armée de l’Air filait plein nord au-dessus de la Charente-Maritime. Tôt le matin, l’équipage les avait récupérés sur le tarmac de la base aérienne 106 de Mérignac, après un transfert express depuis Madère à bord d’un petit avion cargo C295 de l’armée portugaise. Nathalie n’était pas du voyage, son rapatriement sanitaire vers l’hôpital militaire de Bordeaux n’étant prévu que pour la fin de journée.

— Ça va, poussinette ? demanda une énième fois Éric en haussant la voix pour couvrir le rugissement des moteurs.

Yanna lui fit signe que oui, même s’il n’en était rien. Le militaire n’était pas dupe. Son teint blanc-vert la trahissait.

— Anatole me manque, répondit Julianna, pensive.

— C’est qui, Anatole ? questionna Cyril assis à sa droite.

— Mon chien. Il est en garderie chez ma voisine. Connaissant Jacqueline, Anatole doit vivre sa meilleure vie au milieu d’une montagne de nonos et de biscuits.

— Tiens, je ne t’ai pas dit, intervint Éric. Je connais un berger malinois heureux.

— Mars ?

— Ouaip. Mes jumelles et mon épouse l’ont adopté dès qu’il a passé le seuil de la maison. La boule de poils a déjà piqué ma place sur le canapé.

Julianna passa ses bras autour de la taille de Monsieur Muscles et lui fit un énorme câlin. Savoir Mars maltraité l’avait scandalisée. Maintenant, le fidèle gardien de l’aérodrome de Sainte Soline jouirait de sa retraite en sécurité et choyé.

— Et Jérôme ? interrogea l’adolescente en desserrant son étreinte.

— Après notre conversation de dimanche soir, je suis descendu discuter… hum… virilement avec lui.

— Il lui a collé une rouste, l’a saucissonné dans la benne de son pickup et l’a livré aux gendarmes, glissa Cyril à l’oreille de Julianna.

La jeune fille jubilait. Elle aurait donné cher pour assister à la scène.

— Ce n’est pas pour autant qu’il a parlé, précisa Éric. Jérôme reste sur “Je ne sais rien. Je n’ai rien vu, rien entendu, rien compris et surtout pas touché un centime pour mon silence”, mais les enquêteurs l’auront à l’usure.

Julianna soupira. Vu la terreur qu’inspiraient les BCNI à quiconque croisait leur chemin, les espoirs étaient minces d’obtenir ne serait-ce qu’un nom. Jérôme connaissait-il leurs vraies identités d’ailleurs ? Peu probable. La jeune femme s’en retourna à sa contemplation du paysage. L’affaire était entre les mains de la justice désormais. Elle passait définitivement la main aux autorités compétentes.

L’adolescente sourit. Le damier bien agencé des peupliers annonçait leur arrivée dans son Marais Poitevin adoré. L’hélicoptère suivit la Sèvre Niortaise sur quelques kilomètres, puis se posa dans une prairie en face de la maison des Guimarães.

Monsieur Eliott, le voisin, resta coi (chose rare) devant ce déploiement de force. Depuis l’aube, un contingent d’uniformes bleu marine et kaki avait investi le domicile de leurs paisibles voisins. Scotché à sa fenêtre, le petit grand-père laissa choir sa tartine dans son bol de café depuis longtemps froid. Madame Eliott éclata de rire. Son mari, qui se targuait de connaître sur le bout des doigts les détails de chaque fait divers sordide défrayant l’actualité, venait de louper le scoop de sa vie. Ce fin limier n’avait pas été fichu d’en débusquer un juste sous ses fenêtres.

Courbé en deux pour se protéger des pales, Cyril aida Julianna à sauter à terre. Aussitôt, deux torpilles humaines se jetèrent sur elle. Héloïse et Nicolas, escortés par Delphine et Medhi depuis Sainte Soline, avaient rejoint leur maison dans la nuit. Aucun des trois adolescents n’était très frais, mais tous étaient très heureux de se retrouver.

— Ch’uis monté dans un hélicoptère, claironna Nicolas surexcité. Tu te rends compte ? C’était trop cool !

— Tu as dormi la moitié du trajet, et le reste du temps il faisait nuit, donc on ne voyait rien, tempéra sa sœur.

— Ouais, mais on a voyagé dans un hélico ! Et celui-ci est encore plus beau !

Sous l’œil amusé d’Éric, Cyril, Delphine, Medhi, Julianna et sa sœur, Nicolas se mit à courir autour de l’engin pour l’admirer sous toutes les coutures. Devant tant d’enthousiasme, le mécanicien de bord lui offrit une petite visite guidée.

— Je suis sûre que c’est le seul épisode qu’il retiendra de cette histoire, prédit Héloïse qui ne connaissait que trop bien sa tête de linotte de petit frère.

Le groupe décolla tant bien que mal l’adolescent de l’hélicoptère déjà sur le départ, et rejoignit la maison dévastée des Guimarães. L’endroit grouillait de gendarmes. Certains d’entre eux, en combinaisons intégrales blanches, interdisaient l’entrée des bâtiments le temps des relevés d’indices. Pour le moment leur moisson était maigre.

Deux officiers de gendarmerie vinrent à leur rencontre. Delphine fit les présentations. L’un était le prévôt qui avait été d’un grand secours pour les militaires, et l’autre, le colonel commandant du groupement de gendarmerie des Deux-Sèvres. Ce dernier était dans ses petits souliers. Il s’excusa platement pour le comportement impardonnable du permanencier téléphonique qui avait lourdé les deux jeunes filles jeudi soir, et promit des sanctions exemplaires.

Julianna n’avait que faire de ces mondanités. Elle s’éloigna des militaires et s’assit sur le bord de la terrasse en compagnie d’Héloïse. Un silence gêné s’installa.

— Et maintenant ? demanda Héloïse.

— Maintenant, je reprends ma vie, alors que la tienne va opérer un tournant à 180 degrés. Tu sais, j’étais sincère, l’autre jour à Sainte Soline. Nicolas et toi êtes les bienvenus à la maison.

— Merci, répondit Héloïse en posant la tête sur l’épaule de sa meilleure amie, mais je crois que ce ne sera pas la peine. Les gendarmes m’ont expliqué la suite des évènements. La substitut du procureur de Bordeaux va arriver. C’est elle qui a hérité de l’affaire après la découverte du cadavre de Pougnard.

Julianna sursauta. Personne ne l’avait mise au courant de la triste fin du chef de la sécurité. Héloïse lui livra le peu de détails en sa possession, puis reprit ses explications.

— Comme Nico et moi sommes mineurs, que maman n’est pas en état de s’occuper de nous, que papa est aux abonnés absents, et que les BCNI courent toujours, la magistrate a décidé de nous placer en résidence surveillée.

— Chez vous ?

— Non, quelque part loin d’ici. On ne se verra plus tant que les autorités n’auront pas chopé tout le gang des pourritures.

— C’est mieux ainsi, murmura Julianna. Ta sécurité et celle de Nico priment.

Le coup était rude pour les deux inséparables. Yanna, la solitaire, n’avait qu’une seule véritable amie. Jamais elle n’avait envisagé que la vie puisse les séparer. En tout cas pas si tôt. Pas comme ça. La jeune femme était triste, mais elle savait que la situation d’Héloïse était pire. Son amie plongeait dans l’incertitude en même temps que son futur volait en éclats. Julianna connaissait ce sentiment. Elle était passée par là dix ans plus tôt. Aussi décida-t-elle de jouer la carte de l’optimisme.

— Il y a toujours le téléphone et les emails ! ajouta-t-elle pour redonner du baume au cœur à Héloïse.

— Oui, acquiesça cette dernière. Ce n’est que temporaire. Si ça se trouve, les gendarmes mettront la main sur Melchior, Balthazar, Gaspard et leurs sbires très rapidement.

Yanna tiqua. Héloïse se mordit la lèvre. Medhi et Delphine l’avaient informée de la mort tragique du “mètre cube”.

— J’espère aussi que les autorités retrouveront vite notre père, enchaîna-t-elle pour changer de sujet.

— Pour ton père, Hélo, je voulais te dire… Melchior était sur une piste. Gérard serait parti en bateau vers Agadir ou le Cap Vert. Cette piste semble crédible. La police madéroise a retrouvé sa voiture garée près d’un petit port de pêche de l’île. Un PV sur le pare-brise indique que la voiture n’a pas bougé depuis jeudi en fin de matinée, soit juste après que Gérard a déposé Nathalie à l’aéroport de Funchal.

Héloïse secoua la tête en silence. Elle ne savait plus que penser de son père. De sa mère non plus, du reste. Ses parents avaient cédé à l’appât du gain au détriment de leur famille. Tôt ou tard, Nathalie et Gérard devraient répondre de leurs actes devant la justice. Quant à l’hôtel, son avenir était plutôt sombre. Comme celui du train de vie confortable de la famille Guimarães.

— Ah vous êtes là, les filles ! s’exclama Éric en passant la tête au coin du mur. Delphine et Medhi t’attendent, Héloïse. Il est l’heure.

— L’heure de quoi ? s’étonna Julianna.

— Avant de rejoindre maman ce soir à Bordeaux, Nico doit passer une évaluation psy puis un examen médico-légal à l’hôpital, répondit Héloïse en se levant. Ensuite, cet aprèm, la substitut du procureur nous recevra à la gendarmerie de Niort pour nos dépositions. Elle préfère poser ses questions en même temps que les enquêteurs pour éviter de réveiller d’éventuels traumatismes chez Nicolas.

— C’est sympa de sa part. Je dois venir aussi ?

— Non, poussinette, la rassura Éric. Tu n’auras pas besoin de te répéter une troisième fois.

— La police portugaise va faire suivre votre procès-verbal d’audition, intervint le colonel de gendarmerie. La proc vous recontactera plus tard. En revanche, je vous prierais de patienter encore un peu ici avant de rentrer chez vous. Les techniciens en identification criminelle ont besoin de vos empreintes pour les discerner des… hum… comment les appelez-vous ?

— BCNI, répondirent en chœur Hélo et Yanna. Bande de Connards Non Identifiés.

— C’est… hum… imagé ! balbutia l’officier. Mais très à-propos.

Main dans la main, les deux amies rejoignirent Medhi et Delphine devant leur 4×4 Defender. Les deux militaires échangeaient à voix basse avec leur lieutenant. La conversation s’arrêta à l’approche des jeunes filles. Julianna surprit un clin d’œil entre les trois comploteurs.

Les deux meilleures amies se serrèrent longuement dans leurs bras, puis Héloïse grimpa dans la voiture avec son frère.

— Les Eurockéennes de Belfort ensemble, ce ne sera pas pour cette année, sourit amèrement Hélo en claquant la portière.

Julianna lui rendit son sourire et adressa un petit signe d’au revoir à Nicolas. Puis le 4×4 Defender fit demi-tour et s’éloigna.

— Tu tiens le choc ? questionna doucement la voix d’Éric dans son dos.

Yanna leva un doigt pour l’empêcher d’aller plus loin. Son sourire s’estompa, pour laisser place à toute la détresse qu’elle n’arrivait plus à contenir.

— C’est trop tôt pour me demander ça, lâcha-t-elle en s’éloignant à grands pas.

— Eh ! Vous devez nous attendre pour vos empreintes ! la rappela un technicien.

Julianna se retourna vivement.

— Je viens de tuer deux personnes ! rugit-elle en se torturant les mains de dégoût. J’ai été enlevée, torturée et traquée. Alors, j’ai besoin de dix petites minutes de calme. Juste dix putains de minutes. Ok ?

La jeune fille contourna les véhicules garés devant le portillon du jardin, et disparut dans les marais.

— Vous avez loupé les cours de tact à l’école de gendarmerie, ma parole ! aboya le colonel sur son technicien qui recula d’un pas sous la puissance de la soufflante.

Julianna s’assit au pied d’un frêne pluricentenaire. Elle oscillait entre sidération et envie d’éclater en sanglots. L’adolescente s’était imposé jusque-là une stricte neutralité : ne rien ressentir pour continuer à avancer et secourir la famille de son amie. Maintenant que la tension redescendait, l’adrénaline dans ses veines était en chute libre. Les digues qu’elle avait montées autour de ses sentiments s’érodaient à vue d’œil.

Les pleurs d’Héloïse, la Cucaracha du téléphone satellite, les décharges électriques de Melchior, les coups de Gaspard, le bruit sourd du corps du garde heurtant violemment le sol quatre mètres plus bas, et surtout le regard de Balthazar chutant de la poutrelle… Julianna était assaillie par ces bribes d’horreur. Les mains plaquées sur ses oreilles dans l’espoir dérisoire de faire taire le vacarme dans sa tête, la jeune fille n’entendit pas Éric approcher.

L’ancien militaire enroula ses grands bras autour des épaules de Julianna, puis la serra fort contre son torse. Lui, qui avait combattu sur des théâtres sanglants aux quatre coins du Monde, comprenait mieux que quiconque sa douleur.

— Ne te blinde pas, poussinette, murmura-t-il en retirant les mains de Julianna de ses oreilles. C’est la pire chose à faire. Ces émotions, même les pires, te rendent humaine. Bien plus que les hommes que tu as affrontés ces derniers jours.

— Mais une vie est une vie, objecta Julianna. Même celles de pourritures comme ces types. Je sais, c’est cliché…

— C’est cliché, acquiesça Éric, mais ça n’en reste pas moins vrai. Rappelle-toi simplement qu’ils avaient fait leur choix. Ils ont sciemment choisi le mauvais camp. Et, c’est malheureux à dire, mais en les neutralisant, tu as sûrement sauvé beaucoup de vies dans le futur. Ces mecs, eux, n’ont certainement jamais eu d’état d’âme à tuer.

En attendant ce dernier mot, Julianna gémit et se mit à trembler. Éric resserra un peu plus son étreinte. Il avait l’impression de tenir contre lui une poupée de porcelaine prête à se briser à chaque respiration.

— Est-ce qu’on s’en remet un jour ? lui demanda l’adolescente en se blottissant un peu plus dans ses bras protecteurs.

— On s’en remet, oui, répondit-il avec douceur. Mais on n’oublie jamais.

Julianna leva la tête et observa le visage de l’ancien militaire. Devant son regard fixe semblait défiler une cohorte de souvenirs indélébiles, tous plus traumatisants les uns que les autres. Voyant la jeune fille tournée vers lui, Éric lui sourit et ajouta :

— Laisse le temps faire son œuvre, poussinette. Accorde-toi le droit de ressentir tout ce mélange d’émotions. Ne les gomme pas. Ne les occulte pas, car c’est là qu’elles deviennent dangereuses. Ça fera mal au début, puis de moins en moins. Tu y penseras souvent dans un premier temps. Et puis un jour, tu te coucheras en t’apercevant que tu n’y as pas repensé de la journée. Je ne peux pas te dire combien de temps ça prendra, mais tu y arriveras. C’est ce qu’on appelle la résilience, mon chaton. Mais ça, tu connais déjà.

L’allusion à la mort des parents de Julianna n’était pas des plus subtiles, mais Éric l’avait faite volontairement. Il voulait que la jeune fille baisse la garde, et évacue ce trop-plein de peur, de dégoût et d’horreur qui la hantait. L’effet fut immédiat. Les digues lâchèrent sans même que Julianna s’en rende compte. Un torrent de larmes vint noyer toutes ses résistances. La jeune fille s’effondra dans les bras réconfortants de son ami, et pleura longtemps.

≡≡≡≡≡≡

Un froissement de pas dans l’herbe haute signa l’arrivée de Cyril. Le lieutenant s’accroupit aux côtés d’Éric et Julianna, puis passa une main réconfortante dans le dos de cette dernière. L’adolescente émergea timidement des bras de son protecteur.

— Désolé de vous interrompre, commença doucement le géant blond. Les techniciens ont fini leurs prélèvements. Ces messieurs-dames plient bagages. Il ne leur manque que tes empreintes, poupette.

Sans un mot, Julianna sécha ses larmes et se releva pour prendre la direction du jardin. Chaque main bien calée dans celles de ses deux anges gardiens.

La maison des Guimarães retrouvait un peu de quiétude. Les officiers de police judicaire finissaient de poser leurs scellés sur les volets. Une technicienne attendait Julianna sur la terrasse, auprès du colonel et du prévôt. Un à un, elle tamponna d’encre noire les doigts et les paumes de la jeune fille, puis les pressa fortement sur une fiche cartonnée. Le colonel tendit un mouchoir à Julianna pour essuyer l’encre.

— Nous vous laissons tranquille maintenant. Vous pouvez rentrer chez vous.

— J’aurai juste une dernière question, amorça Yanna après l’avoir remercié. Que va-t-il advenir des trafics des BCNI ? Personne ne m’a dit où en était l’enquête sur ce point.

Le prévôt ouvrit la bouche pour répondre, mais un bruit de pneus sur les graviers l’interrompit. Le 4×4 Defender était de retour. En descendant, Delphine adressa un nouveau clin d’œil à Cyril. Medhi, sérieux comme un pape, posa la main sur la poignée du hayon arrière, et annonça fièrement :

— Nous venons d’appréhender un dangereux déterreur de dahlias.

Sur ce, il ouvrit en grand la portière arrière et libéra une boule de poils survoltée. Anatole partit ventre à terre et sauta dans les bras de sa maîtresse. Le griffon vendéen était déchaîné. Il débarbouilla copieusement Julianna qui riait aux éclats. Le bonheur des deux complices était communicatif. Toute l’assemblée rigolait avec eux. La jeune femme remercia chaleureusement Delphine et Medhi ainsi que leur commanditaire, Cyril.

— Ton fauve a fait des ravages chez ta voisine, précisèrent les élèves officiers.

— Oh mince ! Anatole est une vraie tornade quand il n’a pas son heure de balade quotidienne. Je m’excuserai auprès de Jacqueline dès notre retour à la maison. Oh, mais… comment je rentre ? Ma voiture est restée à Sainte Soline.

— Ton épave a été placée sous scellés à cause des impacts de balles, répondit Cyril.

— Le Chrysler n’est pas une épave, s’indigna Julianna. Il roule encore !

— Oui, en pente avec le vent dans le dos.

La jeune fille adressa au lieutenant une magnifique grimace outrée. Personne ne parlait ainsi de son fidèle monospace !

— Pour en revenir à l’enquête, intervint le prévôt, en l’absence de preuves matérielles des trafics, il faudrait prendre les BCNI en flagrant délit. Or, ces crapules se sont volatilisées. Tout porte à croire que ces hommes ont été cachés par des complices madérois, puis exfiltrés hors de l’île.

— Le téléphone satellite a été envoyé à Paris pour analyse, ajouta Delphine.

— Une brigade spécialisée étudie également leurs réseaux financiers, enchaîna le colonel. D’après les premiers éléments, la centrale hydro-électrique où vous avez été retenue appartient à un obscur consortium international basé sur l’île de Man.

— Encore un montage financier nébuleux, constata sans surprise Julianna. Comme pour Treize.

— Exact. Impossible de savoir qui tire les ficelles.

— Quant au jet privé, pousuivit Cyril, après vous avoir convoyées, Nathalie et toi, jusqu’à Madère, il a mis le cap vers Chypre. Il se ravitaillait quand les pilotes ont dû être avisés de votre fuite. Ils ont décollé en catastrophe pour gagner l’Ouzbékistan. Une gentille petite dictature qui protège les riches sans se soucier de la provenance de leurs capitaux. C’est ici que les radars perdent la trace de l’avion et son équipage.

Julianna était dépitée. L’enquête se présentait mal. Chaque piste menait à une impasse. La jeune fille s’en voulait. Prise dans la tempête, elle n’avait pas songé à enregistrer les appels de Melchior ou photographier les lieux de détention de Nicolas et Nathalie. Même ses notes sur Treize avaient pris l’eau lors de sa baignade forcée dans le fjord. Son carnet devait se trouver quelque part en Islande, comme son sac et ses papiers d’identité.

— La police islandaise a retrouvé tes affaires, la rassura Éric. Elles te seront renvoyées dans la semaine.

— Merci. Peut-être que je trouverai un détail intéressant dans mes notes. Enfin, si elles sont encore lisibles. Rha, c’est trop bête ! J’avais même relevé le nom du cargo amarré au quai de Treize… Le cargo ?! Mais oui !

Julianna expliqua aux militaires que le bateau venait d’être vidé quand elle l’avait croisé dimanche soir. À l’heure actuelle, soit deux jours plus tard, le navire devait avoir repris la mer pour prendre livraison d’un nouveau chargement aux antipodes.

— Le patron de Melchior n’aime pas perdre de l’argent en faisant voyager ses bateaux à vide. Combien de temps faut-il pour qu’un cargo parti d’Islande rejoigne Madère ?

— 6 jours, calcula Éric. Peut-être 7.

— Voilà pourquoi les BCNI ont besoin des disques durs au plus tard mercredi soir, réfléchit tout haut la jeune femme. Ça leur laisse 2 ou 3 jours pour rassembler la marchandise. Ce serait logique.

Les militaires voyaient où Julianna voulait en venir. Melchior avait précisé que tout le transbordement se faisait en pleine mer, loin des côtes de Madère et ses douaniers. Les petits bateaux venant du continent avec la marchandise devaient donc converger vers un point de rassemblement dans les jours précédant l’arrivée du cargo vide.

— Si on considère que le cargo amarré à Treize est le prochain convoyeur du trafic, ça fait intervenir le chargement samedi ou dimanche, évalua le prévôt. La flottille doit donc converger entre jeudi matin et vendredi soir.

— Je préviens les collègues portugais immédiatement, s’exclama le colonel en saisissant son portable. Ils ont quatre jours pour monter une opération et prendre les bateaux en flag.

Les deux gendarmes, si placides jusque-là, étaient sur des charbons ardents. Enfin, les choses tournaient à leur avantage !

— J’espère que les Portugais mettront un coup d’arrêt aux magouilles de ces salopards, se réjouit Medhi.

— Dis donc, Yanna, coupa Cyril. Ton chien a une passion dévorante pour la botanique, ou c’est sa manière de se venger que tu l’aies abandonné si longtemps.

Effectivement, le griffon vendéen massacrait consciencieusement les plates-bandes des Guimarães.

— Anatole, arrête ! tonna sa maîtresse.

Le griffon releva son museau couvert de terre, toisa sa propriétaire et se remit à l’ouvrage.

— J’ai dit stop ! gronda Julianna en se levant pour l’attraper.

L’animal était rapide. Il ne lui avait pas fallu plus de deux minutes pour creuser une profonde tranchée autour de la mangeoire à oiseaux. Alors que Yanna le saisissait par le collier, le chien posa ses pattes avant sur le rebord de la mangeoire et se mit à japer.

— Tu essaies de me dire quelque chose ? C’est ça ?

Julianna se pencha vers l’endroit que pointait la truffe d’Anatole. La jonction entre la vasque et le piédestal portait de fines griffures. Comme des marques de scie à main. La jeune femme poussa légèrement la vasque. Il y avait du jeu.

— Les gars, appela Julianna en se tournant vers les hommes forts de l’assistance. Anatole a trouvé un truc.

La vasque en calcaire était lourde. Éric, Cyril, le colonel et Medhi unirent leurs forces pour la soulever et la déposer en douceur sur la pelouse. Aussitôt, Anatole se hissa sur ses pattes arrière pour gratter furieusement le sommet du piédestal.

— C’est creux, constata Delphine en sortant sa lampe torche pour examiner l’orifice. Je vois quelque chose au fond. Mince, mon bras est trop court. Je n’arrive pas à l’atteindre.

— Laisse faire les vrais mecs, fanfaronna Cyril en relevant sa manche.

— “Vrai mec a des bras télescopiques”, c’est bien connu, grinça la militaire.

Cyril rougit. Il aimait que Delphine ose lui tenir tête.

— Beurk, ça chlingue là-dedans !

— Votre langage, lieutenant ! gronda le colonel.

— Désolé, Monsieur, mais l’odeur est atroce. Il y a un fennec mort trois fois dans ce truc. Rho, et puis ça colle aux doigts en plus !

Le militaire extirpa du tube de calcaire un objet roulé dans plusieurs couches de plastique. Julianna comprit l’excitation de son Anatole chéri. C’étaient des emballages de steaks hachés surgelés. Sûrement mal rincés avant leur réutilisation, car une épouvantable odeur de viande faisandée en émanait.

Puisqu’il avait déjà les mains souillées, Cyril se chargea du déballage. Il déplia une à une les différentes couches, jusqu’à ce que deux petits pavés noirs tombent dans sa paume.

— Les disques durs !

– 44 – Épilogue –

 

Marais Poitevin – Mi-juin 2004

 

— Julianna Diale ?

La jeune femme sursauta. Cette voix masculine lui était inconnue.

Une boule d’angoisse refoulée durant ces dernières semaines remonta du plus profond de son ventre, envahit son corps et tétanisa ses jambes. Depuis fin avril, Julianna se carapaçait sous des dehors joyeux et un zèle excessif au travail. Elle s’astreignait à afficher en toutes circonstances son sourire de Mona Lisa (comme l’appelait Héloïse). L’adolescente était redevenue ce personnage toujours d’humeur égale qu’elle s’était inventé à 8 ans. Pourtant, la réalité était toute autre. Au lycée, à Utopy Town, en faisant ses courses ou en étendant le linge… l’adolescente restait en permanence aux aguets. Le moindre bruit la faisait sursauter. Ses nuits se peuplaient de cauchemars et de crises de larmes incontrôlées. Julianna ne trouvait l’apaisement qu’au creux de son cocon de verdure. Ses promenades quotidiennes au cœur de la Venise Verte en compagnie d’Anatole lui permettaient de lâcher prise. Elles étaient sa bouffée d’oxygène. Ici, la jeune femme déposait les armes et osait se sentir vulnérable. Ici, Julianna n’était pas prête au combat.

Aussi, l’adolescente se résigna-t-elle à affronter son sort, et se retourna vers la voix. Elle s’attendait à tomber nez à nez avec la bouche d’une arme de poing. Image qui serait sans doute la dernière qu’elle garderait de ce monde. Au lieu de quoi, une vision singulière s’offrit à elle.

Quatre solides gaillards en jeans clairs, vestes légères bleu nuit et baskets assorties avançaient vers elle et Anatole, sur cet étroit chemin de terre battue perdu au milieu du Marais Poitevin et encadré par deux profondes conches. Chacun portait une oreillette discrète et le renflement au niveau de leurs ceintures laissait deviner un holster. Les quatre hommes scrutaient le moindre élément du paysage. Leurs regards se posaient partout. Partout, sauf sur Anatole et Julianna.

Encadré par ces armoires normandes, un cinquième homme détonnait plus encore dans ce tableau. Assez âgé, rond et court sur pattes, il ressemblait à un petit pot à tabac habillé d’un complet sur mesure en soie grise à plusieurs milliers d’euros. L’homme était sûrement plus habitué aux couloirs feutrés des grandes administrations. Il avait troqué ses Richelieu parfaitement cirés pour une paire de bottes, et remonté ses jambes de pantalon jusqu’au-dessus du genou en un bourrelet fort peu gracieux. Le pot à tabac avançait en oscillant d’un pied sur l’autre et soufflait comme un morse en tentant de suivre le rythme de ses gardes du corps athlétiques.

Faudra le prévenir que c’est à Marennes la pêche aux moules… ou plutôt aux huîtres, vu le standing, songea Julianna sceptique.

Aux côtés du pot à tabac, un sixième homme sorti du même moule que les quatre grands costauds fixait la jeune fille de son regard bleu turquoise hypnotisant. À mesure qu’il avançait vers elle, un léger sourire se dessina sur son visage martial.

— Mademoiselle Diale, commença-t-il d’un ton détaché. Je pense que le shocker dans votre main droite n’est pas nécessaire. C’est une simple conversation.

Cette acquisition récente ne quittait plus la jeune femme. En alerte, Anatole se posta instinctivement devant sa maîtresse. D’un geste, celle-ci lui intima de ne pas bouger.

— Au contraire, rétorqua Julianna. C’est mon assurance. On m’a toujours dit de ne pas parler aux inconnus. Surtout quand la conversation ne commence pas par un simple « Bonjour ».

Interloqué et un brin déstabilisé par l’aplomb de la jeune fille, le petit pot à tabac intervint avec un sourire aussi franc que celui d’un politique en campagne.

— C’est vrai. Bonjour. Excusez-nous, nous sommes habituellement mieux éduqués que cela. Salomon Wolgram-Flanquin.

— Bonjour, lui répondit du bout des lèvres Yanna, en ignorant consciencieusement sa main tendue.

— Et voici le capitaine Erwan, ajouta le pot à tabac en se tournant vers les yeux turquoise.

— Mademoiselle, fit le militaire en s’inclinant légèrement.

Alors qu’ils arrivaient à la hauteur de Julianna, deux des membres de la garde rapprochée caressèrent Anatole. Le chien se laissa faire en remuant la queue.

— Faux frère, lui murmura sa maîtresse.

Les gardes dépassèrent la jeune femme pour surveiller l’autre côté du chemin. Anatole les suivit à la recherche d’un rab de grattouilles. Julianna leva les yeux au ciel, puis les reposa sur ses interlocuteurs.

— Bonjour capitaine Erwan Sans-Nom-De-Famille, même si je doute que ce soit votre vrai prénom. Que puis-je faire pour vous ? l’interrogea-elle avec froideur.

— La perspicacité est une qualité que j’apprécie grandement. Qui croyez-vous que nous représentions, Mademoiselle Diale ?

— Une fraction de seconde, j’aurais dit la DGSI. Mais ce sont des policiers. Or, vous êtes des militaires. Du genre familiers des terrains hostiles vu le comportement de votre garde prétorienne.

— Conclusion ?

— DGSE, ou Renseignement militaire. Voire peut-être le COS. Ou même un peu tout cela à la fois.

— Première option, confirma le pot à tabac en lui tendant une carte de visite portant le logo de la très discrète agence gouvernementale.

Salomon Wolgram-Flanquin invita d’un geste la jeune femme à poursuivre sa promenade sous bonne escorte. Tout à sa joie de s’être fait de nouveaux amis, Anatole cavalait devant le groupe. Moins enthousiaste, Julianna, le visage fermé et le poing toujours serré autour de son shocker, se demandait comment avoir la certitude que ces hommes travaillaient bien pour qui ils le prétendaient.

Au bout de plusieurs minutes de marche, le capitaine Erwan rompit le silence.

— Magnifique endroit effectivement.

— Pardon ? demanda la jeune femme, surprise.

— Je n’étais jamais venu dans votre région, mais Bastien, à droite derrière nous, a fait son instruction à l’ENSOA. Il nous a décrit cet endroit avec… comment dire… beaucoup d’emphase !

— Vous, je vous aime bien, lança Julianna au militaire en question. Pas trop traumatisé par les entraînements dans l’eau gelée ?

— Même pas, répondit l’homme sur le même ton. Mais, ce n’est pas faute à mes instructeurs d’avoir essayé. Les vipères, en revanche…

Bastien conclut sa phrase par une grimace et un frisson de dégoût qui firent éclater de rire l’armoire à glace cheminant à sa gauche.

— Bastien ou la vie sauvage, se moqua-t-il.

— Oh hé ! Je suis un urbain, moi, répondit Bastien en feignant la vexation.

— C’est fini, les enfants ? intervint paternellement le petit pot à tabac amusé par leur manège.

L’homme reprit sa balade au côté de Julianna, et se décida enfin à entrer dans le vif du sujet.

— Bon, nous avons tous du travail qui nous attend, aussi je ne vais pas y aller par quatre chemins. Notre direction a suivi vos petites péripéties…

La jeune fille sursauta. Elle planta un regard noir acéré comme un scalpel dans ceux de Salomon Wolgram-Flanquin.

— Petites péripéties ?! répéta-t-elle en détachant chaque syllabe.

— Non… enfin… pardon. Je suis désolé. En réalité, la DGSE a suivi cette sale histoire de près dès que les militaires nous ont avertis. Vos mésaventures ont tenu nos équipes en haleine jusqu’à son dénouement heureux.

— Contente de vous avoir distraits ! fulmina Julianna en se retenant de décalquer sa main droite sur la joue de son interlocuteur.

— Non ! Oh et puis flûte ! Je savais que je ne serais pas doué pour ça, lâcha le pot à tabac en abandonnant son ton solennel. J’ai pourtant 30 ans de diplomatie internationale dans les pattes.

— N’y vois rien de malsain, Julianna, intervient le capitaine. Au contraire. La manière dont tu as géré la situation nous a sincèrement épaté.

— On est passé au « tu » ? demanda Yanna plus flattée qu’elle ne voulait bien l’admettre par ces éloges.

— Oui, ça simplifiera les choses, rigola Erwan. Bref, on veut que tu bosses pour nous.

— Vous êtes cinglés ?! Je ne suis pas militaire, et j’ai des projets, ici, en France. Utopy Town vient de signer pour de grosses tournées. En plus, je n’ai même pas encore passé le Bac !

— Nous le savons. D’ailleurs, tu as chez nous tout un fan club d’analystes prêts à t’aider dans tes révisions.

— Oh, je n’ai pas vraiment la tête à ça, éluda Julianna. Je crois que je vais y aller au talent, comme on dit.

— Tu fais ça et c’est mon pied aux fesses, jeune fille ! tonna l’armoire à glace devant elle.

Un coup d’œil à son 46 fillette puis aux six regards sévères dardés sur elle attestèrent de la douloureuse menace planant sur son postérieur.

— Écoute, Yanna, reprit Erwan. Tu es franco-russe, ce qui te permet de voyager dans de nombreux pays sans visa. Tu parles plusieurs langues couramment. Tu es autonome et débrouillarde. Tenir tête aux gens de pouvoir ne te fait pas peur. Ni coller quelques taloches quand c’est nécessaire.

Julianna sourit en coin. Erwan avait fait ses devoirs. Il la connaissait bien. Pendant combien de temps l’avait-il observée ?

— Tu es une femme.

— Merci d’avoir remarqué.

— Il y en a malheureusement trop peu dans nos rangs. Ça limite nos interactions avec la moitié de l’Humanité. Nous perdons bêtement 50% de sources potentielles. Toi, tu as un bon contact avec les gens. Ils te parlent spontanément.

— C’est fini l’apologie, là ?

— Non, continua le capitaine. Une dernière chose. Ton job aussi serait un sacré atout pour nous. Il te donne accès à la fois au monde du spectacle et à celui des affaires. Utopy Town t’ouvre de nombreuses portes qui sont fermées à la plupart des gens. Salles de concert, dîners huppés, salons VIP des stades, sommets économiques… Vous, les gens de l’ombre, vous savez vous rendre invisibles, mais vous gardez les yeux et les oreilles grands ouverts.

— Les conversations dans les coulisses d’un évènement international sont souvent plus intéressantes que les grands discours publics, précisa Salomon Wolgram-Flanquin. C’est exactement le genre d’infos que nous souhaitons collecter.

Julianna garda le silence. Elle n’aimait pas les flagorneurs.

— Ce ne serait pas un travail à temps complet, bien sûr, insista le capitaine. Juste des missions ponctuelles, des coups de main. Rien de compliqué ou dangereux.

— Nous vous promettons qu’il n’y aura aucun préjudice pour Utopy Town, renchérit le pot à tabac, la main sur le coeur. Je m’y engage personnellement.

— Alors, qu’en dis-tu ?

— C’est non.

Le petit pot à tabac, en habile négociateur, revint à la charge avec diplomatie.

— Qu’est-ce qui pourrait vous faire changer d’avis ?

Julianna réfléchit. Une idée lui tournait dans la tête depuis six semaines.

— Qu’y avait-il sur les disques durs ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint.

— Des données financières et comptables, de la gestion de stocks et d’acheminements de marchandises, une liste de facilités obtenues par les BCNI auprès des autorités… Ce genre de choses.

— Pourquoi les médias n’ont-ils fait état d’aucune arrestation depuis que vous avez ces informations en main ?

Chaque jour, Julianna décortiquait l’actualité à la recherche de la moindre dépêche en lien avec les BCNI. Or, depuis six semaines, rien. Même le cargo avait continué sa route sans être inquiété à Madère. Yanna avait vérifié auprès de ses contacts dans le fret.

Face à ses questions, le pot à tabac garda le silence.

— Les autorités se sont-elles servies de ces informations pour mettre un terme aux agissements des BCNI ? insista Julianna, furieuse.

— Oui, partiellement, finit par répondre l’homme.

— Partiellement ?

— Des arrestations ont eu lieu, mais nous avons préféré ne pas étaler ça dans la presse.

— Pourquoi ?

Le pot à tabac n’en menait pas large. Erwan répondit à sa place.

— Tu comprends… La situation est complexe. Des personnes haut placées dans des pays amis sont impliquées. L’intérêt supérieur de l’État prime.

Les pressentiments de Julianna se confirmaient.

— En d’autres termes, fulmina-t-elle, le gouvernement français garde ces documents compromettantes sous le coude pour faire pression sur ses “soi-disant amis” et obtenir à son tour des avantages ou de juteux contrats commerciaux. C’est bien comme ça que ça fonctionne dans votre monde de pourris, non ? L’argent, toujours l’argent. Et ce foutu bon vieux chantage.

— Nous n’avons pas eu notre mot à dire dans ce choix, se justifia le pot à tabac qui avait miraculeusement retrouvé la parole.

— Putain ! Vous subissez une ablation des couilles quand vous êtes recrutés ?!

À ces mots, les six gars de la DGSE jetèrent un discret coup d’œil à leur entrejambe et resserrèrent spontanément les cuisses. Julianna, elle, planta son escorte sur place, rappela son chien et accéléra en direction de sa maison. Erwan la rattrapa par le bras.

— Tu crois qu’on n’est pas en colère aussi ? beugla-t-il. Que ce court-circuitage nous plaît ?

— Ne me prends pas pour un lapereau de l’année, mon grand, rétorqua Yanna sur le même ton. Ce n’est pas en calquant ton comportement sur le mien que ça va susciter mon empathie et me faire adhérer à tes plans.

La remarque sécha le capitaine. Il stoppa net sa fausse colère et esquissa un petit sourire.

— Tu es très futée.

— Remballe ta flatterie. Elle ne fonctionne pas non plus.

Les quatre armoires normandes pouffèrent de rire.

— Voilà, s’offusqua Erwan en montrant ses hommes, maintenant ils se foutent de ma tronche !

— La carte de l’humour aussi tu peux la benner. Et pour ce qui est de se foutre de toi, tes collègues ne semblent pas m’avoir attendue.

Les gardes pouffèrent de plus belle. Leur capitaine les fusilla du regard.

Les six hommes raccompagnèrent sans un mot Julianna et Anatole jusqu’à leur domicile. Devant le portillon du jardin, Erwan tenta une dernière fois sa chance.

— Qu’est-ce que je peux faire pour rentrer dans tes bonnes grâces ?

— Achetez-vous du courage et faites tomber cette organisation. Si ce n’est pas vous car les grands décideurs vous musèlent, faites sortir l’info dans les médias. Je veux que l’affaire éclate au grand jour ! Après, seulement, cette discussion pourra avoir un sens.

— Donc la porte reste ouverte ?

— Pour le moment, elle est verrouillée à double tour. Vous savez où trouver la clé.

FIN

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Un chapitre chaque lundi et vendredi

Tome 1 - Des îles et des ombres

L'HISTOIRE

Wouldn’t you like to get away? Sometimes you want to go where everybody knows your name. And they’re always glad you came. Makin their way the only way they know how.

Prochain chapitre dans ...

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La suite des aventures de Julianna est <a href="">arrivée</a> !

L'autrice

Éléanore Dréant

Julianna Diale existe dans mon imagination depuis plus de 20 ans

Pourquoi l’avoir créée ? C’est simple. Quand j’étais adolescente, je n’ai trouvé aucun roman dont le personnage principal était une jeune femme courageuse, intelligente et indépendante, capable de se sortir des situations les plus difficiles sans l’assistance d’un preux chevalier. Autant vous dire que ce triste constat m’a rapidement fait sortir de mes gonds !

Ici pas de princes charmants, de beaux ténébreux aux canines pointues ou d’apollons bodybuildés sauveurs de l’Humanité. Juste une jeune femme un peu trop intrépide embarquée (presque) malgré elle dans des enquêtes au cœur des arcanes criminelles les plus sombres. 

Signature Eléanore Dréant - noire
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